Politique
Expert - Vue du Pacifique

Après François Hollande, quelle politique en Asie-Pacifique pour la France ?

Le président français François Hollande en pleine pose devant le Heart Institute à Hô-Chi-Minh-Ville le 7 septembre 2016. (Crédits : AFP PHOTO / STEPHANE DE SAKUTIN)
Le président français François Hollande en pleine pose devant le Heart Institute à Hô-Chi-Minh-Ville le 7 septembre 2016. (Crédits : AFP PHOTO / STEPHANE DE SAKUTIN)
En accédant aux plus hautes fonctions de la République, François Hollande apparaissait comme un dirigeant politique hexagonal peu au fait des affaires du monde et sans connaissance particulière de l’Asie-Pacifique. En choisissant un conseiller diplomatique aguerri à la région, Paul Jean-Ortiz (1957–2014), il corrigea cette image et se révéla marquer même un intérêt constant aux États de l’Eurasie au bassin Pacifique, et cela du début à la fin de son quinquennat ! Une tâche consommatrice de temps auquel son successeur pourra s’atteler lui aussi s’il le décide. Pour ne pas se laisser entraîner par la force des choses, il lui faudra penser le monde : la place de la France et l’Union européenne auprès des puissances émergentes mais aussi des « petits » États et territoires de l’Asie–Pacifique ; sans même parler des diplomaties territoriales de la Nouvelle-Calédonie et de la Polynésie française comme démultiplicateurs de l’influence internationale de la France. Pour mener à bien cette œuvre, le nouveau chef de l’État français pourra s’appuyer sur les pratiques de son prédécesseur.

L’héritage « Asie–Pacifique » de François Hollande

L’Asie s’est immédiatement imposée à l’action de François Hollande. Au cœur de son programme politique, figurait des choix économiques et européens qui n’étaient pas sans inquiéter ses futures homologues d’Extrême-Orient. En Corée du Sud, selon l’agence officielle Yonhap, le ministre des Affaires étrangères Kim Sung-hwan attribuait même à l’élection du nouveau président français le recul du moment des marchés boursiers. En Chine, certains médias dénoncèrent l’idéologie anti-chinoise véhiculée par certains de ses porte-paroles qui, à l’image d’Arnaud Montebourg, s’en prirent pendant la campagne électorale à la sous-évaluation du yuan et aux délocalisations industrielles d’entrepreneurs hexagonaux vers l’Empire du Milieu. Il fallait donc rassurer au plus tôt les acteurs économiques en Asie sur les perspectives européennes et la politique macroéconomique de la France. Des efforts qui se traduisirent par des contacts très rapides avec les chefs d’État et de gouvernement de la région, notamment au travers des premiers échanges téléphoniques de félicitations. A ces contacts intergouvernementaux, s’ajoutèrent rapidement puis régulièrement ceux entretenus à Paris et à l’étranger avec des groupes d’hommes d’affaires australiens, chinois, indiens et japonais auxquels Emmanuel Macron ne fut pas étranger. Il s’agissait de leur vanter les réformes engagées, leur parler clairement des politiques européennes, de la pérennité de la zone euro et de l’attractivité de l’espace économique français.

Sur le plan politique, le retrait des unités combattantes françaises d’Afghanistan nécessitait lui aussi de la pédagogie. Il se devait d’être expliqué de suite aux partenaires de l’OTAN mais également de l’Asie centrale à l’Australie. Si les premiers gestes de la diplomatie « hollandaise » ont été suivis avec attention par les dirigeants asiatiques, un certain nombre ne cachait pas vouloir peser au plus tôt sur ceux-ci.

