Histoire
Expert - L'Asie en Russie

Liu Zhengzhou et l'histoire du thé de Chine en Russie

"La plantation de thé de Chavka, le contremaître Liu Zhengzhou", photographie de S.M. Prokudin-Gorskii.
"La plantation de thé de Chavka, le contremaître Liu Zhengzhou", photographie de S.M. Prokudin-Gorskii. (Crédit : Library of Congress Prints and Photographs Division Washington, D.C. 20540 USA).
*Les photos de Prokudine-Gorskii peuvent paraître étranges dans un premier temps. Cela est dû à l’appareil mis au point par l’artiste : il permettait d’impressionner à la suite 3 plaques monochromes, à travers trois filtres ; les couleurs originales étant reconstituées lorsqu’on projette ensemble ces trois images (rouge, verte et bleue). D’où les bordures multicolores.
J’ai découvert il y a peu les étonnantes photos de l’artiste russe Sergueï Mikhailovitch Prokudin-Gorskii (1863-1944) datant du début XXème siècle. Ce dernier s’est à l’époque engagé dans un vaste reportage sur la Russie entre 1905 et 1915 et les photographies issues de ce travail sont accessibles sur le site de la librairie du Congrès à Washington D.C. (2 607 photographies en accès libre !)*. Parmi toutes ces photos, celles d’une plantation de thé de la région d’Adjarie en Géorgie – alors partie intégrante de l’Empire russe, et surtout celle d’un Chinois venu tout exprès travailler dans cette plantation.
L’occasion était belle de revenir sur l’histoire du thé en Russie, bien évidemment étroitement liée à la Chine, et surtout sur le destin de cet homme et de sa famille. Car, en suivant les chemins tortueux du commerce du thé, c’est aussi la question de la diaspora chinoise en Russie qui nous apparaîtra, le fils de ce maître du thé ayant eu un destin qui sort de l’ordinaire.
*Le samovar est une sorte de grosse bouilloire à robinet qui permet d’avoir de l’eau chaude en permanence pour le thé. Aujourd’hui ils sont électriques.
Le rituel du thé en Russie n’est sans doute pas aussi raffiné que ses homologues japonais et chinois, mais le thé occupe bien une place très importante dans la culture russe. Il y a même un mot pour désigner le fait de se rassembler pour boire un thé (чаепитие – tchayépitié), et des samovars* (самовары) et autres porte-tasses qui font partie de l’arsenal russe du dit чаепитие, avec du sucré – confitures et autres douceurs au miel et noix, ou bien du salé – crêpes et poissons fumés, entre autres délicatesses.

Pourtant, tout comme la vodka qui est elle aussi associée très (trop?) fortement à l’identité russe, le thé est arrivé relativement tardivement en Russie, du moins dans la partie européenne du pays. En effet, selon l’éminent historien Michel Heller (Histoire de la Russie et de son Empire, p. 195), l’eau-de-vie (vodka ou « petite eau » en russe) serait apparue vers 1550 (règne d’Ivan IV) via des marchands génois qui l’auraient d’abord introduite dans le sud de la Russie, avant qu’elle ne fasse son chemin vers le nord-ouest et Moscou – et ne se transforme d’eau-de-vie de raisin en eau-de-vie à base de céréales. L’Église aurait bien souhaité l’interdire, mais sa vente rapporte beaucoup d’argent. La vodka devient alors un monopole d’État. Et pour le thé c’est un peu la même histoire.

L’arrivée du thé en Russie et son implantation

On fait généralement remonter l’arrivée du thé en Russie à 1638, par l’intermédiaire des relations diplomatiques russo-mongoles. Les lointains descendants de Tchinguiz Khan, avec à leur tête un certain Altyn-khan, occupaient alors les régions de l’Altaï et de la Mongolie occidentale actuels, au sud de la ville de Tomsk, une des têtes de pont de la conquête russe de la Sibérie à l’époque. Ils offrirent en cadeau du thé de Chine à l’ambassade russe mandatée auprès d’eux. Pour être honnête, l’ambassadeur russe n’était guère enchanté de ce présent d’Altyn-khan, qui, visiblement gêné aux entournures, n’avait pas les moyens financiers de satisfaire aux attentes de son hôte. Car, comment se présenter devant le tsar avec ces paquets d’ « herbes chinoises » étranges ? L’ambassadeur aurait préféré des fourrures… À sa décharge, personne n’aurait pu prédire à quel point cette ambassade allait changer les habitudes alimentaires russes ! D’autant qu’il reçut également des fourrures, ainsi que de la soie… mais c’est une autre histoire !

