Culture
Entretien

Michel Noll : "On assiste à un printemps du documentaire en Chine !"

Michel Noll, directeur artistique du festival Les Ecrans de Chine
Michel Noll, directeur artistique du festival Les Ecrans de Chine (Crédit: Stéphane Lagarde)
Le festival « Ecrans de Chine » se veut une tribune pour les réalisateurs de documentaires chinois. Cette année encore, ce sont sept regards indépendants, sept films inédits que vont découvrir les spectateurs à compter de ce jeudi 3 novembre à l’Institut Ricci et jusqu’au 6 novembre au cinéma l’Entrepôt à Paris. Une sixième édition marquée par la jeunesse : syndicalistes à Macao, étudiants en quête d’un avenir ou patriotes pleins de désillusions, c’est une Chine en ébullition qui est portée à l’écran. Un festival pour comprendre les mutations de la deuxième économie du monde, ou plus simplement pour aller à la rencontre des Chinois. Demandez le programme !

Contexte

N’espérez pas voir un documentaire dénonçant l’incarcération des avocats des libertés en Chine, rien non plus sur la concentration des pouvoirs dans les mains du président Xi Jinping, pas une image enfin sur les persécutions des minorités tibétaines, ouïgoures et mongoles de l’empire du milieu. Depuis sa création, le festival Écrans de Chine entend donner la parole à des réalisateurs chinois. Une Chine filmée par elle-même, échappant à la fois à la désinformation des médias officiels et aux clichés véhiculés par l’Occident.
« Je ne veux ni propagande ni underground », explique Michel Noll dans l’entretien qu’il nous a accordé. Ce vieux briscard du documentaire sait bien qu’une bonne histoire commence par celle du voisin, et que rien ne ressemble plus aux images de propagande qu’un film engagé, bavard et éloigné de la réalité des choses et des êtres. Sur ce plan, vous ne serez pas déçu ! Si vous vous intéressez à l’empire du milliard et demi, vous aurez même des surprises.
Cette sixième édition étant encore la meilleure manière de prendre le pouls et de sentir le bouillonnement de la Chine d’aujourd’hui. Celle d’une jeunesse confrontée aux évolutions du marché du travail : « Il n’y a pas de place pour moi, même pour passer la serpillière », se désole ainsi une jeune fille de la province chinoise du Gansu dans Une porte de sortie. « Ce n’est pas ça mademoiselle, lui répond la responsable de l’hôtel. C’est que désormais nous avons mis des tapis partout. »
Celle encore de ces trois jeunes de Macao filmés par Larry Chan. Alors que tous les objectifs sont tournés vers Hong Kong et les étudiants qui se préparent à sortir leur parapluie pour contrer les gaz lacrymogènes des forces de l’ordre, les jeunes Macanais se battent contre un projet de loi sur les retraites. Au total, 20 000 personnes vont descendre dans les rues et obtenir le retrait du texte.
A en croire le patron du festival qui se rend très régulièrement sur place, la Chine foisonne de Xavier Dolan. Michel Noll repère ces jeunes réalisateurs de talent. Il les encourage dans leur projet et il montre leurs productions à un public européen. Une manière de donner un sens aux choses et d’éviter que « cette énergie ne se transforme uniquement en fric ». Il est peut-être d’ailleurs là, finalement, l’engagement militant que l’on trouvait absent. Un engagement des spectateurs aussi qui se déplacent pour voir ces nouvelles images venues de Chine.

