Histoire
Récit

Japon : le mystère jamais résolu de la "grotte aux nègres" à Okinawa

Photo prise en avril 1945 : des marines américains traversent un village à Okinawa, Japan, où des soldats nippons gisent sur le bord du chemin après la sanglante bataille sur l'île. (Crédits : AFP PHOTO/THE NATIONAL ARCHIVES/NORRIS G. MCELROY)
Photo prise en avril 1945 : des marines américains traversent un village à Okinawa, Japan, où des soldats nippons gisent sur le bord du chemin après la sanglante bataille sur l'île. (Crédits : AFP PHOTO/THE NATIONAL ARCHIVES/NORRIS G. MCELROY)
En juillet 1945, des militaires américains étaient massacrés par des villageois sur fond d’exactions et de viols commis par les vainqueurs de la bataille d’Okinawa, dans un Japon au bord de l’effondrement. Et un secret gardé pendant un demi-siècle. Il y a vingt ans, le mystère de la « Kurombo Gama » (la « grotte aux nègres ») était révélé et marquait l’opinion dans une région du Japon où la présence militaire des États-Unis est toujours une source de tensions. Cependant, la découverte des corps des soldats américains n’a jamais donné lieu à aucune enquête sérieuse permettant de vérifier les témoignages des villageois.

Contexte

Okinawa est la préfecture qui cumule, et de loin, le plus gros contingent de troupes américaines au Japon (lire notre dossier). Une majorité de la population est excédée par les nuisances provoquées par la présence militaire. En ligne de mire : une occupation importante d’un foncier assez rare à Okinawa, des accidents occasionnels d’appareils américains, une nuisance sonore mais surtout un niveau de violences faisant de l’île l’une des préfectures les moins « sûres » du Japon.

Selon les autorités locales, les soldats américains sont à l’origine, entre 1972 et 2015, de près de 5 900 crimes et délits (des cambriolages, des viols et 26 meurtres). L’armée américaine, elle, sans récuser ces chiffres, assure pourtant qu’ils témoignent d’un niveau de violence inférieur à la moyenne rapportée à la population d’Okinawa. Les viols sont particulièrement dans la ligne de mire de la colère populaire et font l’objet de vastes manifestations depuis le viol d’une collégienne de 12 ans par trois soldats en 1995.

Okinawa est la préfecture du Japon où le parti libéral-démocrate de Shinzô Abe (favorable à la présence militaire) enregistre ses plus mauvais scores face à l’opposition de gauche (et notamment au Parti communiste japonais), qui met la pression pour empêcher le déménagement des bases actuelles vers un nouveau site de l’archipel.

C’est l’un des épisodes les plus mystérieux de la fin de la Seconde Guerre mondiale, et sans doute celui sur lequel le poids du silence a le plus longtemps pesé. Dans le plus grand secret, c’est tout une communauté qui a gardé le mystère sur l’un de ses faits qui marque la fin des guerres, dans un contexte où l’autorité centrale est absente et les populations livrées à elles-mêmes.
*Il s’agit d’une estimation basse.
Juillet 1945, dans l’archipel d’Okinawa. Le Japon n’est pas encore vaincu – il recevra deux bombes atomiques un mois plus tard – mais sa défaite est certaine. Les États-Unis viennent de remporter la plus sanglante bataille de la guerre du Pacifique. Plus de 15 000 soldats américains ont trouvé la mort. Mais la vraie boucherie est du côté japonais : plus de 110 000 morts*, entre les militaires qui se sont battus jusqu’à la mort, les dommages civils collatéraux, et les habitants d’Okinawa qui ont été poussés au suicide massif plutôt qu’à la reddition.

Trois jeunes bourreaux « portés disparus »

Corollaire de l’occupation américaine – Okinawa sera le premier territoire japonais occupé et le restera jusqu’en 1972 – les viols se multiplient. Sujet tabou, il est très difficile de les quantifier avec exactitude. C’est dans ce contexte d’un pays en perdition que se déroulent l’histoire trouble connue au Japon sous le nom de Kurombo Gama (la « grotte des nègres » – Kurombo 黒ん坊 désignant de manière péjorative les personnes à la peau très foncée).
Dans le village de Katsuyama (maintenant intégré à la ville de Nago) à l’intérieur des terres, l’armée impériale a été massacrée ou s’est retirée. La zone est aux mains des seuls Américains. Et certains soldats vont se conduire en bourreaux. Trois hommes, les premières classes John M. Smith, James D. Robinson et Isaac Stokes, tous les trois âgés de 19 ans se rendent dans le petit village. Là, ils terrorisent les habitants vaincus et affaiblis, et violent plusieurs femmes. Ils molestent parfois les hommes pour que ceux-ci livrent leurs épouses où leurs filles, qu’ils violentent ensuite un peu à l’écart du bourg. Ils reviennent chaque week-end plusieurs semaines consécutives, parfois même sans arme, terrorisant les villageois. Jusqu’au jour où les trois hommes disparaissent, sans laisser de traces. On ne les voit plus à Katsuyama, et ils manquent à l’appel dans leur caserne. L’armée ouvrira une procédure administrative pour les déclarer déserteurs. Un an plus tard, alors que le Japon est maintenant sous occupation américaine, ils sont officiellement déclarés « portés disparus » (« missing in action »).