*Cf. Wen Hui Bao, 10 mai 2012.
François Hollande se vit courtiser dès sa prise de fonction par les diplomates en poste à Paris. Le représentant de la République populaire de Chine en tête ! L’ambassadeur Kong Quan le rencontra d’ailleurs 45 minutes dans l’après-midi du lendemain du second tour de l’élection présidentielle. Il est vrai que l’homme élu le 6 mai 2012 était le premier président de la République depuis la reconnaissance de la République populaire à n’être jamais venu en Chine avant d’assumer les plus hautes fonctions de l’État*. Dans ce contexte, le diplomate pékinois ne cachait pas son souhait de voir le nouveau président français réserver à la Chine sa première visite officielle aux capitales des grandes puissances asiatiques. Un obstacle toutefois à ce projet, Pékin n’avait pas cru nécessaire d’accueillir, par l’un de ses plus hauts dirigeants, son envoyé spécial en février 2012, contrairement au Premier ministre japonais de l’époque, Yoshihiko Noda. Lui en effet prit le soin après l’étape pékinoise de recevoir Laurent Fabius. Être le premier pays asiatique visité par François Hollande était un espoir que formulèrent aussi quasiment dans les mêmes termes les représentants en France du Japon et de l’Inde. Cet empressement à s’entretenir avec le nouveau chef de l’État français était le fruit de la compétition stratégique entre Pékin, Tokyo et New Delhi, mais aussi l’expression d’incertitudes face à un dirigeant de premier rang, peu connu et susceptible de rompre avec certaines approches de son prédécesseur, voire de renouer avec une attention à l’Asie–Pacifique pratiquée par un autre président de la République élu de Corrèze.

Au lendemain du second tour de l’élection présidentielle 2017, il est peu probable que les ministres plénipotentiaires asiatiques effectuent auprès du nouveau président de la République la même campagne de lobbying. Même si chacun s’évertuera à obtenir du nouvel élu un engagement à poursuivre les bonnes relations bilatérales et à reconnaître en son pays « LE » partenaire stratégique asiatique majeur de la France. En toute vérité, les prochaines échéances électorales françaises sont perçues avec moins d’anxiété en Asie–Pacifique que celles de 2012. Les dirigeants susceptibles de s’installer à l’Élysée sont pour la plupart des hommes connus. Ils ont tous fréquenté les capitales asiatiques dans des fonctions ministérielles récentes. En outre, leurs projets politiques pour la France et sa politique extérieure ne sont pas perçus comme « menaçants » pour leurs intérêts régionaux ou plus globaux. François Hollande laisse donc un héritage « Asie–Pacifique » fait d’une écoute attentionnée des dirigeants de la région, d’une politique équilibrée entre les puissances régionales, de continuités dans la défense de ses principes et de partenariats manifestés bien au-delà de l’Asie–Pacifique avec certains États – dont l’Australie, la Chine, l’Inde ou Japon.

En raffermissant les relations franco-japonaises malmenées par Nicolas Sarkozy et ses propos anti-chiraquiens sur le sumo, en ne se rendant pas trois fois plus souvent à Pékin qu’à Tokyo et New Delhi, en affirmant un intérêt remarqué pour les petits États insulaires du Pacifique, François Hollande a défini, sans toutefois jamais l’affirmer explicitement, une nouvelle politique indo-Asie-Pacifique de la France. Cette ambition, construite sur des relations bilatérales diversifiées et régulièrement entretenues au plus haut niveau, une diplomatie économique proactive et l’émergence d’une diplomatie territoriale de la Nouvelle-Calédonie, de la Polynésie française et de l’île de la Réunion, peut-elle être poursuivie par le huitième président de la Vème République ?

Un agenda « Asie–Pacifique » déjà bien chargé pour le prochain président français

Une seule chose est sûre en cette période de campagne électorale, l’agenda Asie–Pacifique qui attend le président de la République élu au soir du dimanche 7 mai 2017 apparait déjà bien rempli. Les 26 et 27 mai, il retrouvera le Premier ministre japonais pour le 43ème sommet du G7 à Taormina (Italie). Une situation tout à fait comparable à celle à laquelle fut confrontée François Hollande puisque la 38ème session du G8 se tint à Camp David du 18 au 19 mai 2012 et fut l’occasion d’un premier tête-à-tête avec le chef du gouvernement nippon Yoshihiko Noda. Deux semaines plus tard, la conférence des Nations Unies sur les océans à New York (5–9 juin) sera l’occasion pour le gouvernement fraîchement mis en place d’énoncer sa philosophie d’action sur l’un des enjeux vitaux des États côtiers de l’aire indo-pacifique et ses territoires d’outre-mer.