En 1639, le fameux thé arrive enfin à la cour du premier des Romanov, avec des explications assez obscures puisque d’après l’ambassadeur, ce sont des feuilles ou des herbes qu’on fait bouillir dans l’eau, avant d’ajouter du lait – une habitude mongole, soit dit en passant, qui ne perdurera que partiellement en Russie.

*Le kvas (квас) est une boisson issue de la fermentation du pain de seigle ou d’orge, qui est parfois aussi fabriquée à partir du malt issu de ces céréales. Il est très faiblement alcoolisé. Le sbiten’ (сбитень) de son côté est une boisson pas ou très peu alcoolisée faite à base de miel, d’herbes et parfois d’épices. Il se boit chaud ou froid.
Dès la fin du XVIIème siècle, et à la faveur de sa promotion par les tsars qui auraient soigné leurs rhumes grâce à lui, le thé est vendu chez les apothicaires comme médicament et comme tonique.

À partir de 1689, la Russie importe des quantités toujours plus importantes de thé, qui est vendu fort cher et n’est donc répandu que dans les classes sociales les plus aisées et particulièrement à Moscou, ville de marchands par excellence, alors que l’écrasante majorité de la population continue à boire des infusions de plantes comme le tilleul ou la menthe (agrémentées de miel), du квас (kvas) ou bien du сбитень (sbiten’)*. Le thé devient cependant partie intégrante des relations économiques entre la Russie et la Chine, et fait l’objet d’un commerce très organisé, depuis les dépôts à la frontière mongole jusque chez les commerçants de détail de toute la Russie.

On appelle cette route « la route du thé » par analogie avec celle de la soie. C’est aussi une source d’emploi non négligeable, particulièrement pour le conditionnement et le transport. En effet, de 1727 à 1860, la ville de Kiakhta (Кяхта, en Bouriatie russe) à la frontière russo-mongole est le centre névralgique (et unique) du commerce entre la Chine et la Russie. Au milieu du XIXème siècle, le thé aurait ainsi représenté en valeur la quasi-totalité des importations russes depuis la Chine. Rapidement, un système de transport par caravane se met en place sur l’itinéraire Kiakhta – Irkoutsk – Tomsk – Tioumen – Kazan – Moscou ; soit 6000 kilomètres à vol d’oiseau, pour une durée de 70 à 80 jours en fonction des conditions climatiques et de l’état des routes.
Une autre « route du thé » apparaît plus tard, par la voie fluviale le long du Yangzi de Hankou (actuelle Wuhan, dans la province centrale du Hubei) jusqu’à la mer, puis par voie maritime jusqu’à Tianjin, et enfin la voie terrestre depuis Pékin vers la Mongolie puis la Sibérie et la Russie européenne.
Enfin, pour diverses raisons politiques et commerciales qu’il serait fastidieux de développer ici, à partir de 1869, le thé de Chine parvient en Russie via le port d’Odessa. Avant que le développement du Transsibérien ne mette définitivement un terme à la route sibérienne du thé.

Développement de la consommation de thé en Russie

Petit à petit la consommation du thé se répand et atteint au début du XIXème toutes les couches de la société russe, y compris les plus modestes. D’abord, et fort logiquement, dans les villes de Sibérie, puis dans la région de la Volga. Seule St Pétersbourg résiste et préfère boire du café, Europe oblige. Les importations de thé sont à l’époque presque aussi importantes que celles de vins et alcools étrangers, et vont les dépasser au milieu du XIXème.

Autre signe de cette popularité, le développement de la production de samovars. Ainsi, dans les années 1850, la ville de Toula, centre de production de la fonte, aurait produit 120 000 samovars par an (pour une population totale d’environ 68 millions d’habitants) et compté 28 manufactures de cet élément essentiel de la culture du thé russe.

