Société
Corée : le tigre et la pie

De retour de Pyongyang : "apprendre les bonnes manières avec les étrangers" (2/2)

Dames sur le point de traverser une rue à Pyongyang, le 27 novembre 2016. (Crédits : AFP PHOTO / Ed Jones)
Dames sur le point de traverser une rue à Pyongyang, le 27 novembre 2016. (Crédits : AFP PHOTO / Ed Jones)
De retour d’un séjour à Pyongyang, Juliette Morillot, spécialiste de la Corée du Nord, nous livre ses impressions, ses découvertes dans une capitale en pleine mutation. Plongée dans une Corée du Nord inattendue placée sous le signe d’une normalisation assumée. Deuxième partie.

Corée : le tigre et la pie

Suite de notre chronique sur Asialyst, signée Juliette Morillot et intitulée « Corée : Le tigre et la pie ». Coréanologue et rédactrice en chef adjointe de notre site, elle y décrypte les soubresauts de la politique et de la société en Corée du Sud comme en Corée du Nord. Elle y partage ses analyses avec un seul objectif : donner des clés pour comprendre. Qu’il s’agisse de la Corée du Sud qui affronte aujourd’hui une crise majeure ou de la Corée du Nord, trop souvent réduite à de simples caricatures.

*Dans le mythe de la fondation de la Corée par Dangun en 2333 av. J.-C., du tigre et de l’ours qui voulaient devenir des êtres humains, seul l’ours eut la patience d’obéir aux instructions divines. Le tigre, impatient, succomba au désir de revoir le jour.
Le tigre et la pie sont des personnages familiers de la culture coréenne. On les retrouve dans l’imagerie populaire, les contes traditionnels, les peintures des temples… D’une part, un tigre terrifiant (maengho, 맹호), attaché en Asie à la notion de pouvoir et plus spécifiquement en Corée à l’idée de résistance à l’ennemi, mais aussi un tigre débonnaire aux allures de gros chat, profondément humain et sage, dont la faiblesse originelle dans le mythe de Dangun* a adouci l’image. Le tigre est un des thèmes favoris de la peinture populaire : il y apparaît soit en compagnie de l’esprit de la Montagne dont il est le messager soit songeur sous un pin en compagnie de la pie qui lui chuchote à l’oreille les nouvelles du royaume. C’est ainsi, raconte la sagesse populaire, que les nouvelles de Corée se propageaient autrefois. Aujourd’hui, les nouvelles technologies ont pris le relais, mais l’extraordinaire vitalité et créativité des Coréens n’ont pas de limites et sans doute le tigre et la pie (horangiwa kkachi, 호랑이와 까치), journalistes d’hier, se sont-ils aussi modernisés…

Juliette Morillot a publié en octobre 2016 La Corée du Nord en cent questions (éditions Tallandier), co-écrit avec Dorian Malovic, chef du service Asie au quotidien La Croix.

"Le Tigre et la Pie", XIXe siècle, Couleurs sur papier. Don : Lee Ufan, 2001.
"Le Tigre et la Pie", XIXe siècle, Couleurs sur papier. Don : Lee Ufan, 2001. (Copyright : Musée Guimet ; Source : Artgitato.com)
En Asie, la prise de conscience sur les dangers du tabagisme progresse. Mais force est de le reconnaître, bars enfumés, mégots sur les trottoirs, groupes d’hommes cigarette à la main restent partie intégrante des paysages urbains et ruraux, sans oublier bien sûr l’angoissant spectacle des salles d’attente encombrées des services d’oncologie. En Corée du Sud où, comme au Japon, il y a quelques années encore plus de 85% des hommes fumaient, la cigarette est longtemps restée indissociable d’une certaine idée du groupe et de la virilité. Les Coréennes, elles, ne fumaient pas sous peine d’être considérées comme des « mauvaises femmes », à l’exception notoire des plus âgées qui pouvaient se permettre de ne plus se soucier de leur réputation. Fumer permettait aussi d’affronter le stress de l’industrialisation rapide au lendemain de la guerre de Corée.
En Corée du Nord, on fume pour des raisons similaires : tradition, stress… Outre les occasionnelles cigarettes occidentales vendues au marché noir, on fume avant tout des cigarettes fabriquées sur place dans la quinzaine d’usines que compte le pays. Y sont ainsi produites les fameuses 7.27 (pour le 27 juillet 1953, jour de la signature de l’armistice) qui seraient les favorites du dirigeant suprême, mais aussi les chics Ryomyong (8 yuans le paquet, soit environ 1 dollar) à l’élégant écrin noir et or, les Daedongang ou les Kohyang. Parmi les marques les plus populaires, on trouve les Donghyang, les Byol (moins de 4 yuans). De nombreux Coréens se procurent aussi des cigarettes artisanales vendues sous le manteau autour des usines et fabriquées avec des restes de feuilles de tabac. Enfin, parce que c’est moins cher et plus fort, bien loin des cigarettes de « mauviette, comme les sud-coréennes », on se roule le tabac soi-même. « Les meilleures clopes, on les roule dans le papier du Rodong Shinmun [l’organe de presse du parti], en prenant garde à ne pas abîmer les passages concernant le leader », explique un détecteur pour qui « ce sont incontestablement les plus fortes, les plus addictives ».

