Culture
Entretien

Jero Yun : "Pourquoi dois-je haïr les Nord-Coréens alors que je ne les connais pas ?"

Extrait de "Madame B, Hisoitre d'une Nord-Coréenne", un documentaire de Jero Yun. (Crédit : New Story / Attitude)
Extrait de "Madame B, Hisoitre d'une Nord-Coréenne", un documentaire de Jero Yun. (Crédit : New Story / Attitude)
Le synopsis du film est aussi simple et sobre que son titre, Madame B. Une Nord-Coréenne vendue à un paysan chinois par des passeurs devient trafiquante en Chine. Puis passeuse à son tour avant de se lancer dans un long périple à travers les provinces chinoises pour aider les siens à rejoindre la Corée du Sud. À travers le destin de cette femme, une femme ordinaire, simple et émouvante dans l’extraordinaire force qui émane de son personnage, Jero Yun peint la fresque méconnue du destin de milliers de Nord-Coréens qui ont quitté leur patrie, la Corée du Nord, le plus souvent pour fuir la faim.
Le jeune réalisateur sud-coréen, de passage à Paris pour la sortie de son film documentaire (le 22 février) présenté à Cannes, évoque les contradictions d’une nation déchirée entre frères ennemis. Entretien.

Contexte

C’est dans les années 2000 qu’eut lieu le premier exode, au lendemain de la grande famine qui avait touché le pays après l’effondrement du bloc soviétique. Aujourd’hui, près de 30 000 Nord-Coréens sont installés au sud du 38ème parallèle, tentant de s’adapter avec plus ou moins de bonheur à une société très différente de celle qu’ils ont quittée. La plupart ont fui la famine dans les années 1990 et 2000, les autres ont rejoint leurs familles déjà passées au Sud. Une sorte de regroupement familial à retardement en quelque sorte : un membre du clan part en premier, sans forcément avertir qui que ce soit pour limiter le danger ; puis les autres le rejoignent, au terme souvent d’un périlleux voyage à travers l’Asie.

Entre 10 000 et 200 000 Nord-Coréens vivent en outre plus ou moins illégalement en Chine, où ils sont toujours à la merci d’un rapatriement forcé en Corée du Nord. Certains se sont fondus dans la masse des membres de la minorité ethnique coréenne de Chine ; d’autres vivent avec de faux papiers… La trajectoire de Madame B en quelque sorte les réunit tous. C’est l’histoire d’une migration, d’une diaspora mais aussi d’un seul peuple déchiré, blessé dans sa chair.

Ceux qui souhaiteraient voir dans Madame B, Histoire d’une Nord-Coréenne, des images spectaculaires, racoleuses, de violence, ou de propagande seront déçus : pas de critique simpliste du régime de Pyongyang, pas d’images choc ni de sous-entendus politiques. Juste un parti pris du début jusqu’à la fin : montrer l’humanité sous toute ses formes, souffrances, déchirements, tendresse. Sans emphase, avec juste ce qu’il faut de pudeur et de simplicité pour que ce film magistral s’imprime dans la mémoire. Mais au-delà de l’aspect documentaire – et dangereux, le réalisateur a pris de véritables risques -, ce qui est extraordinaire dans Madame B., c’est que son héroïne est aussi un formidable personnage de roman ; une femme entre deux pays, entre deux hommes ; une femme fière et forte, symbole de l’opiniâtreté de la nation coréenne.

Entretien

Né à Busan en 1980, Jero Yun se passionne très jeune pour le dessin et la peinture. Après des études de design et d’art classique, il voyage en Italie où il découvre l’Europe et la musique classique. En 2001, il s’installe en France et poursuit son parcours aux Beaux-Arts de Nancy puis aux Arts Décoratifs à Paris (ENSAD), où il apprend le cinéma et le documentaire. En 2008, il intègre le Fresnoy, le Studio national des arts contemporains, et tourne en Corée du Sud un moyen-métrage, In the dark, et un court-métrage, Red road,, sélectionné par plusieurs festivals internationaux dont l’Interfilm Berlin.

Fsciné par le désert, il s’embarque seul pour l’Australie et réalise un court-métrage en super 8, Island, inspiré du Paris texas de Wim Wenders. En 2011, il gagne le Grand Prix au Festival Asiana du film court de Séoul avec Promise. Après une année de résidence au festival de Cannes (Cinefondation), il signe un documentaire, Looking for North Koreans, récompensé en 2013 par la mention spéciale du jury du Cinema Planeta à Mexico. Sorti le 22 février dernier, Madame B, Histoire d’une Nord-Coréenne, une coproduction franco-sud-coréenne, a reçu le prix du meilleur documentaire au Fesitval international du Film de Moscou et au Zurich Film Festival. Le documentaire a été présenté en première coréenne au festival de Jeonju en 2016 puis en première internationale à Cannes la même année.