Des critiques se font pourtant entendre, chez les vieux-croyants, chez certains penseurs orthodoxes ou dans les milieux slavophiles, jusqu’au père du célèbre anarchiste Mikhaïl Bakounine ! On reproche ainsi au thé d’être pêle-mêle une boisson diabolique, de concurrencer déloyalement les boissons traditionnelles et de vider les caisses de l’État russe, à force d’importations ruineuses… ainsi que de favoriser les incendies, la faute aux samovars alimentés au bois !

Les orientalistes russes ne comprennent pas non plus l’engouement pour ce thé « russe » qui n’a pas grand-chose à voir selon eux avec le raffinement des thés « chinois ». Il faut dire que le thé est le plus souvent importé sous forme de thé compressé, et non de feuilles, à cause du coût, et sans doute aussi parce que le trajet à parcourir, qui se fait par voie terrestre, serait fatal pour du thé en feuilles. En effet, ce thé en briques, ou thé compressé, est un thé qui contient beaucoup de caféine et qui est facile – et donc moins cher – à transporter de par sa nature et sa forme. On considère pourtant qu’il est de moins bonne qualité que le thé en feuilles, car il n’est pas composé uniquement de feuilles entières mais aussi de feuilles moulues, voire de poudre de thé. Cependant il était populaire chez les nomades mongols, en Asie centrale et dans le Caucase, ainsi que chez les paysans pauvres de Russie. Les manufactures de thé russes de Hankou s’étaient même fait une spécialité de la fabrication de thé en briques, et employaient essentiellement des paysans très pauvres, sans terre.

*Au début du XXème, le thé représente presque 6 % du montant total des importations russes. En 1913, cela représente plus de 200 millions de roubles, soit l’équivalent du budget annuel du pays consacré à l’éducation (depuis les petites classes paroissiales jusqu’aux universités). Et on ne parle pas du thé importé illégalement. L’Angleterre aurait, paraît-il, connu un problème similaire. ** Parmi les entrepreneurs russes qui ont réussi dans le thé, S.V. Litvinov est assez emblématique : il a ainsi passé 58 ans à Hankou, où il fonde sa manufacture en 1863. Il est suffisamment riche pour acquérir avec sa femme plusieurs biens immobiliers. Sa résidence, une maison à étage en bois de style russe, existe toujours.
Mais ces critiques, qui pour certaines ne sont pas totalement infondées*, ne parviennent pas à endiguer l’engouement pour le thé, qui fait partie à la fin du XIXème siècle de la ration standard des soldats russes. Début XXème, la Russie achète une grande partie du thé exporté par la Chine, sans que l’on ait plus de précisions sur la qualité du thé en question. Elle en importe plusieurs dizaines de milliers de tonnes chaque année. Et si depuis la fin du XVIIIème siècle, on a l’idée de développer des plantations de thé russes, un siècle plus tard rien de concret n’a été réalisé – à part quelques arbustes plantés dans des jardins botaniques.
En revanche, au moment où les puissances occidentales font pression sur la Chine pour qu’elle ouvre son marché intérieur, certains marchands de thé russes s’empressent d’acheter des plantations et des unités de production sur place. C’est ainsi que dans la province du Hubei, en plein centre de la Chine, une petite colonie russe voit le jour, sous l’impulsion du marchand Litvinov**, qui fonde en 1863 dans la ville de Hankou, sur la rive nord du fleuve Yangzi, une usine fabriquant du thé en briques.

De la production de thé chinois en Russie

*Monsieur Liu ou Lao, donc, est une telle star en Géorgie qu’il a même sa statue de cire – et paraît-il des descendants qui vivraient encore en Adjarie…
L’Empire russe n’abandonne pas pour autant l’idée de produire du thé sur son territoire. Et c’est ainsi qu’un beau jour débarque à Chakva (aujourd’hui Chakvi), en Adjarie, Géorgie, Monsieur Liu Zhengzhou, ou Lao Jin Jao – tel qu’écrit aujourd’hui sur les dépliants touristiques de la région (Лю Чжэньчжоу ou Лю Цзюньчжоу en version russe*).

