Environnement
Reportage

Chine : Le Marché peut-il dépolluer ?

Fumée qui s’échappe d’une usine de chauffage à Heihe, dans la province du Heilongjiang en Chine, le 22 novembre 2015. La Chine est le plus gros émetteur de gaz à effets de serre, thème central de la COP21 qui commence lundi 30 novembre à Paris. (Crédit : STR / AFP)
L’annonce a été faite en grande pompe par Xi Jinping lors de sa visite récente à Washington : la Chine lancera en 2017 le plus grand marché de carbone au monde. L’objectif est d’inciter financièrement les entreprises chinoises à réduire leurs émissions de CO2. Le principe est prometteur… à condition de ne pas répéter les mêmes erreurs que l’Europe, où le système de crédit carbone est un fiasco.
Le 26 décembre dernier, Li Chen s’est offert un cadeau de Noël peu ordinaire : « On a signé un accord avec l’entreprise publique CGN (China General Nuclear Power Group) pour leur acheter 2 millions de tonnes de CO2, à prix fixe, sur l’année à venir. C’était tout simplement la plus grosse transaction de crédits carbone jamais réalisée en Chine. »
Cet ingénieur de formation dirige Treasure Carbon, une société de gestion d’actifs Carbone installée dans le Shanghai Environment Energy Exchange. Ce bâtiment flambant neuf héberge la bourse du CO2 de la mégapole chinoise.

Contexte

Depuis 2013, Shanghai est l’une des sept zones pilotes autorisées à se frotter au marché carbone (avec Tianjin, Pékin, Shenzhen, Chongqing, les provinces du Hubei et du Guangdong). Si le système du « cap and trade » (« plafonnement et échange »), selon son appellation anglo-saxonne, est investi par une foule d’intermédiaires financiers, son principe de départ est simple : pour réduire ses émissions de CO2, une entreprise doit y voir un intérêt économique. Ou tout du moins pouvoir amortir les investissements effectués.

Dans les secteurs industriels les plus polluants, le gouvernement alloue donc à chaque compagnie une certaine quantité d’émissions de CO2 à ne pas dépasser. Les bons élèves, qui restent sous le seuil fixé, peuvent revendre leurs quotas non utilisés aux entreprises les plus gourmandes.

Le coût de la tonne de CO2

« Nous traitons principalement avec des groupes de chimie et des centrales électriques », explique Li Chen. Ces mastodontes de l’électricité, des groupes d’État pour la plupart, tentent de se désintoxiquer du charbon qui fournit les deux tiers de l’énergie du pays. Les deux millions de tonnes récemment achetées par Treasure Carbon provenaient ainsi de plusieurs parcs éoliens développés dans le nord de la Chine. « Un parc de 49,5 Mégawatts permet d’économiser 7 à 8 000 tonnes de CO2 par an », ajoute Li Chen.
Le coût de la tonne de CO2 est en théorie fixé par le jeu de l’offre et la demande, sachant que dans un monde idéal, « le meilleur prix doit être incitatif pour les entreprises qui veulent investir dans le bas carbone, lorsque leur gouvernement affichent des ambitions politiques sur le long terme. Il doit dans le même temps être dissuasif pour celles qui seraient tentées de reporter leurs efforts », explique Frédéric Dinguirard, chef de projet au Shift Project, un think tank européen spécialisé dans la transition bas carbone.

Quotas distribués gratuitement

En Chine cependant, des prix bien trop bas n’ont pas déclenché le stimulus souhaité : la tonne de CO2 oscille entre 1,60 euros (10 yuans à Chongqing), et 6,30 euros (40 yuans à Pékin). À peine 2 000 entreprises se sont enregistrées sur le marché des quotas et le « Shanghai Environment Energy Exchange » ressemble plus à une bibliothèque à moitié vide qu’à une salle de marché survitaminée. Pas une seule transaction n’a été enregistrée depuis le 22 octobre dernier. Seul le marché domestique des CER (crédits carbones issus d’entreprises non couvertes par le système des quotas, mais qui ont quand même réduit volontairement leurs émissions) est encore actif.
« De nombreux quotas ont été distribués gratuitement et les gouvernements locaux n’ont pas hésité à remonter les plafonds un peu quand ils le voulaient pour ne pas pénaliser leurs entreprises, juge Simon Quemin, doctorant à la Chaire d’Economie du Climat de Paris Dauphine. Mais on ne peut pas vraiment en tirer des conclusions. Il s’agit avant tout d’un test pour préparer le marché national. »
« Attendez que ce marché soit lancé, ça va décoller », sourit également Susan Zhu, la Présidente de Treasure Carbon. Car Pékin semble vouloir balayer très large pour réussir son grand nettoyage. Le système à l’étude devrait ouvrir la plupart des industries polluantes (production d’électricité, sidérurgie, chimie, construction), et renforcer leur transparence.
« Il y a aujourd’hui une vraie pression domestique pour établir un mécanisme sérieux. Avec ce marché national, les grosses entreprises d’État, qui ont beaucoup de filières, ne joueront plus sur les disparités entre réglementations locales. Cela va les forcer à se mettre en conformité », avance Simon Quemin. Pour Frédéric Dinguirard, « ce marché pourrait donner à la Chine une position politique de premier plan sur les questions climatiques à condition de tirer les leçons des erreurs de son équivalent européen. »

