Société
Enquête

Japon : le monde du film X sur la sellette

L'actrice japonaise Saki Kozai lors d'une interview à l'agence France-Presse à Tokyo le 20 juillet 2016. Elle fait partie d'un nombre croissant de femmes qui sortent de l'ombre pour dire qu'eles ont été forcées de travailler dans l'industrie du cinéma pornographique.
L'actrice japonaise Saki Kozai lors d'une interview à l'agence France-Presse à Tokyo le 20 juillet 2016. Elle fait partie d'un nombre croissant de femmes qui sortent de l'ombre pour dire qu'elles ont été forcées de travailler dans l'industrie du cinéma pornographique. (Crédits : AFP PHOTO / TORU YAMANAKA)
« L’industrie des vidéos pornographiques et pour adulte, responsable de violations des droits de l’homme envers les jeunes femmes. » Tel est le titre d’un rapport de quarante pages publié le 3 mars dernier par l’ONG japonaise Human Rights Now (HRN) : elle y dénonce les terribles pratiques observées ces dernières années dans l’Archipel. S’en sont suivies diverses affaires, dont l’arrestation de dirigeants de Marks Japan, une des plus grandes agences de talents du pays, accusés d’avoir obligé une femme à tourner des scènes classées X. Face à cette triste réalité, des associations comme Lighthouse se sont donné pour mission de sauver de telles actrices, dupées et humiliées. Comment leur viennent-elles en aide ? Quel pourrait être l’avenir des films pornographiques au Japon ? Une enquête de Jean-François Heimburger.

Contexte

Dans les années 1970, le studio Nikkatsu s’est rendu célèbre pour ses films de Roman Porno, ce « cinéma rose » où les acteurs évoquaient les actes sexuels. Mais à partir du milieu des années 1980, Tôru Muranishi et le studio Crystal ont brisé les critères jusqu’alors respectés en filmant de réelles relations sexuelles. Les autorités ont dès lors adopté une position ambiguë, laissant se développer l’industrie des vidéos pornographiques.

Dans les années 1990, plusieurs productions sont allées jusqu’à passer de la « zone grise » à la « zone noire ». Selon le témoignage d’un spécialiste des mœurs paru dans la revue Kaminobakudan en août 2016, certains réalisateurs travaillant pour le studio V&R Planning auraient ainsi filmé de vrais actes criminels (viols et autres sévices).

Le monde des vidéos pour adulte a toutefois abandonné ces pratiques pour redevenir plus « sain » dans les années 2000. Dès lors, un changement est également apparu dans le profil des actrices, les « filles à problèmes » étant peu à peu remplacées par des « filles normales », qui cherchaient souvent un moyen pour financer leurs études.

Or ces dernières années, face à la concurrence des vidéos en accès libre sur internet, le chiffre d’affaires des producteurs est en baisse. Par conséquent, pour réduire les coûts, les moins scrupuleux recrutent de plus en plus de nouvelles jeunes femmes, qu’ils dupent habilement pour les forcer à participer aux tournages. Chaque année, de 4 à 6 000 nouvelles recrues feraient leur apparition dans le monde du X, et autant le quitteraient.

Forcées de jouer dans des films pornographiques

« Ton prochain travail, c’est de tourner dans un film pour adulte. » Voilà ce qu’a appris Mlle A, une jeune femme qui venait de fêter ses 20 ans, la veille du tournage. Elle qui s’était engagée pour être une vedette du petit écran, tombe des nues et refuse. « Comme tu as signé un contrat, tu sais que tu dois aller au travail ; mais si tu ne peux pas suivre nos instructions, il te faudra payer un dédit d’un million de yens, payable en espèce », lui répond alors le manager.

Ce témoignage, fruit d’une enquête réalisée par la journaliste Maki Fukuhara et publiée dans l’hebdomadaire Shûkan Asahi le 19 janvier dernier, n’est pas isolé. Approchées par des hommes et des femmes, très propres en apparence, des jeunes filles, même mineures, signent des contrats de modèles ou d’actrices. Dans certains cas, sans savoir à quoi cela les engage réellement. « Les victimes manquent de connaissances juridiques, explique à Asialyst l’avocate Kazuko Itô, par ailleurs secrétaire générale de HRN. Elles signent un contrat avec un bureau dans lequel est mentionné un travail non désiré d’actrices de films pour adulte ; mais comme il leur est impossible de payer le dédit très important réclamé en cas de refus, elles ne peuvent pas s’empêcher de passer dans des films X et de telles victimes se succèdent. »

Pour Mlle A, c’est le début du cauchemar. On l’a d’abord contrainte de jouer dans des vidéos érotiques : habillée, elle devait prendre des poses suggestives devant les objectifs. À chacun de ses refus, un nouveau chantage. Que faire face à la menace de mettre au courant sa famille, ses amis et son école ? Puis c’est l’enfer. Cette fois obligée d’avoir des relations sexuelles filmées avec des inconnus, elle souffre terriblement. En plus de la douleur physique, la peur en imaginant les milliers de personnes qui regarderont ces scènes sur Internet. Mlle A entre finalement en contact avec l’association PAPS (People Against Pornography and Sexual Violence), qui la tirera de ce calvaire. Mais comme elle, combien de filles ne se sont pas répété « shinitai » (« je veux mourir »), certaines à bout de souffle mettant fin à leurs jours ?

