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Le Japon, forteresse américaine en Asie-Pacifique

Le porte-avions Aircraft carrier USS Ronald Reagan arrives at the US Navy base in Yokosuka, a suburb of Tokyo, on October 1, 2015.
Le porte-avions Aircraft carrier USS Ronald Reagan arrives at the US Navy base in Yokosuka, a suburb of Tokyo, on October 1, 2015. (Crédits : TORU YAMANAKA / AFP)
Menace nord-coréenne, montée en puissance de la Chine, conflits en mer de Chine méridionale… Plus que jamais les inquiétudes américaines et japonaises se rejoignent. La politique du « pivot vers l’Asie » de Barack Obama et l’accélération de la normalisation de la politique de défense japonaise opérée par Shinzō Abe concourent à un renforcement de l’alliance nippo-américaine. Symboliquement, l’irréductible Parti communiste japonais a finalement reconnu l’an dernier ce partenariat si longtemps décrié. Un revirement de situation marquant la fin d’une contestation qui avait pris naissance au moment même où le traité de sécurité était signé en 1951. Regard sur une alliance née il y a 65 ans entre les Etats-Unis et le Japon.

Contexte

30 août 1945. Deux semaines après la reddition du Japon, le général Douglas MacArthur atterrit à l’aérodrome militaire d’Atsugi, dans la préfecture de Kanagawa. Cette date marque le début d’une occupation américaine qui durera jusqu’en 1952. Sept années pendant lesquelles les Etats-unis se donnent pour mission de démilitariser et démocratiser le Japon.

Le traité de San Francisco, ou traité de paix avec le Japon, est signé en 1951 et prend effet en 1952. Il marque le retour à l’autonomie du Japon. Seulement, privé de forces armées en vertu de la Constitution de 1947, rédigée par l’occupant et acceptée par les Japonais, Tokyo compte sur son nouvel allié pour garantir sa sécurité. Les Américains resteront sur l’archipel pour assurer la stabilité de la région et ainsi défendre leurs intérêts. En échange, Washington assurera la défense du Japon. A partir de là démarre une nouvelle alliance de sécurité qui propulse le Japon, « sentinelle du monde libre », dans le camp occidental, en pleine période de guerre froide.

Où en est l’alliance ?

Aujourd’hui, l’alliance nippo-américaine est dans une période faste. Les récentes évolutions de la doctrine de défense opérées par le gouvernement Abe ainsi que la politique du « pivot vers l’Asie », chère à Barack Obama, ont permis un renforcement de la relation. Un renforcement qui s’est traduit par une présence militaire américaine en nette hausse. Focus sur le déploiement des forces américaines au Japon et l’alliance de sécurité.
Carte du déploiement des forces américaines au Japon, d'après le Livre blanc de la défense du Japon de 2015.
Carte du déploiement des forces américaines au Japon, d'après le Livre blanc de la défense du Japon de 2015.
Avec 52 060 soldats américains au 30 septembre 2015, le Japon représente actuellement la première base avancée des Etats-Unis dans le monde. Un chiffre considérable si on le rapporte au nombre total de G.I. déployés à l’étranger : un soldat américain expatrié sur trois est en service sur l’archipel. Côté installations, l’armée américaine occupe 312,2 km² de terrain. L’équivalent de trois fois la ville de Paris. 0,8% du territoire japonais est ainsi consacré à près de 90 « bases militaires ». Un terme générique qui englobe des organes militaires de toutes tailles et de toutes formes, allant du poste de radar à la base navale, en passant par le terrain d’entraînement sécurisé et les aires militaires de loisir, comme un terrain de golf.

Les forces sont essentiellement concentrées en huit points de l’archipel : la base de Yokota dans la banlieue de Tokyo, celles d’Atsugi et de Yokosuka, dans la préfecture de Kanagawa ; la base de Misawa au Nord, la base d’Iwakuni au sud-ouest de Honshū, celle de Sasebo sur l’île de Kyūshū, et enfin les bases de Kadena et de Futenma à Okinawa. Parmi celles-ci, la base navale de Yokosuka revêt une importance toute particulière. Décrite comme l’installation navale hors territoire américain d’importance la plus stratégique, Yokosuka est tout à la fois le quartier général des forces navales américaines au Japon et de la 7ème flotte des Etats-Unis, la plus importante en termes de forces déployées. Côté matériel, les G.I. disposent d’une force de frappe conséquente. Selon des informations fournies par le ministère japonais de la Défense, outre les nombreux avions de ravitaillement, de transport et de combat, les hélicoptères et les navires de guerre, les Américains disposent d’un système de détection et de commandement aéroporté, ainsi que de deux radars portables de surveillance antimissile. Dernier élément et non des moindres, le porte-avions USS Ronald Reagan est amarré à Yokosuka.

