Economie
Le Regard de Chine Magazine

« Les opérateurs chinois à Madagascar sont perçus comme des délinquants »

Une femme montre du doigt les forces de l’ordre lors d'une manifestation à Soamahamanina (70 km d’Antananarive) le 29 Septembre 2016 pour protester contre la présence de la société Jiuxing. Les manifestants, originaires de la région, accusent la compagnie minière chinoise de contourner les droits de propriété et de détruire l'environnement. / AFP PHOTO / RIJASOLO
Les lecteurs fidèles l’a connaissent pour les « textos de Ravel », les billets qu’elle signe dans l’Express de Madagascar. Beaucoup l’apprécient également en tant que blogueuse, sous le nom de « made in Ravel ». Urbaniste de formation, Mbolatiana Raveloarimisa n’a pas sa plume dans sa poche. Cette activiste, viscéralement amoureuse de son pays est une adepte du franc parler, de la non-violence et de la participation citoyenne à tous les niveaux. Secrétaire exécutif de la « coalition des radios pour la consolidation de la paix », elle souhaite aujourd’hui, via les ondes, contribuer à l’édification de la citoyenneté malgache et à construire un meilleur futur pour la grande île. Donner une nouvelle impulsion au rôle des radios dans la vie de la nation pour redonner voix à la société civile, en dénonçant par exemple les exactions commises par les entreprises étrangères et notamment par les sociétés chinoises.
Vous avez un CV long comme le bras et de multiples fonctions, d’où vient votre énergie et votre engagement ?
D’abord, je suis fière d’être la mère d’un formidable petit garçon autiste. Les péripéties que nous avons dû subir et que devons faire encore faire face m’ont poussé à créer l’association « Autisme Madagascar » qui regroupe actuellement quatre-vingts jeunes bénévoles. Et j’ai décidé de faire de ma réalité quotidienne un combat pour d’autres. Je suis intimement convaincue que chaque citoyen est responsable de la situation dans laquelle Madagascar se trouve. J’estime également que l’éternelle victimisation des Malgaches correspond en réalité a un désengagement involontaire par rapport aux responsabilités envers la recherche du bien commun, de l’intérêt général.
Quel regard portez-vous sur la présence chinoise à Madagascar ?
Les relations entre la Chine et Madagascar ne datent pas des dernières décennies. Il faut aussi savoir que l’histoire de notre pays, son évolution ont été indirectement liés à celle de la Chine. Notons par exemple les communautés chinoises implantées depuis des générations dans notre pays au point où elles se sont totalement intégrées dans la population. Il suffit de voir les mélanges d’hommes et de femmes dans la partie Est et au centre de l’île. Notons également que ces familles tiennent un rôle important dans la vie sociale et économique de ces zones et de Madagascar en général.

Parlons aussi des choix politiques d’alignement sur le communisme faits par nos dirigeants au temps de la deuxième République. Sans qualifier les conséquences que cela a eues sur le cours de notre histoire, il est sans nul doute que dans nos vies et dans ce qui allait être l’avenir du pays, la chine était présente.

Aussi, l’histoire de Madagascar est directement ou indirectement liée à la Chine. Ce que mon pays représente pour ce mastodonte est une autre question car la réciprocité n’est pas toujours vraie. Que signifie la présence de la Chine pour Madagascar ? Que veut faire la Chine à Madagascar ? Et plus précisément : Qu’est-ce que la Chine veut faire de Madagascar ?

Des questions qui restent pour moi et pour le citoyen lambda sans réponse et sujet de supputations et des « on-dit ».

En 2014, une émeute contre la présence chinoise éclate en raison de l’absence de contrat de travail pour certains employés saisonniers et pour une augmentation de salaire. Que pouvez-vous nous dire de cet incident ?
N’ayant pas toutes les informations et n’étant pas totalement au fait des faits, je ne peux que livrer un point de vue qui, je pense, est partagé par d’autres.
« Les opérateurs chinois présents dans mon pays sont perçus comme des délinquants, sans foi ni loi. Être embauché chez des Chinois c’est se préparer à de multiples abus et les pires conditions de travail. Différence de mœurs dira-t-on ? Les Chinois sont de grands travailleurs qui n’ont ni limite, ni horaires, ni normes alors que les Malgaches sont un peuple du « mora mora » (doucement, procrastination). »
Par la suite, plusieurs mouvements de contestation de travailleurs malgaches ont eu lieu pour dénoncer leurs conditions de travail. Quelles sont aujourd’hui les relations entre les travailleurs malgaches et leurs employeurs chinois ?
L’opinion générale est très mitigée par rapport aux nouvelles vagues de businessmen chinois, car apparemment ils ne suivent aucune règle : ni dans les constructions, ni dans les lois, qui régissent le pays et encore moins dans les relations humaines.

Contrairement aux vagues de migrants qui ont fusionné avec la population locale, ces nouveaux arrivants agissent comme s’ils étaient en terrain conquis. Hautain voire violent, il n’est pas rare de voir un vendeur chinois brailler contre son employé voire le client.