En juillet à Hambourg, le président de la République aura l’opportunité de s’entretenir en tête-à-tête lors du sommet du G20 avec six chefs d’État et de gouvernement d’Asie–Pacifique (Australie, Chine, Corée, Inde, Indonésie et Japon). Une aubaine pour évoquer les relations économiques bilatérales, les coopérations de défense, les crises qui violentent le monde, la lutte contre le terrorisme mondialisé et le programme nucléaire nord-coréen. Le même mois, de nombreux chefs d’État et de gouvernement océaniens se rendront eux à Nouméa. Ils y fêteront le 50ème anniversaire de la Communauté du Pacifique (CPS), la principale institution de coopération dédiée aux États insulaires du Pacifique et la seule organisation internationale à avoir son siège dans l’un des territoires d’outre-mer français. Par l’entremise de l’un de ses ministres, le président de la République pourra leur délivrer un message sur sa politique océanienne, ses intentions sur le référendum de pleine souveraineté de la Nouvelle-Calédonie et son approche de la lutte contre les changements climatiques. Un message attendu et qui pourra être réitéré à niveau ministériel en Océanie, si la France dépêche l’un de ses hauts responsables au 48ème sommet des leaders du Forum des îles du Pacifique qui se tiendra début septembre à Apia (Samoa).

Un peu plus tard dans l’année, à Bonn, les enjeux environnementaux seront à nouveau au cœur des préoccupations de la communauté internationale. La République des Fidji sera l’organisatrice de la 23ème conférence de l’ONU sur le climat (COP 23), ce qui ne manquera pas de susciter des interactions entre la diplomatie française et les États insulaires. A commencer par ceux du Pacifique qui sont particulièrement attachés à ce que les engagements pris à Paris par la COP21 et lors du IVème sommet France-Océanie en novembre 2015 ne demeurent pas des lettres mortes. Les échéances Asie–Pacifique de l’année 2018 s’annoncent elles aussi chargées pour le successeur de François Hollande. Les commémorations de la fin de la Première Guerre mondiale seront l’occasion de la venue dans l’hexagone des plus hautes autorités australiennes et néo-zélandaises. D’ores et déjà, la date du 25 avril a été arrêtée pour l’inauguration du Centre Sir John Monash en mémoire du centième anniversaire de la libération de la ville de Villers-Bretonneux (Somme) où s’illustrèrent les Diggers du général australien.

A l’agenda multilatéral, Bruxelles accueillera le 12ème sommet des chefs d’État et de gouvernement Asie–Europe (ASEM). Au second semestre de l’année, le chef de l’État sera appelé à côtoyer les leaders du Pacifique insulaire. Il devra en effet se rendre en Polynésie française pour la tenue du Vème sommet des chefs d’État et de gouvernement France–Océanie, décidé en novembre 2015 lors du sommet de l’Élysée. Une rencontre internationale triennale qui offrira au président français la possibilité de s’entretenir sur un à deux jours avec près de 10% des dirigeants des Nations Unies, et les secrétaires généraux des principales organisations régionales et sous-régionales – par exemple, le Forum des îles du Pacifique, le Forum de développement des îles du Pacifique, le Groupe du fer de lance mélanésien ou le Programme régional océanien pour l’environnement. Un exercice qu’il sera susceptible de reconduire, s’il le souhaite, par deux fois au cours de son mandat, comme le fit d’ailleurs Jacques Chirac en 2003 (Papeete) puis 2006 (Paris). S’il veut affirmer un peu plus encore le statut Asie–Pacifique de la France, le président de la République entrant pourrait ambitionner d’orchestrer successivement en 2021–2022 le VIème sommet France–Océanie et le 14ème sommet de l’ASEM. La France célébrerait ainsi sur son sol le vingt-cinquième anniversaire du lancement du dialogue euro-asiatique, qu’elle contribua à instaurer mais n’a jamais accueilli sur son territoire.

L’instrumentalisation de toutes ces échéances au service de la politique extérieure française sera le fruit de la détermination du président en personne, de son entourage et de sa disponibilité. Si les dialogues institutionnalisés des leaders sont une opportunité de contacts multiples, d’autres occasions seront à saisir. Les nombreux événements sportifs majeurs qui seront organisés en Asie dans les prochaines années en sont un exemple qui mérite réflexion. La diplomatie « sportive » pourrait bien constituer une dimension importante de la politique Asie–Pacifique du quinquennat à venir. Surtout si à Lima le 13 septembre 2017, la ville de Paris est désignée pour accueillir les Jeux Olympiques de 2024. N’oublions pas que les JO d’hiver de 2018 à Pyeongchang (9–25 février) et 2022 à Pékin(4-20 février) se tiendront pour la première fois en Asie du Nord-Est, tout comme la coupe du monde de rugby de 2019 au Japon, avant de voir revenir à Tokyo les Jeux olympiques d’été en 2020 (24 juillet–9 août).

