Economie
Expert – Le Poids de l’Asie

 

Chine-Afrique : la fin du "gagnant-gagnant"

Le président chinois Xi Jinping et son homologue zimbabwéen Robert Mugabe lors de la clôture du Forum sur la Coopération Chine-Afrique (FOCAC) à Johannesburg le 5 décembre 2015. (Crédit : Ihsaan Haffejee / Anadolu Agency / via AFP)
A Johannesburg, la Chine a annoncé un paquet financier – aide, crédits, contribution à divers fonds – de 60 milliards de dollars à l’Afrique sub-saharienne, six fois plus élevé que celui proposé en 2006. Entre-temps, les échanges sino-africains ont triplé et l’Afrique est devenue déficitaire.

Retour sur la percée chinoise en Afrique

La Chine est le principal partenaire commercial de l’Afrique sub-saharienne devant l’Union européenne. Commentant cette percée, un cadre africain déclarait malicieusement : « Les Chinois ne connaissent ni l’Afrique, ni les Africains et souvent ils ne comprennent pas le français. Conscients de ce handicap, ils nous observent et ils essaient de deviner ce dont nous avons besoin. Heureusement pour eux, les Français n’ont pas ce problème. Ils nous disent en français ce dont nous avons besoin. »
Sans minimiser l’excellence commerciale des Chinois, rappelons que la production de la Chine est particulièrement bien adaptée à des bourses modestes, à commencer par celles des ménages chinois ! En outre, les Africains sont moins passifs que ne le suggère cette remarque : si les commerçants chinois s’implantent en Afrique pour se rapprocher des consommateurs, des Africains s’installent en Chine pour démarcher leurs fournisseurs. La conjugaison d’ « Emirates » et des visas aisés fondent cette « mondialisation par le bas ».
Dans le monde d’avant, les produits chinois étaient distribués par des Libanais, des Portugais et des Indiens et dans les années 1970, par les rares « emporiums », magasins d’Etat chinois, implantés en Afrique. A ce sujet, l’auteur d’un des premiers ouvrages sur la « Chinafrique » remarquait en 1976 que si ces articles chinois représentaient une alternative bon marché aux produits occidentaux, ils pourraient faire obstacle à l’industrialisation de l’Afrique. Quarante ans plus tard, cette analyse reste d’actualité. Lorsque les importations chinoises concurrencent des fabrications locales, les conséquences sont dramatiques pour les entreprises mais aussi pour les artisans africains, des industriels du textile aux fabricants de babouche !
Sur le marché mondial, Africains et Chinois ne « jouent » pas dans la même catégorie. L’exception a été le textile. À la fin des années 1990, l’Africa Growth Oriented Accord (AGOA) a ouvert le marché américain aux pays africains sans leurs imposer de règles d’origine sur les tissus. Des entreprises asiatiques ont aussitôt investi en Afrique pour y confectionner des articles en important des tissus chinois. Le triplement des importations américaines d’articles made in Africa a créé de nombreux emplois jusqu’en 2005. La libéralisation des échanges textiles ayant supprimé l’avantage tarifaire dont bénéficiaient les exportations africaines, celles-ci se sont effondrées et depuis elles n’ont pas regagné le terrain perdu.
S’ils illustrent la percée chinoise sur les marchés africains, les biens de consommation ne représentent qu’un cinquième des exportations de la Chine vers l’Afrique (auxquelles il faudrait intégrer un commerce « à la valise » transitant par Dubaï) ; soit moins que les biens intermédiaires (40 %) – tissus, engrais, produits sidérurgiques – et que les équipements (40 %) – autobus, camions, turbines et équipements de travaux publics qui accompagnent la percée chinoise dans la construction d’infrastructures.

Des échanges de type « Nord-Sud »

Les exportations africaines vers la Chine sont concentrées. Elles sont dominées par le pétrole (Angola, Sud Soudan, Guinée Équatoriale), loin devant les produits miniers : le fer d’Afrique du Sud et de Mauritanie, le manganèse d’Afrique du Sud et du Gabon, le chrome d’Afrique du Sud et du Zimbabwe, le cuivre, le cobalt de la République Démocratique du Congo et du Congo-Brazzaville, le cuivre d’Afrique du Sud, de la RDC, du Congo, de Zambie et de Mauritanie. Viennent ensuite les grumes (souvent en contrebande) et le coton. Les produits agricoles occupent une place très modeste et l’Afrique en exporte moins vers la Chine qu’elle n’en importe de ce pays. En outre et contrairement à ce que diffuse la rumeur, les importations chinoises ne répondent pas à un objectif de sécurité alimentaire ; c’est ce que démontre Deborah Brautingham dans un livre récent.