Mais pourquoi concentrer autant de forces au Japon ? Pour sauvegarder leurs intérêts dans la région Asie-Pacifique – et notamment s’assurer que l’expansion chinoise ne se fasse pas au détriment des Etats-Unis – les Américains doivent maintenir une présence militaire d’envergure. A cette fin, les bases sur l’archipel se révèlent extrêmement précieuses. Elles sont à la fois dissuasives et permettent une rapidité de déploiement et d’exécution. Pour Céline Pajon, chercheure spécialiste des questions de défense du Japon à l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI), ce n’est pas la seule raison. Le Japon est indispensable à Washington pour mettre en œuvre sa politique du pivot asiatique : « Même si les Etats-Unis ont des troupes en Corée du Sud et réinvestissent les Philippines, explique Céline Pajon, ils bénéficient d’équipements d’une qualité exceptionnelle, une base technique de maintenance au Japon qu’ils ne retrouvent pas ailleurs. »

Pour la chercheure de l’IFRI, auteure de « L’alliance nippo-américaine à l’horizon 2030 », la relation militaire entre Washington et Tokyo s’inscrit dans une dynamique actuelle d’intégration des forces et de coopération croissante : coordination accrue, utilisation des bases et entraînements conjoints plus fréquents, avec des scénarios de plus en plus réalistes. « Il reste tout de même une marge de progrès importante », reconnaît Céline Pajon. Certes, la collaboration entre armées est toujours très forte, mais elle reste très peu institutionnalisée, comparée à d’autres types d’alliance comme l’OTAN. Cela dit, l’institutionnalisation a débuté avec la mise en place progressive d’un système de coordination permanente.

Tout n’est pas rose pour autant. « L’humeur est à l’inquiétude », côté japonais, résume Céline Pajon. Tokyo attend davantage de garanties de la part de son allié. Pendant la course à l’investiture aux Etats-Unis, les propos de Donald Trump ont fait bondir les autorités japonaises : l’éventualité d’une renégociation du traité de sécurité et d’un retrait des troupes américaines soulevée par le candidat républicain a renforcé la crainte omniprésente du Japon d’être abandonné par son allié. Plus récemment, c’est l’annonce de la politique de « No first use » (non recours en premier) en matière d’arme nucléaire envisagée par Barack Obama qui a affolé Tokyo. La stratégie de dissuasion du Japon repose en grande partie sur la crédibilité du parapluie nucléaire et du soutien américains. D’après Céline Pajon,« les Japonais considèrent que si l’allié américain n’est pas là, la Chine ne les prendra pas au sérieux et pourrait tenter des coups de forces ».

Défendre le Japon, une mission américaine ?

Lorsqu’on interroge les Japonais sur la raison de la présence des soldats américains sur le sol nippon, 42% déclarent que leur mission est de défendre le Japon, réponse la plus citée. Mais la sécurité des Japonais incombe-t-elle réellement aux G.I. ? Avec la signature du traité de sécurité de 1951, révisé en 1960, l’alliance nippo-américaine confie aux Etats-Unis le soin de défendre le Japon en cas d’attaque. En contrepartie, l’archipel accueille les bases américaines sur son territoire, à des conditions avantageuses. Mais dans les faits, la question des modalités d’une intervention des Etats-Unis en faveur de son allié reste floue. Avec le conflit autour des îles Senkaku/Diaoyu, la question s’est posée de savoir si les Etats-Unis viendraient à la rescousse de son allié en cas d’escalade militaire avec la Chine, un exemple de ce que les Japonais appellent des « situations de zones grises ». En somme, à partir de quel moment peut-on activer l’article V du traité de sécurité ? Une énigme qui devait être au cœur des débats lors des discussions sur la nouvelle loi de sécurité de 2015, qui se sont finalement cristallisés sur la légitime défense collective. « En cas de problème dans la zone des îles Senkaku, on comprend vaguement d’après les nouvelles orientations bilatérales définies en avril [2015] que les Etats-Unis feraient du « signaling », mais sans doute pas grand-chose de plus. Il y a le risque d’une escalade militaire qu’il faut à tout prix éviter. Il faut donc apporter une réponse graduée le plus finement possible. Les Américains interviendraient sans doute mais on ne sait pas à quel moment, » analyse Céline Pajon. La question reste donc en suspens…