Enfin, le vingt-cinquième président de la République française présidera à la toute fin de son mandat le Conseil de l’Union européenne (janvier – juin 2022). La tenue et la préparation de cette échéance exigeront que la France s’exprime sur l’Asie–Pacifique et organise des sommets européens avec les partenaires de la région, comme l’ASEM 14. Mais au-delà des échéances multilatérales du calendrier du président, la politique de la France avec ses partenaires d’Asie–Pacifique se décline impérativement sur place même.

Se préparer à voyager régulièrement en Asie–Pacifique

En multipliant ses voyages en Asie–Pacifique pendant cinq ans, le président François Hollande s’est forgé l’image d’un Asiatique, d’un dirigeant attentif et disponible à rencontrer ses homologues. Il aura visité treize États de la région, n’hésitant pas aussi à se rendre par trois fois en Chine (avril 2013, novembre 2015, septembre 2016), deux fois en Inde (février 2013, janvier 2016) et au Japon (juin 2013, mai 2016). Il ne se sera donc pas passé une seule année de son mandat sans qu’il ne se déplace au moins à deux reprises dans les pays de l’Asie centrale à l’Océanie. La construction d’une influence durable de la France en Asie–Pacifique est à ce prix. La répétition dans le temps des entrevues présidentielles avec les dirigeants asiatiques et océaniens compense très largement des temps de séjour nécessairement courts dans la région. Aujourd’hui, les opinions publiques et les commentateurs de presse se montrent rétifs à des absences prolongées du territoire national des plus hauts dirigeants. Il n’en demeure pas moins une nécessité de voyager. Le président de la République française ne peut se contenter d’accueillir à Paris ses homologues, ne pas leur rendre de visites retour les offusqueraient, nuiraient aux intérêts immédiats et de long terme de la France. De plus, les relations interpersonnelles entre les dirigeants sont la meilleure garantie pour la mobilisation des appareils d’État, la valorisation des savoir-faire industriels et l’attractivité économique des territoires de l’hexagone et des outre-mer. Elles assurent une diffusion « top to down » des préoccupations françaises au sein des appareils politico-administratifs des partenaires de la France, et leur donne de la visibilité internationale.
Les déplacements de François Hollande en Asie-Pacifique (2012-2017)
Les déplacements de François Hollande en Asie-Pacifique (2012-2017)
Le successeur de François Hollande sera d’autant plus incité à dialoguer avec ses homologues d’Asie–Pacifique que la France va devenir, Brexit oblige, le seul État européen possessionné dans le Pacifique et à déployer plusieurs fois par an des navires de sa marine nationale dans la région indo-pacifique. Économiquement, elle devra tenir compte des velléités britanniques de négocier rapidement des accords de libre-échange avec les économies de la région, à commencer par ses principaux partenaires du Commonwealth dans le Pacifique (Australie, Nouvelle-Zélande). Sur le plan géopolitique, elle devra compter sur une présidence de Donald Trump qui s’annonce comme mettant en cause les principes et les modalités de coopération des États-Unis avec ses alliés et ses principaux partenaires en Europe comme en Asie-Pacifique. Dans un tel contexte stratégique réordonnancé, dialoguer régulièrement avec le plus grand nombre d’acteurs d’Asie-Pacifique sera essentiel pour bâtir l’influence politico-économique immédiate et de moyen terme de la France.
*Lors des primaires de la droite et du centre, après avoir envisagé de se rendre en Nouvelle-Calédonie comme Alain Juppé en juillet 2016, Nicolas Sarkozy y renonça. Sur le Caillou, on ne semble pas lui en avoir tenu grief puisqu’il obtint 38,6 % des voix, 517 de plus que François Fillon. **Quartier général du gouvernement central à Pékin. ***En marge des cérémonies du 25ème anniversaire de la remise du prix Nobel de la paix à Lech Walesa, le président de la République rencontra une demi-heure le Dalaï-lama à Gdansk en décembre 2008.