Un mot sur cette 6ème édition, le programme a été resserré ?
Michel Noll : On a été jusqu’à présenter 20 films en une semaine les années précédentes, on proposait tous les formats. Cette année, nous avons voulu nous concentrer sur des documentaires qui vraiment font l’affiche. On ne se disperse pas. Les spectateurs viennent pour un film, mais ce qui est proposé à l’écran vaut le déplacement. Il s’agit de « vrais » documentaires, de véritables œuvres originales, avec un point de vue et avec le temps de développer une vraie histoire. Le réalisateur prend le temps de nous raconter la Chine contemporaine à travers son regard. Pour ce qui est des thèmes abordés, je me rends compte que de nombreux films cette année s’intéressent à l’avenir de la Chine. Au moins trois des documentaires programmés parlent de la jeunesse chinoise. Ce ne sont plus les enfants pauvres de parents pauvres, ce sont les enfants de parents qui sont devenus riches. Ces jeunes ont souvent la possibilité de faire des études à l’étranger. Ils nous donnent leur point de vue sur la Chine et sur le monde. La programmation de cette sixième édition rend compte de cette vision de la jeunesse chinoise et de ses questionnements. Des jeunes Chinois que l’on voit partout aujourd’hui jusque dans les rues de Paris, mais sans comprendre leurs préoccupations et les défis auxquels ils sont confrontés.
Comment est née l’idée du festival ?
Il y a dix ans j’ai produit un film sur trois étudiants diplômés du Sichuan, la grande province à l’ouest du pays. Je les ai suivis pendant six mois pour voir comment ils allaient trouver un emploi. Puis, Arte m’a pris plein de films. Mais quand je suis venu voir la chaîne avec mes jeunes réalisateurs chinois, ils étaient étonnés. Ils m’ont dit : « Tu sais bien qu’on a besoin d’un nom de réalisateur, et tu nous proposes des inconnus. Des inconnus chinois en plus ! » J’ai réalisé trois films avec eux qu’ils n’ont pas produits, mais qu’ils ont achetés. Le festival est né du fait que j’avais produit onze films et que j’en avais vendu seulement six à Arte. J’ai donc fondé ce festival pour montrer l’intégralité des documents que j’avais produit. J’ai alors passé un accord avec le cinéma Le Lincoln sur les Champs-Élysées. C’était la première édition : on avait 25 personnes dans la salle le premier soir et on a refusé du monde à la fin de la semaine.
Sept documentaires inédits sont au programme, où allez-vous les dénicher ?
Je passe beaucoup de temps dans les festivals. Cela fait maintenant trente ans que je vais en Chine. J’y retourne très régulièrement, ce qui fait que lorsque la ville de Canton a voulu lancer un festival du documentaire, ils m’ont demandé d’apporter des films, des contacts, de créer en gros les conditions pour que le festival soit ouvert sur le monde. L’idée était de créer une sorte de dialogue entre l’Europe et la Chine sur le territoire chinois. Cela se passe donc à Canton dans la province du Guangdong, dans le sud-est de la Chine. Le festival s’appelle GZDOC, et cela fait treize ans que j’y vais ! C’est d’ailleurs devenu au fil des années le premier festival du documentaire en Chine. Au départ c’était la ville de Canton qui s’en occupait, puis la province, puis l’État qui a fini par voir que le festival avait un certain écho. Le festival de Canton se tient dans la deuxième semaine de décembre, ce qui me permet de voir la production de l’année en Chine. Dès que je décèle un peu de talent dans un petit film même encore imparfait, je prends contact avec le réalisateur. Je lui dis : « Qu’est-ce que tu fais ? Sur quoi tu travailles ? Qu’est-ce que tu prépares ? Quel est ton prochain film ? » Il me raconte son histoire et on se met à réfléchir ensemble pour monter un vrai dossier. Ce sont souvent des réalisateurs autodidactes, qui ne sont pas passés par les écoles de cinéma. Je les aide ensuite à trouver un diffuseur.
Et parfois vous les soutenez dans la production, c’est devenu une vraie petite entreprise…
On développe l’histoire ensemble, je leur trouve un peu de sous et souvent je leur cherche un partenaire en Chine. Ils tournent seuls. Je ne vais jamais m’immiscer sur leur tournage. Et quand ils ont filmé, je leur donne un billet d’avion. Ils viennent avec leur disque dur et on monte leur film à Paris. J’ai une maison en Seine-et-Marne près de Paris. C’est une commanderie du XIIIe siècle. Une vieille bâtisse avec des murs très épais, les gens du village appellent cela le château. Et je ne sais pas combien de photos de ma maison tournent sur WeChat en Chine, mais c’est devenu un véritable campus l’été. Comme je montre les films dans six pays, je dois les sous-titrer. Je fais venir des stagiaires, des étudiants Erasmus. Entre juin et août, il y a toujours 4 à 5 personnes à la maison en train de monter les films, de les sous-titrer. C’est aussi une pension de cinéphiles, presque une école de cinéma. Tous ces jeunes parlent des films qu’ils traduisent.