Si les Américains consentent à prendre en charge la sécurité du Japon dans un premier temps, Washington entend, dès le début, pousser Tokyo à se réarmer de façon croissante afin d’assurer sa propre sécurité. Les autorités japonaises, trop heureuses de déléguer leur défense pour se concentrer sur le relèvement économique, ont traîné à opérer la normalisation de la politique de défense, en dépit des pressions américaines. Finalement, à chaque crainte d’un désengagement de son allié, Tokyo a cédé et a peu à peu développé ses propres capacités de défense, à mesure que le nombre de G.I. a diminué.

Evolution du nombre de soldats américains au Japon entre 1950 et 2015.
Evolution du nombre de soldats américains au Japon entre 1950 et 2015.
Pour autant, « ces bases ne sont pas seulement destinées à défendre le Japon », explique Céline Pajon. L’article VI du traité de 1960 stipule que les troupes américaines sont présentes dans le pays aussi pour assurer la stabilité en Extrême-Orient. Dans les faits, l’utilité de ces bases ira même plus loin. Les bases japonaises ont été employées pour des conflits majeurs dans lesquels Washington a été impliqué. La prise de conscience date de la Guerre de Corée, pendant laquelle les Etats-Unis comprennent l’avantage stratégique des bases avancées sur le sol nippon. Les forces américaines présentes au Japon sont de nouveau déployées pendant la guerre du Vietnam, la guerre du Golfe, puis les guerres en Afghanistan et en Irak. Avec le pivot vers l’Asie, les Etats-Unis prévoyaient un redéploiement des troupes dans la zone, en évitant de concentrer leurs forces au Japon et en Corée du Sud. Pourtant, depuis l’annonce, le nombre de soldats a augmenté de façon significative : en 2011, année de l’annonce du virage opéré par l’administration Obama vers l’Asie-Pacifique, le nombre de G.I. a augmenté de 14% par rapport à 2010. En 2012, ce nombre bondit de 30% par rapport à l’année précédente.

De leur côté, les autorités japonaises font tout pour garder les troupes américaines sur leur territoire. « Pour le Japon, les bases sont une garantie du soutien américain pour sa défense », analyse Céline Pajon. Une « assurance-vie » qui revient cher au contribuable japonais. Selon un article du Japan Times citant un rapport du Département américain à la Défense de 2004, les contributions financières du Japon représentent 74,5% du coût total du maintien des forces américaines sur l’archipel sur l’année fiscale 2002, soit un total de 4,41 milliards de dollars. Un financement décrit comme stable année après année et qui a valu au Japon d’être qualifié d’ « allié le plus généreux des Etats-Unis ». « Si l’alliance n’est pas une panacée, elle est une nécessité aux yeux des Japonais », maintient Céline Pajon.

Un problème pour Okinawa ou un enjeu national ?

La sécurité du Japon est l’affaire de tous. Et particulièrement des habitants de la préfecture d’Okinawa, un cas particulier dans l’archipel. Si officiellement la petite préfecture d’1,4 million d’habitants définit l’alliance comme « vitale », elle reconnaît à demi-mot sur son site internet que la présence de l’armée américaine est lourde à porter. Et pour cause, environ la moitié des 52 000 G.I. est concentrée sur la petite île d’Okinawa, qui représente seulement 0,6% du territoire national. Près de 74% des installations et des zones militaires américaines sont également réparties sur la préfecture. Un poids pour une population qui s’interroge : pourquoi porter un tel fardeau alors que la défense du pays entier est en jeu ?
Le fardeau d'Okinawa en chiffres.
Le fardeau d'Okinawa en chiffres.
Okinawa jouit d’une position stratégique idéale. Située à mi-chemin entre les îles principales du Japon et la Chine, proche de Taïwan, sa localisation coupe la route aux ambitions chinoises d’accéder librement aux grandes eaux de l’Océan pacifique. Okinawa joue donc un rôle primordial dans l’équilibre des forces dans la région. Cette position géographique a longtemps été un avantage pour le petit archipel. Avant d’être administré par le Japon, ce qu’on appelait alors les îles Ryūkyū étaient un royaume indépendant, tributaire à la fois de la Chine et du Japon. Puis l’empire nippon administre officiellement le royaume insulaire en 1879, qui devient la préfecture d’Okinawa.