Les trois dirigeants, enfin, ont tous été des fumeurs invétérés et Kim Jong-un, s’il a semblé pour une courte durée lever le pied, est souvent représenté dans les médias une cigarette à la main et un cendrier sur la table.

Au diapason du monde

Toutefois, si aujourd’hui fumer demeure très répandu, il est clair que petit à petit une réelle prise de conscience a eu lieu en Corée du Nord. Quand hier encore, à chaque coin de rue, des hommes, travailleurs, soldats ou employés, fumaient, la cigarette a aujourd’hui déserté les grandes avenues et les lieux publics où le tabac est désormais interdit. Plusieurs campagnes de publicité anti-tabac ont été lancées, les mégots ont disparu des villes impeccablement entretenues et une douzaine de centres anti-tabac ont fleuri à travers le pays. « Les consultations sont gratuites et on y trouve des substituts nicotiniques, dont beaucoup sont issus de la pharmacopée traditionnelle à base de plantes », m’explique-t-on. Si fumer est interdit aux moins de 17 ans, il n’en demeure pas moins que d’après les statistiques officielles, 54% des Nord-Coréens restent accro au tabac. « L’âge de la première cigarette varie, comme dans tous les pays. Les garçons sont classiquement tentés à l’époque du service militaire, mais la prise de conscience arrive quand ils fondent un foyer. Réduire la consommation de tabac est devenu une priorité pour notre gouvernement, m’assure un officiel nord-coréen, tout en tirant soigneusement sur une cigarette extra-longue et fine. Mais des campagnes ont été lancées et chacun a réduit sa consommation. Il est en effet aujourd’hui important pour Pyongyang, poursuit-il, de se mettre au diapason du monde. »

Se mettre au diapason du monde. Les mots sont dits et c’est sans doute l’impression la plus forte qui ressort de mon dernier voyage au nord du 38ème parallèle : la volonté de la Corée du Nord de ne plus être en marge sur le plan social. Jamais ainsi autant que depuis l’arrivée de Kim Jong-un au pouvoir, l’accent n’aura été mis sur le « bien-être du peuple », l’importance des loisirs et la nécessité d’offrir aux Nord-Coréens une vie comparable à celle des autres pays. Poudre aux yeux pour les Occidentaux et privilèges destinés à l’élite, objecteront les chagrins. Pas tout à fait puisque si les élites de Pyongyang sont incontestablement favorisées, groupes scolaires et groupements ouvriers et paysans font eux aussi régulièrement des voyages dans la capitale. L’apparition un peu partout de structures sportives (piscines, stades, parcours de skateboard, terrains de basket, etc.), de loisirs (zoo, centre aquatique), l’affluence aux spectacles, l’émergence d’artistes remplissant les salles, comme l’humoriste Ri Seung-hong dont la simple évocation fait s’étrangler de rire mon interlocuteur, sont symptomatiques d’une société en mouvement aspirant à un mode de vie plus détendu et « normal ».