Le nouveau président de la République devra s’astreindre à une approche relationnelle comparable à celle adoptée par son prédécesseur, et non pas à celle mise en œuvre par son ante-prédécesseur. En effet, Nicolas Sarkozy se refusa à participer au IIIème sommet France–Océanie et il se contenta de visiter un seul des territoires français d’Océanie, la Nouvelle-Calédonie (août 2011*), et cinq pays seulement d’Asie (Afghanistan, Chine, Inde, Kazakhstan et Japon). A la différence du Général de Gaulle, de François Mitterrand, de Jacques Chirac et de François Hollande qui fit le choix de se rendre à quatre reprises en Asie du Sud-Est, Nicolas Sarkozy n’y effectua aucun déplacement, comme s’il ne semblait porter attention qu’au triangle New Delhi–Pékin-Tokyo. Géométriquement, un triangle qui n’eut rien d’isocèle tant le chef de l’État de 2007 à 2012 multiplia les séjours en République populaire de Chine, sans pour autant avoir bâti une relation sereine et de confiance avec Zhongnanhai**, tant les relations bilatérales furent malmenées par la question tibétaine et les relations avec le Dalaï-lama***.
Les déplacements de Nicolas Sarkozy en Asie-Pacifique (2007-2012)
Les déplacements de Nicolas Sarkozy en Asie-Pacifique (2007-2012)
Le temps consacré par le vingt-troisième président de la République française aux partenaires d’Asie-Pacifique fut d’autant plus réduit que de nombreux séjours furent dictés par l’engagement des forces armées françaises en Afghanistan (décembre 2007, août 2008, juillet 2011) et par le calendrier international. Niclas Sarkozy se rendit en effet au sommet du G8 à Toyako (juillet 2008), à celui du G20 à Nankin (mars 2011) mais aussi à Pékin pour la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques (août 2008), le VIIème sommet Asie–Europe (ASEM) ou encore pour préparer le G20 de Cannes (novembre 2011).
*Sur la route de Vientiane, le président s’arrêta à Beyrouth et Djeddah. L’étape du sommet du G20 de Brisbane fut suivie d’une visite en Nouvelle-Calédonie puis d’une visite d’Etat en Australie (Sydney, Canberra). Le sommet du G20 de Hangzhou précéda les étapes vietnamiennes (Hanoï, Hô-Chi-Minh-Ville) de septembre 2016.
Toutes ces contraintes ont également pesé sur les obligations de François Hollande qui visita, par exemple, Kaboul peu après sa prise de fonction. Les réunions multilatérales en Asie–Pacifique furent certes également des obligations pendant le quinquennat 2012-2017 mais elles furent mises à profit pour ordonnancer des étapes extra-asiatiques (par exemple, Vientiane ou l’ASEM 9*). Le chef de l’État a aussi renoué avec des déplacements régionaux comprenant plusieurs pays asiatiques (Chine–Corée en novembre 2015, Chine–Vietnam en septembre 2016 ou Malaisie–Singapour–Indonésie en mars 2017), sans que cela offense l’un ou l’autre des États visités. Cela dit, cette politique a été adoptée dans la deuxième partie seulement du mandat présidentiel de François Hollande. En effet, au cours des trois premières années de son quinquennat, il veilla à visiter les États souverains un à un, sans jamais qu’une étape auprès des grandes puissances du continent ne soit suivie ou précédée par celle accordée à un autre partenaire. De la même manière, il prit le plus grand soin dans la définition de l’ordre de ses trajets. En 2013, il fit le choix de l’Inde démocratique pour ouvrir le segment des visites d’État qu’il accorda successivement à New Delhi, Tokyo et Pékin.
*Ce déplacement complété par une étape singapourienne fut par ailleurs le premier voyage officiel en dehors de l’Union européenne du Premier ministre Jean-Marc Ayrault. **Une deuxième visite d’un chef de la diplomatie française à Oulan-Bator s’effectua à peine quelques années après. En juillet 2016, Ayrault représenta la France au 11ème sommet de l’ASEM mais il dû écourter son séjour après l’attaque terroriste de Nice.
Au-delà de l’échelonnement dans le temps des déplacements en Asie–Pacifique, l’ordonnancement géographique des visites présidentielles s’avère très instructif sur la politique conduite par le président de la République. Pour les historiens, François Hollande restera le premier chef de l’État français à s’être rendu au Laos (novembre 2012), au siège de la Communauté du Pacifique (novembre 2014), en Australie (novembre 2014), aux Philippines (juillet 2015) et à Futuna (mars 2016). En complément de son action, ses premiers ministres successifs ont effectué d’ailleurs eux aussi des visites historiques. Jean-Marc Ayrault fut le premier chef du gouvernement français à se rendre aux Philippines (octobre 2012)* et le premier, depuis 1989, à se rendre au Royaume de Thaïlande (février 2013). De la même manière, Manuel Valls fut le premier Premier ministre français à se rendre en Nouvelle-Zélande depuis 1991. Au titre des premières visites, on retiendra également celles effectuées par Laurent Fabius au siège de l’ASEAN en août 2013, puis en Mongolie en octobre 2013**.