A partir de là, l’avantage que conférait sa position s’est mué en malédiction pour les habitants de l’île. Dès lors que les Ryūkyū sont devenues Okinawa, le petit territoire a été entraîné dans toutes les guerres menées par le Japon impérial : la guerre sino-japonaise, la guerre russo-japonaise ainsi que la Seconde Guerre mondiale, dont la bataille sanglante d’Okinawa (1er avril – 22 juin 1945) est restée gravée dans les mémoires : près de 150 000 Okinawaïens y ont péri. A la suite de quoi, l’armée américaine s’est appropriée les installations militaires japonaises pour finalement occuper et administrer Okinawa jusqu’en 1972, soit 20 ans de plus que le reste du Japon. Une double décennie qui a poussé les Okinawaïens à développer un fort sentiment d’injustice, en plus de se sentir en marge culturelle et géographique du Japon. « Les négociations pour le retour d’Okinawa prévoyaient une réintégration aux mêmes conditions que pour le reste du Japon (hontô-nami). Les habitants pensaient que comme pour le reste du pays, la majorité des troupes allaient partir », raconte Céline Pajon. Et pourtant, les troupes sont restées. Au grand dam des communautés vivant autour des bases américaines, qui doivent supporter les désagréments qui accompagnent la présence des bases : nuisances sonores, fardeau des installations localisées parfois en plein cœur des villes, accidents pendant les entraînements…

Zoom sur la présence de l'armée américaine à Okinawa.
Zoom sur la présence de l'armée américaine à Okinawa.
Au-delà des désagréments, ce sont les affaires criminelles qui ont mis le feu aux poudres. Et notamment le viol d’une fillette de 12 ans par trois soldats américains en 1995. Une affaire sordide qui a eu raison de l’opinion publique. Ainsi, la défiance à l’égard de Tokyo, les nuisances générées par les bases et les crimes perpétrés par des G.I. ont engendré un mécontentement tel que la question des bases américaines est devenue un enjeu politique majeur. S’ils n’ont pas réussi à se faire entendre dans la rue, les Okinawaïens prennent leur revanche dans les urnes.

En novembre 2014, le gouverneur de la préfecture Hirokazu Nakaima, affilié au Parti libéral-démocrate (parti au pouvoir) se fait remercier, au profit de l’ancien maire de Naha, Takeshi Onaga. Ce dernier a construit sa campagne sur l’opposition au déplacement de la « base la plus dangereuse au monde » de Futenma sur une nouvelle base qui serait construite plus au nord de l’île, dans une zone moins densément peuplée. Un bras de fer politique et légal s’est alors engagé entre la préfecture et les autorités centrales. « Mais l’opposition à la présence américaine n’est pas constituée d’une seule et même voix, explique Céline Pajon, il y a l’opposition à la chose militaire dans son ensemble, l’opposition à la présence américaine et l’opposition à Tokyo. » Les mouvements de protestation rassemblent pêle-mêle antimilitaristes, féministes et écologistes.

Qu’en est-il du reste du Japon ? Les protestations, moins fréquentes pourtant présentes dans le reste de l’archipel font pâle figure comparées à l’opposition sur Okinawa. L’arrivée du porte-avions USS Ronald Reagan à la base navale de Yokosuka le 1er octobre 2015 a pourtant soulevé les mécontentements. De plus, les communautés vivant à proximité des bases américaines ou des terrains d’entraînement pâtissent des mêmes désagréments que leurs compatriotes okinawaïens. Il ne s’agit ainsi pas d’un problème spécifique à Okinawa mais touchant les territoires accueillant les bases américaines. Ces dernières étant plus concentrées à Okinawa, les nuisances sont mécaniquement plus nombreuses. Selon Céline Pajon, une autre raison explique le cas particulier d’Okinawa : « Il y a une majorité de Marines. Un corps d’élite, davantage sous pression, plus à même de craquer. »

Si la presse évoque fréquemment les protestations, elle relaye en revanche moins volontiers la voix des Okinawaïens qui bénéficient de la présence américaine. Et ils sont nombreux à souhaiter leur départ tout en profitant de l’économie générée par la présence des G.I., comme l’explique un article du Monde en mai 2010. « Il faut bien vivre », s’exclame la patronne d’un salon de coiffure à Henoko. Et en effet, la préfecture la plus pauvre du Japon tire 5% de ses revenus de l’activité générée par les Américains. Près de 8 000 habitants sont employés par les bases, dans une préfecture où le taux de chômage est deux fois plus élevé que dans le reste du Japon.

Quel avenir pour l’alliance ?