Le nombre de personnes enrôlées de force dans des films pornographiques au Japon s'adressent de plus en plus aux associations comme Lighthouse ou PAPS dont ce graphique montre la croissance des demandes de soutien.
Les personnes enrôlées de force dans des films pornographiques au Japon s'adressent de plus en plus aux associations comme Lighthouse ou PAPS, dont ce graphique montre la croissance des demandes de soutien.

Lighthouse au secours des victimes

Parmi les 6 à 8 000 actrices qui appartiendraient à des productions spécialisées dans les films pour adulte, combien sont dupées ? Si le chiffre exact reste inconnu, il est certain que les abus se multiplient ces derniers temps. Les associations Lighthouse et PAPS ont recensé une seule demande de soutien par an en 2012 et 2013, mais leur nombre est passé à 36 en 2014, 62 en 2015, et déjà 74 de janvier à août 2016.

La majorité des victimes du monde du X aidées par ces deux structures est âgée de 18 à 25 ans. « Actuellement, les agresseurs visent la jeune génération, qui a peu d’expérience sociale, profitent de leur faiblesse, et d’une façon habile les forcent à passer dans des films pour adulte », indique Aiki Segawa, chargée des relations publiques à Lighthouse. Mais il ne s’agit pas toujours de femmes. « Environ 10 % des victimes des producteurs de films X qui nous contactent sont des hommes », confie-t-elle.

« L’objectif de l’association Lighthouse est d’apporter un soutien aux victimes de trafics d’êtres humains destinés à l’exploitation sexuelle, principalement au Japon, explique Aiki Segawa. Nos activités piliers sont d’abord l’aide directe aux victimes, puis la prévention et l’instruction par des stages et des conférences, ainsi que des propositions politiques pour créer une société sans trafic d’êtres humains. »

Fin août, Lighthouse a mis en ligne une vidéo sur son compte Youtube, y compris une version japonaise sous-titrée en anglais. À la fin du clip, des coordonnées permettent aux victimes de contacter les membres de l’association. « Nous demandons d’abord ce que la victime a besoin comme aide, puis nous lui présentons un avocat de confiance et, suivant les cas, nous la mettons en relation avec une structure sociale, comme un établissement hospitalier ou un refuge », précise Aiki Segawa.

Voir la vidéo « A Letter to you » de l’association Lighthouse :

Le monde du X est-il gangrené ?

On pourrait penser que seules les petites productions véreuses sont sur la sellette. À tort. « Toutes les tailles de productions sont concernées, mais de très nombreuses victimes qui nous consultent appartiennent aux sociétés principales, révèle Aiki Segawa. La situation est la même pour ce qui est des fabricants, les plus petits comme les plus importants étant en cause. » Le 11 juin 2016, trois dirigeants de la société Marks Japan, l’une des plus grandes agences de talents du Japon, ont été arrêtés et condamnés pour avoir forcé une jeune femme, qui avait signé un contrat de modèle, à figurer dans une vidéo pornographique. « Concernant l’affaire Marks Japan, la relation entre l’actrice et la production était un contrat de sous-traitance ; mais la police a appliqué la loi sur le travail temporaire en jugeant que la relation contractuelle était en réalité une relation de domination et de subordination, et les producteurs concernés ont été condamnés à payer une amende », explique Kazuko Itô.

Saki Kôzai, actrice de films pornographiques depuis cinq ans, devenue très tôt populaire, a suivi ces récentes affaires et a saisi l’occasion pour s’exprimer, à visage découvert. Depuis ses premiers témoignages parus dans deux numéros de l’hebdomadaire Shûkan bunshun en juillet de cette année, la jeune femme de 30 ans enchaîne les interviews dans les médias japonais. Saki Kôzai dénonce courageusement les méthodes de recrutement de son premier employeur, dont elle n’a pas hésité à révéler l’identité. En 2010, l’ex-grid girl devenue free-lance a été approchée par un recruteur, avant de subir un « lavage de cerveau » pendant huit mois. Après de longues discussions, où on lui a fait croire en des rêves fous, le patron d’une agence a fini par la persuader d’utiliser « la plus forte arme d’une femme » et de « se déshabiller quand c’est nécessaire ». Les doutes de Saki Kôzai se sont progressivement évaporés, et elle a fini par signer un contrat en juin 2011. S’en sont suivies trois années d’expériences destructrices. Aujourd’hui indépendante, elle va toutefois poursuivre son métier, par peur de la solitude et par désir de décider de son avenir par elle-même, a-t-elle confiée au site japonais With News en septembre dernier. Mais elle doit désormais faire face à des pressions venues du milieu, qui vont jusqu’à la menace de mort, comme l’a révélé ce même site d’information.