Si les visites vers l’Asie–Pacifique des plus hautes autorités de l’État se sont succédé, l’accueil des homologues à Paris fut tout aussi chargé. Au bilan, François Hollande aura rencontré la plupart des dirigeants asiatiques et océaniens au cours de son mandat, non seulement au palais de l’Élysée mais également outre-mer. Son successeur sera jugé, tôt ou tard, à cette aune.

Les entretiens en France métropolitaine de François Hollande avec les chefs d’Etat et de gouvernement d’Asie-Pacifique (2012-2017)
Les entretiens en France métropolitaine de François Hollande avec les chefs d’Etat et de gouvernement d’Asie-Pacifique (2012-2017)

Un réseau d’ambassadeurs familiers avec l’exercice du pouvoir présidentiel

Pour assurer le suivi de ses contacts sur place, l’exécutif a promu au fil de dernières années en Asie–Pacifique des chefs de mission diplomatique très « politiques », souvent passés par les cabinets des plus hautes autorités de l’État et ayant fréquemment exercé des responsabilités dans les domaines de la défense et la sécurité (au nombre de 8). Une situation inédite et sans pareil aujourd’hui en Afrique, en Amérique latine et dans le monde arabe.

Parmi les 26 ambassadeurs affectés en Asie–Pacifique début 2017, plus de 45 % d’entre eux ont exercé leurs talents dans des cabinets d’autorités régaliennes. Ainsi, sept ambassadeurs furent des conseilleurs à la présidence de la République (Afghanistan, Cambodge, Chine, Corée, Japon, Vietnam, Secrétaire permanent pour le Pacifique) dont quatre servirent Jacques Chirac, deux autres François Hollande et un dernier Nicolas Sarkozy. A ces hommes expérimentés, il faut ajouter deux ex-conseillers d’un ministre des Affaires étrangères (Inde, Taïwan), deux ex-conseillers des ministres de la Défense (Népal, Singapour) et un ancien conseiller diplomatique du président du Sénat (Sri Lanka). En 2017, l’influence de ces hommes – aucune femme chef de poste en Asie-Océanie n’a un tel profil – s’exerce dans toute la région Asie–Pacifique puisque 4 sont en résidence en Asie méridionale, 3 en Asie du Sud-Est, 4 en Extrême-Orient et 1 en Océanie. Cette imbrication du réseau diplomatique français en Asie-Pacifique avec les plus hautes autorités de l’État illustre l’importance croissante de la région dans les parcours professionnels des diplomates français et l’importance politique accordée à toute la région. Un avantage pour le nouveau président de la République et son gouvernement ! Encore faut-il qu’ils ne soient pas menés, l’un ou l’autre, par des responsables issus des rangs du Front National, l’ambassadeur de France auprès du Japon ayant fait savoir publiquement qu’il ne servirait jamais une diplomatie conduite par l’Extrême droite, un point de vue partagé par nombre de ses collègues en poste de l’Asie centrale au Pacifique.

Si le nouveau président de la République pourra s’appuyer sur des ambassadeurs familiers des attentes des plus hautes autorités de l’Etat, les défis auxquels il aura à faire face n’en sont pas moins légions. Au premier rang, il lui faudrait esquisser un nouveau narratif politique, expliquant les ambitions indo-Asie-Pacifique de la France et soulignant ses intérêts particuliers dans la région. Certains États de l’aire indo-Asie-Pacifique n’ont pas pleinement intégré l’idée que la France est géographiée en Europe mais aussi en Indianocéanie et dans le Pacifique où d’ailleurs elle a sa plus longue frontière maritime avec un État tiers (Australie).