Ce dernier arrive sous l’impulsion des frères Popovy, des marchands enrichis par le commerce du thé chinois (leur compagnie s’appelait « Les frères K. et S. Popovy », en français) qui ont décidé de fonder leur propre plantation de thé à côté de la ville de Batoumi, à la fin du XIXème, dans la région d’Adjarie, située sur le littoral géorgien. Dans les années 1890, ils font en effet venir de Chine des quantités importantes de graines de plants de thé ainsi qu’un spécialiste du sud de la Chine, le fameux Monsieur Liu, qui aurait été accompagné de dizaines de travailleurs chinois dont l’histoire n’a visiblement pas gardé la trace – ils ne sont pas sur la photo de S.M. Prokudin-Gorskii, bien que mentionnés par les sources. Par contre on y voit de charmantes cueilleuses de thé grecques et géorgiennes.

Le thé produit est de bonne qualité, mais la quantité n’est pas encore au rendez-vous : 5 000 tonnes de thé produites en 10 ans, alors que chaque année au moins 70 000 tonnes sont importées de Chine. Il faut dire qu’entre temps la Russie est devenue un des principaux consommateurs de thé au monde !

Malgré tout, cette première tentative de produire du thé aura plusieurs conséquences.
*Les importations de thé noir en Russie s’élevaient en 2014 à plus de 140 000 tonnes : 32% provenant du Sri Lanka, 26% d’Inde, et presque 17% du Kenya.
La première, c’est le développement du thé dit géorgien – très populaire en Russie soviétique et chez les enfants et petits-enfants de communistes de par le monde, qui adorent les boîtes géorgiennes à double couvercle.
La seconde, moins insolite que la première, c’est qu’après la seconde guerre mondiale, le thé jouera un rôle dans les relations internationales entre l’URSS, la Chine et l’Inde, puisque l’URSS reste un gros consommateur, mais un petit producteur, et que ses relations avec la Chine se détériorent alors que celles avec l’Inde s’améliorent… Aujourd’hui, si 70 % du thé vert importé vient de Chine, le thé noir, le plus consommé, est importé majoritairement d’Inde et du Sri Lanka*.
La troisième, plus intéressante, c’est que Liu a eu un fils, né juste avant son départ de Chine, qui a grandi en Russie et étudié à l’université de physique et de mathématique de St Pétersbourg. Le jeune Liu Shaozhou (Лю Цзэжун ou Лю Шаочжу en cyrillique), dirige ensuite l’Union des Citoyens Chinois de Russie, future Union des Travailleurs Chinois, est proche des bolcheviks en 1917, et participe à deux Congrès du Komintern. Certains détails de sa vie restent flous. On sait qu’il rentre en Chine après 1920, après avoir quitté la direction de l’Union des Citoyens Chinois et qu’il est affecté au Chemin de Fer de l’Est Chinois (КВЖД – KVZhD). On sait aussi qu’il est professeur de russe entre 1933 et 1940 à l’école française et à l’Université de Pékin. Ou encore qu’il est conseiller en 1940 du gouvernement du Kuomintang en URSS, et qu’en 1945 il participe aux négociations de l’accord d’amitié et d’union sino-soviétique. Sa vie entre 1949 et 1956 est moins évidente, même si l’on sait qu’en 1956 il devient membre du PCC. Il est surtout l’initiateur et le coordonnateur du Grand dictionnaire sino-russe publié en 1960, qui est paraît-il une référence en la matière jusqu’à aujourd’hui. Il est décédé en 1970 à Pékin.
Tout au long de ce texte, je n’ai pas mentionné le fait que « pourboire » en russe se dit чаевые – tchayévyié, c’est-à-dire « pour le thé »… signe encore de l’importance de la consommation de thé en Russie.
A propos de l'auteur
Céline Peynichou
Céline Peynichou est diplômée de l'université Paris IV-Sorbonne en langue et civilisation russe et en histoire, et titulaire d'un DESS en relations internationales de l'INALCO. Elle a travaillé plusieurs années en Russie et enseigne aujourd'hui en lycée professionnel. Elle donne aussi des cours d'histoire-géographie en russe en section européenne en lycée général.