Affiche 6e édition Les Ecrans de Chine
Affiche 6e édition Les Ecrans de Chine (Crédit: DR)
« Je ne veux pas d’underground et je ne veux pas de propagande ! »
Les documentaires que l’on peut voir cette semaine à Paris, ne sont pas concernés par la censure ?
Pour moi, c’est important qu’ils soient diffusés en Chine. Je ne veux pas d’underground et je ne veux pas de propagande ! Mais je ne me laisse pas censurer par la Chine. Ils me connaissent à Pékin. Ils savent que j’aime la Chine, ils savent que j’aime les Chinois.
On peut aimer la Chine et les Chinois et avoir des problèmes avec la censure, de nombreux festivals y sont confrontés…
Certes, le gouvernement actuel est assez réactionnaire, mais dans tout appareil, il y a aussi des progressistes. Et eux, ils m’appellent. Ils me disent : « Michel, tu ne veux pas t’intéresser à ce thème ? Michel, tu devrais bouger sur ces sujets. » A Canton, on est très loin de Pékin, c’est l’avantage. De temps en temps, les Cantonais ne se gênent pas pour envoyer des petites piques au gouvernement central. De toute façon, tous les films programmés cette année sont des films politiques. Pour moi, un bon documentaire est par nature politique. En revanche, je suis vraiment attaché à une lecture humaniste des choses. Je m’intéresse à une personne et je raconte son histoire. Prenez Héros et rebelles à Macao, par exemple. C’est un film qui raconte l’histoire de trois activistes. Je m’intéresse à leur vie, à leurs problèmes. Dans le documentaire, c’est la maman de l’un des activistes qui fait la morale. C’est elle qui dit que parfois son fils va trop loin. On n’a pas besoin de la propagande.
Jean-Michel Frodon parlait l’autre jour de « l’événement le plus important dans l’histoire du cinéma mondial » : l’ouverture d’un réseau de salles d’art et d’essai en Chine. C’est aussi votre avis ?
C’est très important, mais encore faut-il qu’il y ait un public. Ce qui est particulièrement difficile pour le documentaire, c’est que les Chinois ont été habitués à la propagande. Tu leur demandes aujourd’hui de payer pour voir un documentaire, et ils te rient au nez. Il faut créer une culture.
Tous les films présentés à cette sixième édition sont-ils l’œuvre de réalisateurs chinois ?
Oui et c’est ce qui fait la particularité de notre festival. C’est non seulement la Chine qui filme la Chine, mais c’est aussi un festival de films indépendants. Nous ne recevons pas de subventions du CNC français, ni du ministère chinois de la Culture.
Écrans de Chine pourrait tout aussi bien s’intituler écrans d’Europe, c’est un festival européen aujourd’hui…
C’était là mon idée de départ. Pour moi le partenaire de la Chine, c’est l’Europe. Ecrans de Chine, c’est aujourd’hui un festival dans six villes européennes. Mais là aussi, le programme média européen ne nous soutient pas. Ils aideraient des Français ou des Européens qui font des films sur la Chine ou des Chinois qui font des films sur l’Europe, mais ce n’est pas ce que j’ai envie de faire. Moi, ce qui m’intéresse encore une fois, ce sont ces jeunes réalisateurs chinois. Wang Bing c’est très bien, mais il n’y a pas que lui ! Il y a tout un foisonnement de nouveaux réalisateurs, de nouvelles propositions d’histoire. La réalisatrice d’« Une porte de sortie » s’appelle Cherelle Zheng. C’est son premier documentaire, et elle a 25 ans ! On assiste vraiment à un printemps du documentaire indépendant en Chine. Et plus ce nouveau cinéma voyage, plus il a une chance de se développer. Les jeunes qui ont vu leur film sélectionné sur les Écrans de Chine ont eu plus de facilités ensuite pour en faire d’autres. Il y a beaucoup de choses qui s’inventent aujourd’hui en Chine. C’est un formidable bouillonnement et il faut que nous participions à cette explosion. Sinon cette énergie va devenir du fric. Il faut y participer en y mettant du sens.
Propos recueillis Stéphane Lagarde
A propos de l'auteur
Stéphane Lagarde
Stéphane Lagarde est l'envoyé spécial permanent de Radio France Internationale à Pékin. Co-fondateur d'Asialyst, ancien correspondant en Corée du Sud, il est tombé dans la potion nord-est asiatique il y a une vingtaine d’années.