Mbolatiana Raveloarimisa est enseignante vacataire au département de géographie de l’Université d’Antananarivo, membre du groupe de réflexion pour les droits humains de l’ambassade des États-Unis, présidente des « international Visitor leadership Programme » (IVLP), secrétaire générale du Madagascar United States Échange Alumni (MUSEA) et membres de plusieurs associations comme Wake-up Madagascar, Liberty 32. Copyright : Chine Mag
Mbolatiana Raveloarimisa est enseignante vacataire au département de géographie de l’Université d’Antananarivo, membre du groupe de réflexion pour les droits humains de l’ambassade des États-Unis, présidente des « international Visitor leadership Programme » (IVLP), secrétaire générale du Madagascar United States Échange Alumni (MUSEA) et membres de plusieurs associations comme Wake-up Madagascar, Liberty 32. Copyright : Chine Mag
Dans vos billets, vous n’hésitez pas à dénoncer les pots-de-vin versés par les chinois aux autorités malgaches dans le secteur de la construction, comment fonctionne ce système et qui en est responsable, selon vous ?
De mes écrits, je partage des constats, des choses anormales, qui se passent sous le nez de tout le monde, mais qu’on met sous silence. Le cas du râtelier des constructions de Behoririka n’est qu’un symbole parmi tellement d’autres. D’autres, dont l’opinion publique n’a même pas connaissance, ni conscience.

La corruption à Madagascar touche tous les domaines, notamment le secteur de la construction avec l’octroi de permis de construire à l’aveuglette, ou plutôt suivant l’épaisseur de l’enveloppe que l’on met sous la table.

Comme je l’ai dit concernant ces constructions meurtrières de Behoririka, ils sont là, car les autorités compétentes, toutes compétences confondues, permettent qu’elles soient là. Que ce soit les autorités étatiques, municipales ; que ce soit les corps et ordres, qui devraient pourtant se constituer comme défenseur de leurs métiers et défenseur des citoyens, tous sont responsables.

Certes, certains diront que ce n’est pas eux qui ont permis que ces bâtiments se réalisent, mais ne rien faire pour les arrêter, ne pas dénoncer, c’est aussi pour moi une forme de corruption : c’est la corruption des esprits à accepter ce qui n’est pas normal, voire dangereux.

Que pensez-vous de la situation à Soamahamanina, où la mobilisation ne faiblie pas pour empêcher la société Jiuxing Mines d’exploiter les terres près de la forêt de tapia ?
À ma connaissance, ce n’est pas le premier cas et d’autres mouvements ont existé. Rappelons par exemple les péripéties d’une entreprise chinoise, qui allait saccager les tombeaux d’une des collines sacrées de l’Imerina sis à Ambohimanambola.

Ce qui se passe à Soamahamanina cristallise le ras-le-bol d’une population frustrée par rapport à des opérateurs étrangers qui se comportent comme des conquistadors.

Dans une situation politique et sociale très tendue, l’affaire Soamahamanina est un baril de poudre qui risque d’exploser à tout moment.

Malheureusement, les autorités malgaches semblent ne pas en prendre conscience et les autorités chinoises à Madagascar ne prennent pas toutes les mesures nécessaires pour calmer les esprits.

La Chine est présente dans de nombreux secteurs d’activité, comme la vanille, le manioc, le bois de rose, le sucre, l’éducation, … selon vous que faudrait-il faire pour que la relation Chine-Madagascar, soit réellement gagnant-gagnant ?
La Chine peut si elle veut, la Chine peut quand elle veut. C’est ce qui résume ma pensée. Elle est présente dans tous les secteurs à Madagascar, alors qu’elle ne se montre pas vraiment en comparaison aux autres pays, qui sont présents dans la grande île.
Pour moi, elle adopte cette stratégie de l’autruche et du fantôme pour deux raisons probables : soit elle est indifférente par rapport à ce qui se passe ou par rapport à ce que deviendra ce pays ; soit ce qui se passe arrange la Chine et contribue à ses visées en Afrique.

Peut-être que mes propos sont choquants, mais l’attitude que ce colosse adopte vis-à-vis de mon pays ne l’aide pas à évoluer dans le bon sens. La Chine peut, si elle veut, quand elle veut. Reste à savoir ce qu’elle veut pour Madagascar.

« Les dirigeants malgaches n’ont jamais eu un discours de partenariat envers la Chine. Les maintes dérives ici et là faites par les opérateurs chinois n’ont jamais eu de vraies réactions de notre part. Qui ne dit mot consent ! »

Le jour où Madagascar, par le biais des personnes qui sont censées être responsable de son avenir, aura le culot et la force de définir avec la Chine une vraie stratégie de collaboration et de partenariat, la vraie relation gagnant-gagnant pourra commencer.

A propos de l'auteur
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Lancé en avril 2016, Chine-Magazine.Com est un site d'actualités sur la Chine situé dans l'Océan Indien, entre l'Afrique et l'Asie. Notre site a pour objectif de donner la parole aux experts et aux observateurs venus des pays émergents, dont l'Afrique et les pays de la Zone Océan Indien, tels que La Réunion (France), l'île Maurice, Madagascar, les Seychelles et l'Union des Comores. Pour C-M.C, l'important est de permettre à chacun de "Comprendre la Chine avant de la juger", comme l'a expliqué Gérald Béroud, fondateur de SinOptic.