Relevant des échanges « Sud-Sud », le commerce entre la Chine et l’Afrique a pourtant une structure « Nord-Sud » : la Chine exporte des produits manufacturés et importe des matières premières, et elle importe proportionnellement moins de produits manufacturés que l’UE – respectivement 11 % et 15 %. Une division du travail sévèrement critiquée par le président sud-africain Jacob Zuma au sommet du FOCAC de 2012.

L’enjeu africain pour la Chine

Vu d’Afrique, la part moyenne de la Chine dans les importations est de 14 %, et de 16% dans les exportations – avec plus d’homogénéité au niveau des importations que des exportations. Grand débouché des pays pétroliers et miniers, elle ne l’est pas pour les pays pauvres en matières premières.
Vu de Pékin, le continent africain absorbe 4 % des exportations chinoises, soit autant que la Corée du Sud. L’enjeu économique africain est toutefois plus marqué que ne l’indiquent ces statistiques et pour l’apprécier, il faut décortiquer les statistiques douanières. L’Afrique absorbe 30 % des tissus en coton exportés par la Chine, 30 % des motos, 40 % du ciment et des fers à béton, 65 % pour les équipements ferroviaires. Plus les produits sont élaborés, plus cette part est élevée : l’Afrique est un terrain d’essai pour la Chine qui, comme naguère le Japon et la Corée, teste ses fabrications plus sophistiquées au Sud. Ainsi, les téléphones de Huawei y sont apparus en Afrique avant de s’imposer sur le marché mondial, et les voitures chinoises que l’on croise en Afrique ne sont pas (encore) vendues Europe.
Aux enjeux économiques s’ajoutent les enjeux politiques – la mobilisation des voix africaines dans les enceintes internationales – et géopolitiques, comme l’ont révélé les négociations pour la création de la première base militaire chinoise dans l’État de Djibouti.

Gagnant-gagnant ?

Parce qu’ils importaient d’Afrique plus qu’ils n’y exportaient, les Chinois présentaient ces échanges comme un jeu « gagnant – gagnant ». Déficitaire avec les pays exportateurs de pétrole, la Chine dégage toutefois des excédents substantiels avec les autres pays. En 2015, diminuant en même temps la demande (en volume) et les cours des matières premières, le ralentissement chinois, qui concerne tout particulièrement l’industrie lourde, a imposé une « double peine » aux exportateurs africains : les importations de la Chine se sont contractées de 40 % sur les 9 premiers mois et ses exportations ont continué de progresser. La conséquence est une diminution du déficit chinois avec les pays pétroliers (Angola, Congo), miniers (Afrique du Sud) et une hausse de l’excédent avec les autres pays.
Ce déficit n’est pas compensé par une plus grande entrée d’investisseurs chinois. Bien au contraire, ces flux ralentiraient. Cela aurait amené l’Angola et le Ghana à demander un rééchelonnement de leurs dettes, tandis que le Niger chercherait à renégocier avec la China National Petroleum Corp.
A Johannesburg, Xi Jiping a réaffirmé l’ambition de la Chine de participer à l’industrialisation de l’Afrique. S’il peut mobiliser les entreprises d’Etat présentes dans les mines ou le pétrole, le président chinois a moins d’influence sur les décisions d’investissement des entreprises privées. Or, ces dernières hésitent à s’engager sur le continent, où les Zones Économiques Spéciales annoncées par le FOCAC de 2006 n’ont pas les succès escomptés.
Face aux difficultés des pays africains, la Chine augmente son aide (5 milliards de dollars) et sa participation à divers fonds et elle porte à 35 milliards ses crédits. Bien accueillie par les dirigeants, cette réponse n’est pas sans poser de problèmes car elle alourdit la dette des pays africains alors que les termes de l’échange se détériorent.

Références

Deborah Brautigam, The Dragon’s Gift : the Real Story of China in Africa, Oxford University Press, 2009.

Jean-Raphaël Chaponniere, Jean Jacques Gabas (éditeurs), Le temps de la Chine en Afrique, Khartala, 2012.

Jean-Raphaël Chaponniere, “L’empreinte de la Chine en Afrique”, Revue d’économie financière, 2014.

Jean-Jacques Gabas, « La Chine est-elle un accapareur de terres en Afrique ? Retour sur une réalité mal acceptée », Futuribles, n° 398, janvier 2013.

Alan Hutchison, China’s African revolution, Boulder, Westview Press, 1975.

A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).