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Chine : l'Etat favorise les startups mais pas forcément l'innovation

Ma Yun, dit Jack Ma, Pdg du géant chinois du numérique Alibaba lors de l'édition 2016 de la Computing Conference au Yunqi Cloud Town à Hangzhou (province chinoise du Zhejiang), le 13 octobre 2016.
Ma Yun, dit Jack Ma, Pdg du géant chinois du numérique Alibaba lors de l'édition 2016 de la Computing Conference au Yunqi Cloud Town à Hangzhou (province chinoise du Zhejiang), le 13 octobre 2016. (Crédits : Xu kangping / Imaginechina / via AFP)
L’Etat chinois a annoncé en août 2016 le lancement d’un fonds d’investissement de 200 milliards de yuans (30 milliards de dollars) pour stimuler l’innovation et la modernisation des entreprises publiques, en facilitant notamment la création de start-ups. Comment start-ups et politiques publiques d’innovation sont-elles liées en Chine ?
L’entrepreneuriat et son financement jouent un rôle-clé dans les dynamiques de production et d’innovation des économies modernes. La somme débloquée par la Chine dépasse à elle seule celle de tous les autres fonds dans le monde réunis. Financé par les plus grandes institutions bancaires publiques du pays comme la China Construction Bank Corporation et géré par des instances parapubliques nationales et locales, ce fonds répond à la volonté du Parti communiste chinois de passer à une économie centrée sur la consommation intérieure de masse plutôt que l’exportation de produits manufacturés.

Installé dans le berceau historique de l’économie industrielle chinoise, à Shenzhen, ce fonds d’investissement participe à l’ambition du Parti de moderniser les entreprises publiques qui ont vu leurs profits décliner alors que l’économie chinoise ralentit. Dans un pays qui en compte 150 000, le défi est de taille. La dette de ces mastodontes nationaux responsables de la croissance à deux chiffres qu’a connu la Chine est devenu un fardeau dans la course à l’innovation mondiale. De la même manière que l’État, alors porté par Deng Xiaoping, était à l’initiative du boom économique des années 1980, le gouvernement de Xi Jinping répond au besoin de transition du pays.

Le lancement du fond d’investissement est un moteur de deux stratégies économiques et géopolitiques plus larges : l’une visant à donner la possibilité aux investisseurs étrangers en capital risque – les Venture Capitalists ou VCs – de s’installer en Chine, l’autre à stimuler des politiques publiques d’innovation de grande ampleur. Les nouveaux géants économiques que cherchent à faire naître Xi Jinping et son Premier ministre Li Keqiang sont également les enfants des plans « Internet + » et « One Belt, One Road », nom officiel de la « nouvelle route de la soie ». Pékin n’a pas pour habitude de cacher ses ambitions d’expansion. Alors qu’ »Internet + » a pour objectif de connecter tous les Chinois au web, « One Belt, One Road » vise à faire de la Chine un partenaire indispensable pour ses voisins d’Asie centrale.

Cependant, en mettant l’accent sur la création de start-ups et les entreprises du numérique, l’initiative publique rappelle qu’elle joue un rôle-clé dans la formation de l’industrie du capital risque et de l’écosystème entrepreneurial du pays. La Chine est le deuxième marché mondial du capital risque derrière les États-Unis en volume d’investissement engagé. Environ un tiers est destiné à des start-ups et l’on peut imaginer que c’est une tendance qui va s’accentuer au vu des ambitions nationales et internationales du gouvernement, mais aussi des entrepreneurs.

Le plan de Pékin pour l’émergence des start-ups

Le programme qui a véritablement lancé l’essor des start-ups high tech en Chine est le programme Torch. Construit autour de pôles de compétitivité où sont rassemblés incubateurs et institutions de financement, il a évolué depuis sa création en 1988 par le ministère de la Science et de la Technologie et s’est adapté à la croissance rapide du pays. Ainsi, Zhongguancun à Pékin est souvent cité comme le plus prolifique et le premier des 54 autres pôles de compétitivité. De par sa proximité avec les prestigieuses universités de Beida (Beijing University) et Qinghua, les premiers entrepreneurs à en bénéficier sont des étudiants ou des chercheurs venus commercialiser les travaux de leur recherches universitaires et accéder au réservoir de main-d’œuvre le plus qualifié du pays. De ces sociétés « spin-off » (société dérivée et au capital indépendant de la maison-mère) ou « spin-out » (société dérivée destinée à être vendue par la maison-mère) apparues dans le milieu des années 1980, sont nées des entreprises comme Lenovo, le troisième producteur d’ordinateurs dans le monde.

L’émergence des start-ups en Chine est ainsi indissociable des universités et centres de recherche du pays. A l’image de Stanford ou Berkeley pour la Silicon Valley, les universités de Pekin sont des points névralgiques de l’innovation. Elles concentrent les talents du pays, sont un point d’échanges entre chercheurs et étudiants étrangers et chinois et réunissent à quelques pas des campus les fleurons de l’économie numérique bâtie par les premiers entrepreneurs de l’Internet comme Jack Ma. Cette génération née dans les années 1960 qui est à la tête d’Alibaba ou Tencent, a formé des fonds d’investissements et porte les générations actuelles et à venir d’entrepreneurs.