A la télévision, leçons d’anglais et d’étiquette avec les étrangers

Tous les efforts sont faits aussi pour « adoucir » le côté rude que pouvait offrir la Corée aux étrangers de passage. Et cette volonté de s’intégrer, de se moderniser est claire. A l’instar des autres pays, on fume moins dans les lieux publics et les comportements ont changé. Quand hier encore la présence d’un Occidental attirait les regards, l’étranger semble aujourd’hui s’être fondu dans le paysage, signe d’une familiarisation nouvelle avec l’extérieur. Il faut dire qu’avec la masse de touristes qui désormais sillonnent le pays (chinois surtout mais aussi occidentaux et même américains), la présence d’expats, de journalistes (les agences de presse installées à Pyongyang sont désormais plus nombreuses), d’étudiants et de visiteurs ne surprend plus. Aux manières un peu bourrues d’hier (communes au Nord et au Sud, nées d’une xénophobie ancrée dans le passé et attisées par un espace individuel limité au sein d’une société aux règles implacables), souvent mal interprétées par les étrangers (qui y lisent à tort de l’agressivité), se sont substituées des manières adoucies, parfaitement policées envers voyageurs et visiteurs étrangers et agrémentées de petits mots en anglais prononcés avec fierté.

Cette approche nouvelle, plus « détendue », est portée par la télévision qui diffuse de nombreuses émissions loin de l’image rigide de la chaîne nationale Chungang dont les Occidentaux ne connaissent que les sempiternels documentaires de propagande et les annonces martiales de sa présentatrice vedette. L’une des cinq chaînes de télévision, « culturelle et sociale », diffuse ainsi des conseils : étiquette avec les étrangers, comportement social (utilisation du portable en public), vie familiale, entente du couple. Une autre chaîne plus généraliste, Namsan, propose aux côtés de reportages sur les dernières technologies, les grands succès économiques et les sciences, des cours de langue et notamment d’anglais. La chaîne Mansudae, enfin, programme de nombreux films étrangers (russes, chinois, indiens) tandis que la Cheyuk est consacrée au sport (rencontres sportives nationales et internationales, reportages).

Retour à une « nature belle et intouchée »

Le maître mot est devenu « adaptation ». Si les touristes occidentaux reprochent toujours aux autorités nord-coréennes de ne pas leur laisser suffisamment de liberté (chaque voyage est accompagné ou en groupe), les Chinois, eux, se laissent séduire sans problème par l’idée d’un court séjour chez leur voisin qu’ils jugent volontiers « exotique » et qui rappelle aux plus âgés le temps de Mao. Ces visiteurs venus de l’empire du Milieu forment 90% des 100 000 touristes que reçoit la République populaire démocratique de Corée chaque année. Pour eux, l’offre a été revue : au-delà des sempiternelles et classiques visites de musées, temples et richesses naturelles, il est désormais possible de faire des randonnées pédestres, à vélo, des séjours chez l’habitant avec une mise en valeur tout à fait assumée du côté « hors du temps » (comprendre « non mécanisé ») des campagnes. La quasi absence de pollution est vantée pour attirer les amateurs d’un retour simple à une nature belle et intouchée, loin de tout. C’est aussi sur l’excellence de produits non trafiqués, sans additifs que parient les Nord-Coréens. « Face aux nombreux scandales sanitaires en Chine comme celui du lait frelaté à la mélamine, les Chinois sont devenus méfiants. Ils apprécient nos produits simples, entièrement naturels, notamment dans le domaine pharmaceutique. »

De l’art en somme de faire des faiblesses apparentes du pays son plus grand atout. Un complément au leitmotiv sans cesse répété comme dans le titre d’une chanson diffusée en boucle sur tous les écrans nord-coréens : « ne rien avoir à envier au monde » (세상에부럼없어라).

Par Juliette Morillot
A propos de l'auteur
Juliette Morillot
Juliette Morillot est rédactrice en chef adjointe d'Asialyst. Spécialiste des deux Corées, elle intervient régulièrement dans les médias en tant qu’experte de la Corée du Nord. Ancienne directrice de séminaire sur les relations intercoréennes à l'Ecole de guerre et rédactrice en chef du mensuel de géopolitique La revue, elle a longtemps vécu en Corée du Sud et en Extrême-Orient. Historienne et romancière, elle a publié de nombreux ouvrages sur la Corée parmi lesquels "Les Orchidées rouges de Shanghai" (Presse Pocket) roman historique né de sa rencontre avec une ancienne femme de réconfort et "Évadés de Corée du Nord", (co-écrit avec Dorian Malovic, Belfond), la première enquête de terrain basée sur des témoignages de Nord-Coréens publiée en France.