Les leçons du fiasco européen

Dix ans après son lancement, le marché du carbone mis en place par la commission européenne (le SCEQE) se retrouve avec des millions d' »invendus » sur les bras. La tonne de CO2 s’échange autour de 8 euros, contre 30, à ses débuts. La tonne de CO2 s’échange autour de 8 euros, contre 30, à ses débuts. Le nombre de quotas alloués a largement dépassé une demande affaiblie par le ralentissement économique (qui a réduit de fait les émissions) et par d’autres politiques énergétiques (soutien aux énergies renouvelables, amélioration de l’efficacité énergétique).
Pour Frédéric Dinguirard, c’est aussi le manque d’encadrement qui doit être pointé du doigt. « Il y a eu des usurpations d’identité, des fraudes à la TVA ou encore des cyber-attaques », explique le spécialiste, qui regrette aussi une confiance aveugle au marché : « La puissance publique doit montrer qu’elle peut agir sur les prix, comme sur le nombre de quotas mis en circulation. Une entreprise qui veut investir pour réduire ses émissions doit avoir une visibilité à long terme pour maîtriser les risques liés à son investissement. »
Sur ce point, Li Chen, fait confiance à l’autoritarisme du gouvernement chinois. « Notre gouvernement intervient beaucoup dans l’économie, Je pense que si les prix baissent, il rachètera les invendus ». Princeton Peng, directeur Chine de Climate Bridge, géant mondial du crédit carbone, parie lui « sur un fonds de réserve, dans lequel le gouvernement chinois gèlera les surplus de quotas, avant de les remettre sur le marché quand l’offre se réduira ». L’idée d’un prix plancher comme pratiqué en Californie ou au Québec, est également à l’étude.
Reste à convaincre les entreprises privées, de taille moyenne, d’entrer dans le jeu. « Ce sont les plus lésées, explique Ni Huan, conseillère en réduction carbone auprès d’usines de textile et de papier. Elles n’ont pas accès aux mêmes financements que les entreprises d’État pour opérer leur dépollution. Et ce ne sont pas les quelques tonnes revendues chaque année qui changeront grand-chose. Aujourd’hui, beaucoup d’entreprises qui me consultent me disent : soit on ne change rien, soit on meurt, mais on n’a pas les reins assez solides pour se mettre à niveau ».

L’incertitude sur la transparence des émissions

L’autre incertitude concerne la capacité des entreprises et gouvernements locaux à publier des données fiables, dans un pays peu réputé pour la transparence de ses émissions (le gouvernement chinois a par exemple annoncé le mois dernier qu’il avait brûlé 17% de plus de charbon par an que ce qui était précédemment estimé). Mais la plupart des associations de défense de l’environnement évitent pour l’instant les procès d’intention, Greenpeace en tête
Il faut dire que l’enjeu dépasse largement les frontières chinoises. L’initiative prise par Pékin pourrait aussi mettre la pression sur Washington qui s’est montré jusqu’ici très réticent à agir seul sur la question climatique, sans un geste similaire de son grand rival chinois.
Frédéric Dinguirard va plus loin : « De nombreux pays développés importent des produits made in China mais ne comptent pas les émissions liées a cette production. En instaurant son marché du carbone, Pékin va plafonner le niveau de toutes les émissions qui ont lieu sur son territoire, y compris celles-ci. Le risque de délocaliser sa production en Chine pour éviter de payer le prix du carbone en Europe s’en trouve réduit. »
Baptiste Fallevoz à Shanghai

Aux origines du marché du carbone

Le marché du carbone trouve son inspiration dans celui du dioxyde de souffre (SO2), mis en place en 1995 aux Etats-Unis. A l’époque, Washington souhaitait en finir avec les pluies acides, qui ravageaient les cours d’eau du pays. Celles-ci étaient attribuées largement au SO2 émis par les centrales à charbon. Un système d’échanges de quotas de SO2, très peu encadré par le gouvernement, a donc été développé pour mettre un prix sur les émissions de souffre.

En 20 ans, les émissions de CO2 ont baissé de 40% aux Etats-Unis, et pour un coût inférieur aux budgets prévisionnels. Si la communauté scientifique reste partagée sur le rôle exact du marché du souffre, celui-ci a affiché un certain dynamisme. La prix de la tonne de SO2 est passé de 200 dollars en 2003 à 1 600 dollars en 2005.

Ce succès s’explique en partie par la transparence du système. Aux Etats-Unis, les centrales thermiques sont équipées de dispositifs enregistrant les émissions heure par heure. Un tel système semble plus difficile à mettre en place pour le CO2.

B.F.

A propos de l'auteur
Baptiste Fallevoz
Producteur, journaliste, actuellement rédacteur en chef et chroniqueur à France 24. Auparavant basé en Chine, il a été directeur général adjoint d’ActuAsia, à Shanghai puis Pékin, de 2009 à 2016. Il collaboré avec de nombreux médias français et internationaux (France 24, Arte, Associated Press, Canal +, BFM TV ou Mediapart).