« Il faut dissocier le cas d’Okinawa de celui d’Hontō. En dehors des communautés vivant à proximité des bases, l’image des soldats américains est globalement bonne », relativise Céline Pajon. Particulièrement après l’opération d’aide humanitaire Tomodachi (友達 – « ami »), où 17 000 G.I. ont porté secours aux Japonais dans les zones sinistrées suite au tsunami de mars 2011. Les Japonais sont conscients de la nécessité de l’alliance avec les Etats-Unis pour assurer leur défense. Convaincus de la supériorité de l’armée américaine sur la Chine, les trois-quarts des Japonais font confiance à leur allié. En témoigne les nombreuses études menées par le Pew Research Center et le Cabinet du Premier ministre.
La relation nippo-américaine vue au travers des sondages d'opinion.
La relation nippo-américaine vue au travers des sondages d'opinion.
Là où le bât blesse, c’est lorsqu’il est question du rôle des Forces d’autodéfense japonaises (FAD) dans la région. Si les Japonais soutiennent les actions américaines, ils sont en revanche une majorité à refuser plus d’implication des FAD dans la stabilité régionale. Les sondages soulignent le paradoxe d’une opinion publique partagée entre le souci de sa sécurité et un sentiment ancré de pacifisme.

Mais il ne s’agit pas de la seule contradiction. Au niveau politique, les dirigeants sont tiraillés entre la volonté d’une souveraineté pleine et entière, qui impliquerait une nouvelle constitution et une armée, et un pragmatisme sur la nécessité de la présence américaine. Loin de s’émanciper, le Japon s’accroche à l’alliance et tend justement à la renforcer. A l’image de l’actuel Premier ministre Shinzō Abe, hanté par le rêve de recouvrer une réelle indépendance et qui a pourtant accepté une consolidation des forces américaines à Okinawa. Pour les dirigeants japonais, il n’y a pas d’alternative à l’alliance pour faire face à la Chine. Il semble ainsi que les jours des G.I. au Japon ne soient pas comptés. Ce qui ne signifie pas qu’il n’y aura pas de nombreuses évolutions.

Pour Céline Pajon de l’IFRI, à moyen ou long terme, le Japon devrait acquérir davantage d’autonomie. C’est ce que semble indiquer les réformes de sécurité, les investissements dans les budgets de défense et les nouveaux équipements. Les efforts actuels portent également sur le développement des capacités de défense du Japon et de l’utilisation conjointe des bases, ce qui devrait permettre dans une certaine mesure de réduire la présence américaine. D’ailleurs, on constate depuis 2014 une légère baisse du nombre de soldats : -0,65% entre 2013 et 2014 puis -4% entre 2014 et 2015. Une réduction mesurée et graduelle de la présence américaine s’est engagée. Mais pour l’experte de l’IFRI, il n’y aura pas une tendance unilatérale au départ des troupes : « Il s’agira plus d’une réorganisation, comme un jeu de chaises musicales. » Ainsi, une force d’opération spéciale composée de plus de 1 000 hommes doit en principe rejoindre la base de Yokota d’ici 2017, alors que 8 000 Marines devraient quitter Okinawa pour l’île de Guam. Un projet qui date de 2006, toujours en suspens.

Concernant Okinawa, l’intérêt stratégique reste encore très fort, mais à présent, les bases américaines situées dans la petite préfecture sont devenues vulnérables aux tirs de missiles chinois qui sont aujourd’hui beaucoup plus précis et puissants. D’après Céline Pajon, « l’idée est de pouvoir conserver au maximum ces forces sur zone car la présence militaire américaine avancée à Okinawa représente un facteur de dissuasion très important pour les Etats-Unis comme pour le Japon. » Mais la vulnérabilité va en s’accroissant. La solution ? Redistribuer les forces plus équitablement dans la zone Asie-Pacifique et travailler sur la résilience, c’est-à-dire pouvoir déplacer les troupes le plus rapidement possible en cas de danger, et utiliser les infrastructures civiles si nécessaire. Les autorités ont d’ores et déjà mis cette stratégie en place au sein de certaines bases. Une stratégie amenée à se développer.

Par Jeremy Masse
A propos de l'auteur
Jeremy Masse
Étudiant en Master Relations internationales à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO), Jeremy Masse est également titulaire d’une licence de l'École Supérieure de Réalisation Audiovisuelle. Passionné par la politique et les questions de défense, il a notamment rédigé un mémoire sur l’enjeu de l’arme nucléaire au Japon.