Nous avons rencontré Jero Yun, et d’emblée, avant même que nous ne lui posions une première question, il s’est assis et a parlé. Des mots jaillis avec une sincérité sans fard.

Le réalisateur sud-coréen Jero Yun récompensé du prix du meilleur documentaire pour "Madam B. Hisoire d'une Nord-Coréenne" au 38ème Festival international du film de Moscou le 30 juin 2016. (Crédits : Evgenya Novozhenina/Sputnik/via AFP)
Le réalisateur sud-coréen Jero Yun récompensé du prix du meilleur documentaire pour "Madam B. Hisoire d'une Nord-Coréenne" au 38ème Festival international du film de Moscou le 30 juin 2016. (Crédits : Evgenya Novozhenina/Sputnik/via AFP)
Jero Yun : J’ai reçu avec ce film un accueil extraordinaire en France. Je suis un Sud-Coréen qui révèle quelque chose de différent, une autre conscience chez les Français. Madame B propose une nouvelle vision de la Corée du Nord. J’ai voulu raconter autre chose, différemment. Tout simplement qu’il y a des humains qui vivent en Corée du Nord. Et les Français y sont sensibles.
Le film est sorti en France depuis le 22 février, mais comment a-t-il été accueilli en Corée du sud ?
Pour l’instant il n’est pas encore sorti en Corée du Sud mais il a été montré dans le cadre de festivals, sur la DMZ [la frontière, ligne démilitarisée, entre les deux Corées, NDLR] et aussi à Jeonju. Dans une telle région liée depuis tout temps à une idée d’indépendance politique, voire de dissidence, le film a été très bien reçu. Je pense que toute une nouvelle génération de Sud-Coréens est désormais prête à porter un autre regard sur les Nord-Coréens.
La vision que vous offrez de la Corée du Nord tranche-t-elle avec ce qu’on vous a appris depuis votre enfance ?
Dans notre pays, les Nord-Coréens sont perçus différemment selon les générations. Il y a un fossé entre la mienne et celle de mon père qui a vécu la guerre de Corée. Ensemble, nous ne pouvons pas dialoguer sur la Corée du Nord. On se heurte toujours à ce péremptoire « Vous les jeunes, vous ne comprenez rien à la situation. Nous savons mieux que vous », qui met fin à toute tentative de dialogue ou de discussion.
Comment est né ce projet ?
Cela a commencé par hasard en 2008 quand j’ai rencontré en banlieue parisienne une femme sino-coréenne [une Joseon jok, chinoise d’origine ethnique coréenne, NDLR] qui tenait une auberge clandestine pour les Coréens de passage, touristes, étudiants… Je me suis intéressé à son histoire, à son fils qu’elle n’avait pas vu depuis neuf ans et qui était resté en Chine. De cette rencontre est né en 2010 un court métrage, La promesse, [présenté avant Madame B. dans les salles, NDLR] sorte de genèse de Madame B. Puis il y a eu un autre film, Looking for North Koreans [sorti en 2013]. Je suis en effet allé à la recherche de son fils, puis peu à peu des Nord-Coréens. Je suis parti de Incheon, le grand port à l’ouest de Séoul, et j’ai été à Dandong, à Shanghai, dans le Shandong avec cette seule question lancinante qui me hantait : « Pourquoi dois-je haïr les Nord-Coréens alors que je ne les connais pas. »
Voir la bande-annonce de Madame B., Histoire d’une Nord-Coréenne, un film de Jero Yun :
C’était donc une recherche personnelle ?
Oui dans un premier temps, une recherche sur la communauté coréenne, sur mes racines. J’ai tourné avec un simple iPhone puis c’est devenu un film. La prise de conscience est venue au fur et à mesure. J’ai réalisé que j’avais été élevé dans un système paradoxal, cultivant la haine des Nord-Coréens et entretenant leur méconnaissance. C’est typique de la propagande sud-coréenne. C’était absurde : on m’enseignait à la fois la haine, la peur des Nord-Coréens et en même temps à chanter la « chanson de la réunification »
C’est une péninsule totalement schizophrène ! Votre court-métrage Hitchhiker (présenté au festival de Cannes en 2016) aborde ce même sujet comme une sorte de leitmotiv