L’avenir de la pornographie en question

L’absence de base juridique qui régirait l’industrie des vidéos pour adulte peut expliquer pourquoi elle flirte si souvent avec l’illégalité. Or c’est bien connu : plus on s’y rapproche, plus il y a d’argent à se faire. Au Japon, il est certes défendu de montrer le sexe des actrices et des acteurs, masqués par des mosaïques. Mais combien diffusent des vidéos non floutées ou paient pour y avoir accès ? La « loi sur le bien-être des enfants » interdit par ailleurs de faire participer des mineurs de moins de 18 ans à un film X. Sur ce point, il suffit de se rappeler qu’en 2009 une agence de talents a fait jouer une fille de 16 ans dans un film pornographique pour savoir que certains n’hésitent pas à franchir la ligne. Quant à la « loi sur la prohibition de la prostitution », elle ne menacerait le monde de la production pornographique que si elle était appliquée sévèrement. Ce qui est loin d’être le cas. « Au Japon, le fait d’obtenir une somme d’argent lors d’un service impliquant des relations sexuelles est une violation de la loi ; mais si cela n’implique pas de rapports sexuels, ce n’est pas illégal, confirme l’avocate Kazuko Itô. En ce qui concerne les films X, des rapports sexuels réels sont pratiqués, mais dans aucun cas n’a été appliquée la loi de prohibition de la prostitution ; je pense qu’on considère que la rémunération vaut pour le jeu d’acteur et non pour les rapports sexuels. »

Début juillet, la NHK a évoqué, dans une brève passée inaperçue, une autre affaire : l’envoi au parquet du dossier concernant une cinquantaine de personnes, actrices, réalisateurs et producteurs, pour exhibitionnisme lors du tournage d’un film pornographique. Là encore, une production de renom, Moodyz, a été mise en cause. Après cette vague de plus dans le monde du X, certains évoquent le risque de disparition prochaine des films pornographiques au Japon. Les autorités vont-elles décider d’établir des règles plus strictes ? Vont-elles aller jusqu’à proposer d’interdire la vente et l’achat d’images de rapports sexuels, comme en Corée du Sud par exemple ? Tout est possible, mais des doutes sont permis au vu d’autres pratiques « grises » tolérées dans l’Archipel, telles que les deriheru, ces établissements de « délivrance de santé » qui envoient des prostituées chez leurs clients. Sans compter les récents scandales touchant le corps enseignant : comme l’a rapporté le quotidien Asahi Shimbun, fin août, un professeur de lycée a été condamné à deux mois de réduction de salaire pour avoir regardé une vidéo pornographique sur son smartphone en pleine surveillance d’examen ; début octobre, un chef d’établissement, par ailleurs acteur dans la lutte contre l’exploitation des enfants dans la pornographie, a été arrêté pour « attitude impudique » envers une élève de 15 ans dans un hôtel.

Quoi qu’il en soit, les associations entendent bien poursuivre leur combat contre les abus et le trafic d’êtres humains qui brisent des centaines de vies, pour l’instant dans le silence. « J’espère exterminer les affaires dans lesquelles des filles ne désirant pas spontanément jouer dans un film pour adulte y sont contraintes, confirme Kazuko Itô. Les plaintes des victimes auprès de la police sont aujourd’hui une haie difficile à passer ; c’est pourquoi on réfléchit à la protection des victimes grâce au système législatif. »

Par Jean-François Heimburger
A propos de l'auteur
Jean-François Heimburger
Jean-François Heimburger est journaliste indépendant spécialiste du Japon, en particulier des risques et catastrophes, et membre actif de l’Association de Presse France-Japon (APFJ). Il est l'auteur de l’ouvrage "Le Japon face aux catastrophes naturelles" (ISTE Éditions, 2018). Il écrit dans des revues (Politique étrangère, Monde chinois, Espèces), sur le site web japoninfos.com et, occasionnellement, dans la presse quotidienne (Dernières Nouvelles d’Alsace). Il effectue régulièrement, depuis 2010, de longs séjours dans l’Archipel, où il réalise des reportages variés en tant que photojournaliste. Passionné de sciences naturelles, il est par ailleurs adhérent de The Volcanological Society of Japan et du Japan Cicada Club.