Découverte macabre et vérité officielle

Pendant 50 ans, l’enquête n’avance pas, si tant est qu’elle ait été réellement menée pour retrouver les trois jeunes hommes pris dans le tumulte de l’Histoire. Pas sûr en effet que l’administration ait bataillé ferme pour faire la lumière sur le sort de trois éléments dans le carnage d’Okinawa, et où les « missing in action » ne manquent pas. Mais, à Katsuyama, on sait ce qu’il est arrivé aux trois militaires. Tout le monde le sait. Mais personne n’a rien dit.
Ce n’est qu’en 1997, un demi-siècle après les faits, qu’un villageois se décide à parler. Un certain Kijun Kishimoto, 84 ans, visiblement pris de remords, confie la vérité en racontant à un guide nippon qui s’est donné pour mission de faire la lumière sur le destin des disparus de la bataille d’Okinawa, aussi bien les Japonais que les Américains. Non loin du village se trouve une grotte, dans la montagne à l’écart du bourg. A l’intérieur, les cadavres des trois soldats américains reposent depuis 52 ans. Et la vérité : les trois hommes ont été massacrés par les villageois qui se sont révoltés contre ceux qui violaient leurs femmes. Tout le village, ou presque, savait. Et malgré les enquêtes, malgré l’occupation américaine omniprésente à Okinawa après la fin du conflit, personne n’a jamais rien dit du guet-apens meurtrier.
La presse japonaise dans un premier temps, puis le New York Times ensuite, rendront public cette information et enquêteront sur place pour faire la lumière sur les faits, dont la lecture est glaçante. Le jour de leur mort, les trois G.I.’s venaient une fois de plus au village, sans arme, sûrs de la terreur qu’ils inspiraient. Mais ce jour-là avant d’arriver à Katsuyama, les trois violeurs vont tomber dans un piège. Deux Japonais cachés dans la jungle ouvrent le feu sur les trois cibles pour les immobiliser. Les tireurs sont deux soldats de l’armée impériale qui ont échappé à la débâcle et qui sont venus prêter main forte aux villageois. Pris au piège et blessés par les tirs, les trois Américains voient alors fondre sur eux une douzaine de villageois qui les lynchent sur place. Les cadavres sont ensuite cachés dans la grotte. Ceux qui ne travaillent pas dans le village et qui regagnent le soir leur maison (dont Kijun Kishimoto, à l’époque un professeur trentenaire) sont mis au courant et sommés de garder le secret. Ils le garderont. Et celui qui trahira finalement le serment, dévoilant enfin la vérité ne sera d’ailleurs même pas l’un des participants du massacre des trois hommes, qui seront formellement identifiés par leurs ossements après la découverte macabre.

« Il n’était pas ce genre de personne »

La présence américaine à Okinawa, soit la moitié des quelque 50 000 soldats présents dans le pays, génère constamment des tensions, avec des affaires de viol ou de violences suspectées d’être traitées avec complaisance. Dans ce contexte, la révélation de l’affaire crée un malaise. D’un côté, elle met en évidence la question des viols massifs subis par les civils d’Okinawa, dont un tiers a été massacré pendant la bataille. D’autre part, elle ne fait reposer la vérité « officielle » que sur les témoignages qui ont permis de découvrir les dépouilles des trois hommes. Mais est-on sûr que les trois soldats étaient bel et bien les bourreaux de Katsuyama ? Un demi-siècle après les faits, aucune enquête n’a été menée en profondeur pour savoir si la cause de la mort de ces hommes était bien la vengeance.
« Je n’y crois absolument pas », déclarait à l’Associated Press en 2000 Marguerite Smith Headen, la veuve d’un des trois soldats, qu’elle avait épousé six mois avant son départ au front. « Il n’était pas ce genre de personne », assurait-elle, décrivant un homme qui prenait soin de sa famille et qui ne ressemblait en rien au criminel de guerre que l’histoire officielle décrit.
Au Japon, l’écho donné à l’histoire a fini par gêner. Car il est impossible de savoir précisément ce qu’il s’est passé le jour de la mort des trois militaires. Plus aucun témoin direct des faits n’était encore en vie au moment de la découverte, et même les autorités locales ont fini par essayer d’arrondir les angles sur cette sordide histoire. Un ancien maire de Nago, Yutoku Toguchi, déclarera même à la presse une phrase pour le moins ambiguë: « Les hommes qui ont été tués sont des victimes. Comme l’étaient ceux qui les ont tués. »
L’armée américaine a mis fin aux investigations lorsque les trois hommes ont été identifiés avec certitude. Les soldats ont été rapatriés aux États-Unis et enterrés avec les honneurs militaires. L’enquête est close. On ne saura jamais ce qu’il s’est passé ce jour d’été 1945 à Katsuyama.
Par Damien Durand
A propos de l'auteur
Damien Durand
Journaliste, Damien Durand travaille principalement sur des questions économiques, sociales et politiques au Japon et dans le reste de l'Asie de l'Est. Après avoir été correspondant en France pour le quotidien japonais Mainichi Shimbun, il a collaboré depuis pour Le Figaro, Slate, Atlantico, Valeurs Actuelles et France-Soir. Il a également réalisé "A l'ombre du Soleil Levant", un documentaire sur les sans domicile fixe au Japon. Il a reçu le prix Robert Guillain Reporter au Japon en 2015. Pour le suivre sur Twitter : @DDurand17