Si la politique française en Asie–Pacifique ces dernières années a porté une attention très marquée aux questions de défense (cf. le développement des coopérations anti-terroristes, l’instauration d’un dialogue ministériel franco-japonais en format 2+2, la vente de 36 avions Rafale à l’Inde, la signature pour la vente de 12 sous-marins à l’Australie, la participation remarquée du ministre de la Défense au dialogue annuel de sécurité dit du Shangri-La à Singapour ou encore l’instauration d’un dialogue biennal des ministres de la Défense du Pacifique Sud), les intérêts français de l’Asie centrale au Pacifique ne se limitent pas aux questions de sécurité, notamment dans leurs aspects les plus mercantiles. La manœuvre diplomatique française a accordé une place nouvelle aux questions environnementales, à la gestion des océans et à la lutte contre les effets des évolutions climatiques. La préparation de la COP 21 et la mise en œuvre des accords de Paris sur le climat ont ouvert de nouveaux chapitres aux coopérations franco-asiatiques : en témoignent l’appel de Manille à l’action pour le climat des présidents Hollande et Aquino, ou la déclaration présidentielle commune de la France et de la Chine sur le changement climatique. De même pour les coopérations franco-océaniennes grâce à la première visite d’un chef de l’exécutif français au siège de la Communauté du Pacifique (Nouméa, 17 novembre 2014) à l’occasion d’un dialogue de haut niveau avec les chefs d’État et de gouvernements du Pacifique. Plus novateur encore, ces trois dernières années ont vu l’émergence de véritables diplomaties « territoriales » calédonienne et polynésienne. Elles ont accompagné, nourri et soutenu les démarches entreprises par l’État comme en ont témoigné les déclarations des Oceania Meetings (Lifou, avril 2015 ; Bourail, avril 2016) et celles du Groupe des dirigeants polynésiens (la déclaration de Taputapuatea, juillet 2015 ; la déclaration sur l’océan « Te Moana O Hiva », juillet 2016).

Les relations extérieures de la Nouvelle-Calédonie et de la Polynésie française sont des dimensions que tout chef de l’exécutif français se doit dorénavant de prendre pleinement en compte. Des relations sereines avec les présidents du gouvernement de Nouvelle-Calédonie et de la Polynésie française en sont les prémices et la condition sine qua non pour qu’elles permettent de démultiplier l’influence de la France dans le Pacifique insulaire, voire au-delà. Elles complètent la diplomatie par voie téléphonique qui ne cesse de s’intensifier avec un nombre croissant de leaders de l’Asie–Pacifique mais aussi par la fréquence de ces échanges sur des lignes protégées de communication. Cette dernière s’initie lors des prises de fonction du chef de l’État et se poursuit au cours du mandat dans la gestion de crises ou la préparation des moments diplomatiques clés. De nombreux contacts ont été ainsi ménagés avec le président afghan, le président chinois ou encore les premiers ministres australien et japonais. Ils démontrent que la politique régionale de la France ne peut être ni monocentrée sur la Chine, ni enfermée dans un cercle rassemblant trois ou quatre pays seulement. Conséquence, la succession à l’Élysée de François Hollande est scrutée avec la plus grande attention par les diplomates, analystes et commentateurs d’un très grand nombre d’États et territoires de la région indo-pacifique. Bien plus nombreux qu’on ne croit généralement ! Chacun se demande s’il y aura une nouvelle discontinuité dans la politique régionale de la France, ce qui nuirait à l’approfondissement des relation bilatérales bâties assez méthodiquement par François Hollande. Toutefois, cette politique nécessitera des actes volontaristes pour bien orienter les négociations de libre-échange engagées par l’Union européenne avec l’Australie, le Japon et la Nouvelle-Zélande ; pour assurer des partenariats de défense et sécurité durables et mutuellement avantageux ; pour accroître les investissements productifs asiatiques et australiens dans l’hexagone et outre-mer ; pour donner plus de place à une francophonie qui peine à s’affirmer dans une aire anglophone bien enracinée et pour garantir une insertion efficiente de la Nouvelle-Calédonie et de la Polynésie française dans leur environnement international. Autant d’orientation que la campagne électorale présidentielle et ses primaires n’a pas encore laissé paraître.

A propos de l'auteur
François Guilbert
François Guilbert est chroniqueur depuis la fin des années 1980 des questions internationales et de sécurité en Asie-Pacifique. Après avoir longuement résidé en Asie du Sud-Est et en Eurasie, il travaille aujourd'hui en Océanie.