Les investisseurs de la Silicon Valley en Chine

Dans le milieu des années 1990, l’échelle du pays et de ses marchés intérieurs nécessitaient d’ouvrir la possibilité à des investisseurs extérieurs de s’installer en Chine. Les dirigeants de Pékin ont réalisé que le programme Torch ne pourrait pas être la seule source de capital disponible.

Mais les fonds en capital risque n’étaient alors pas reconnu comme des organisations légitimes. Les premières entreprises de ce type ont été parapubliques. Aussi l’État chinois a-t-il créé deux types de fonds en capital risque : l’un financé par les gouvernements locaux et l’autre par les universités publiques. Dans le même temps, des fonds d’investissements étrangers comme IDG Capital Partners se sont installés dans le pays malgré les complexités financières et légales inhérentes. Rapidement, les VCs gagnent en légitimité et sont perçus comme des moteurs nécessaires à la commercialisation de nouvelles technologies. Les années 2000 marquent l’avènement du capital risque étranger en Chine. En 2005, l’un des VCs les plus importants de la Silicon Valley, Sequoia Capital, s’installe en Chine sous le leadership de Neil Shen. Il est aujourd’hui considéré comme l’investisseur chinois le plus influent du pays. En 2009, le ChiNext, l’équivalent du NASDAQ, est créé pour donner accès aux start-ups et leurs investisseurs à plus de liquidité.

Si la Silicon Valley s’implante en Chine, elle est aussi un modèle pour les Chinois dont il est bon de s’inspirer. La première génération d’entrepreneurs devenus investisseurs et les fonds de pensions de retraites chinois y ont de nombreuses raisons d’investir. Pour Artsy, une place de marché d’art en ligne, s’implanter à Hong Kong n’aurait pu être possible sans investisseurs chinois par exemple. Alibaba a investi plus de 500 millions de dollars dans Jet.com, le concurrent d’Amazon, récemment racheté 3 milliards de dollars par Wal-Mart.
Les connections sont ainsi nombreuses entre les deux écosystèmes entrepreneuriaux des deux économies mondiales les plus puissantes. Les centres de recherches et les investisseurs jouent à la fois le rôle de ponts et de catalyseurs pour les entrepreneurs des deux pays.

Moteur de l’innovation difficile à démarrer

Néanmoins, de nombreuses différences existent et l’écosystème chinois n’est pas comparable à la Silicon Valley, si tant est qu’elle soit un modèle à atteindre. Selon l’entrepreneur américain Steve Blank, la culture chinoise et les pratiques managériales pourraient être des freins importants au développement de l’écosystème local. Dans un État bâti sur des siècles de dynasties impériales et où l’ascension sociale est validée par la maitrise d’œuvres littéraires classiques, la pression sociale sur la réussite est forte et la désobéissance face à l’autorité, réprimandée. A l’inverse, les États-Unis sont un pays bâti autour du concept de la frontière, par des entrepreneurs mythifiés en conquérants dissidents.

L’absence de libre circulation des idées et de l’information reste une barrière de taille érigée par L’État chinois face à laquelle les entrepreneurs doivent s’adapter pour exister. Cette barrière à l’innovation, inhibant la prise de risque est autant construite à partir du contrôle étatique que par le manque de lois protégeant la propriété intellectuelle et encourageant la concurrence. Or c’est à partir d’un système législatif qui libère l’innovation pour accélérer la croissance que la Chine pourra faire la transition d’une économie de production à une économie de services.

Le capital risque en Chine participe comme dans de nombreux pays développés ou en voie de développement à sa prospérité économique. Il rassemble des composantes identiques à son modèle américain et d’autres qui lui sont uniques, façonnées par son histoire.
Dans ce contexte culturel et institutionnel, la Chine déploie des ressources inégalées dans un effort plus large pour faire du pays la grande puissance du XXI siècle. Les entreprises qui en émergeront participeront à façonner le modèle que Pékin érige face à Washington. Cette vision d’envergure ne pourra se concrétiser sans une croissance durable à la fois sociale, économique et environnementale. Les investissements publics directs ont formé des bulles dans le passé qui ont défavorisé le contribuable. De plus, l’investissement direct d’appareils de l’État dans les provinces est un terreau fertile à la corruption. Ces deux points rappellent que l’écosystème entrepreneurial chinois n’est peut-être pas encore le moteur de la croissance par l’innovation que Xi Jinping et Li Keqiang cherchent à tout prix à démarrer.

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A propos de l'auteur
Hadrien Markabi
Marketeur basé à New York, ayant vécu et travaillé en France et en Chine, Hadrien s'intéresse à l'économie numérique et aux écosystèmes entrepreneuriaux de l'Asie de l'Est.