Oui. L’histoire est très simple. C’est celle d’un réfugié nord-coréen en Corée du Sud, qui fait de l’auto-stop la nuit et rencontre un chauffeur routier avant d’être conduit à un poste de police. Tout ce qu’il veut, c’est boire un verre. Au fond, rien ne le distingue d’un autre Coréen… C’est une comédie noire dont l’idée m’est venue de la découverte d’un petit manuel qui existait autrefois sur les sites de la sécurité sud-coréenne et qui apprenait à reconnaître infailliblement les « Nord-Coréens ». Ainsi, on apprenait qu’une fille qui n’utilisait pas de tampons hygiéniques avait toutes les chances d’être une Nord-Coréenne, une espionne ! C’était absurde, ubuesque même. Cela a disparu aujourd’hui mais l’évocation même de ce manuel est longtemps restée taboue.
Extrait de "Madame B, Hisoitre d'une Nord-Coréenne", un documentaire de Jero Yun. (Crédit : New Story / Attitude)
Extrait de "Madame B, Hisoitre d'une Nord-Coréenne", un documentaire de Jero Yun. (Crédit : New Story / Attitude)
Revenons-en à Madame B : comment l’avez-vous rencontrée ?
Je l’ai rencontrée en Chine dans le Shandong lors du tournage de Looking for North Koreans. Une foule de question m’a assailli. Que faisait-elle là dans une famille chinoise ? Grâce à elle, j’ai vu le monde différemment. J’ai noué de vrais liens avec cette femme mais aussi avec sa famille chinoise. Elle a eu de la chance de tomber sur une telle famille formidable. L’idée du film est venue au fur et à mesure. Elle m’a parlé de sa vie en Corée du Nord, de son accident (elle a eu la main sectionnée lors d’un accident du travail dans une usine d’outillage), de ses difficultés. Elle s’est confiée et n’a rien caché ni du trafic de drogue ni de la prostitution… Tout cela a duré trois ans. Les choses ne se font pas du jour au lendemain. Mais j’ai été accueilli d’autant plus facilement dans les provinces chinoises que tout ce qui était coréen était à la mode alors en raison de la K-pop. Donc même quand je filmais, les gens étaient curieux et bien intentionnés à mon égard.
Que devient-elle aujourd’hui ? Le film s’arrête sur la difficulté de l’intégration de ses enfants en Corée du Sud. Du bonheur qui ne se trouve pas tout de suite au rendez-vous… A-t-elle choisi entre les pays ? Entre ses deux familles ?
Madame B vit aujourd’hui seule. Elle ne nettoie plus de distributeurs à eau mais a monté son propre business et ouvert un bar. Elle est retournée voir son mari chinois mais est revenue ensuite en Corée du Sud. L’aîné vit de petits boulots sur les chantiers. Ce n’est pas facile. Et le jeune profite de subventions gouvernementales pour faire une école afin de devenir comédien.
Vous vous exprimez dans un français parfait…
Quand je suis arrivé en France, à Nancy pour faire les beaux-arts, je ne parlais pas un mot. Jamais je ne l’oublierai. C’était le lendemain du 11 septembre 2001. J’étais seul, un peu à l’écart, isolé du groupe des étudiants et l’un d’entre eux m’a fait un geste et m’a dit de les rejoindre. Ma trajectoire, ce que je suis devenu, je le dois un peu à ce Français… Parfois un geste tout simple peu changer la vie…
Propos recueillis par Juliette Morillot
A propos de l'auteur
Juliette Morillot
Juliette Morillot est rédactrice en chef adjointe d'Asialyst. Spécialiste des deux Corées, elle intervient régulièrement dans les médias en tant qu’experte de la Corée du Nord. Ancienne directrice de séminaire sur les relations intercoréennes à l'Ecole de guerre et rédactrice en chef du mensuel de géopolitique La revue, elle a longtemps vécu en Corée du Sud et en Extrême-Orient. Historienne et romancière, elle a publié de nombreux ouvrages sur la Corée parmi lesquels "Les Orchidées rouges de Shanghai" (Presse Pocket) roman historique né de sa rencontre avec une ancienne femme de réconfort et "Évadés de Corée du Nord", (co-écrit avec Dorian Malovic, Belfond), la première enquête de terrain basée sur des témoignages de Nord-Coréens publiée en France.