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Japon : la liberté de la presse en danger

Sanae Takaichi, ministre japonaise des Affaires intérieures et des Communications, lors d'une conférence de presse à Tokyo le 6 avril 2015.
Sanae Takaichi, ministre japonaise des Affaires intérieures et des Communications, lors d'une conférence de presse à Tokyo le 6 avril 2015. (Crédits : AFP PHOTO / KAZUHIRO NOGI)
Jusqu’à 10 ans d’emprisonnement. C’est la peine encourue au Japon par les lanceurs d’alerte reconnus coupables d’avoir transmis des informations classées « secrets d’Etat ». Mais cette peine concerne aussi les journalistes ou les blogueurs qui diffuseraient une information obtenue « illégalement » par leurs propres moyens ou après avoir sollicité un lanceur d’alerte. Le journalisme d’investigation et d’analyse politique est en train de disparaître alors que certains de ses derniers représentants se sont fait licenciés – à l’instar Shigetada Kishii, Hiroko Kuniya et Ichiro Furutachi en 2015 et en 2016. Le gouvernement nippon, par la voix de sa ministre des Communications n’hésite plus à menacer de fermeture les médias récalcitrants.
Cette hostilité vis-à-vis du journalisme comme contre-pouvoir a de quoi surprendre dans un pays développé, où la grande majorité des médias japonais sont censés être juridiquement indépendants, car privés. Mais c’est un fait, la presse libre nippone est aujourd’hui en crise au Japon. Au 72ème rang sur 180 pays dans le classement 2016 de la liberté de la presse, le Japon n’en finit plus de dégringoler depuis le retour au pouvoir de Shinzo Abe en 2012. Cette année-là, le pays chutait déjà de la 22ème à la 53ème place.

Contexte

« Le gouvernement [japonais] ne cache plus son hostilité au traitement critique de son action », alerte le dernier communiqué de Reporters sans frontières (RSF) du 11 avril 2016. Benjamin Ismaïl, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF le confirme : « Le gouvernement de Shinzo Abe semble faire de moins en moins cas de la liberté de la presse et du droit à l’information de la population. » Le ton a été donné lors d’une séance parlementaire le 8 février 2015 : la ministre des Communications Sanae Takaichi a menacé de fermeture les médias qui continueraient à diffuser des « informations politiques biaisées ». Ce qui n’est pas sans rappeler l’interdiction en Chine faite aux journalistes d’émettre des « critiques non autorisées ». Interrogée par la presse au lendemain de ces déclarations, la ministre nippone a confirmé ses menaces, invoquant l’article 4 de la loi sur la diffusion audiovisuelle qui interdit la distorsion des faits, ainsi que l’article 76 de la loi sur la Radio, qui permet au ministère des Communications de délivrer des ordres de suspension sans passer par un juge.

Le communiqué alarmant de RSF faisait notamment suite à l’annulation par le Japon en novembre 2015 de la visite de David Kaye, un rapporteur de l’ONU, qui est finalement venu en avril. D’après de nombreux journalistes, le Japon souhaitait ainsi éviter un débat sur la « loi sur la protection des secrets spécialement désignés » (Act on the Protection of Specially Designated Secrets, SDS). Ce texte prévoit des peines pouvant aller jusqu’à 10 ans d’emprisonnement pour les lanceurs d’alerte et les journalistes reconnus coupables d’avoir transmis des informations classées « secrets d’Etat ».

« Des menaces graves »

Suite aux entretiens avec de nombreux journalistes du pays, dont la plupart ont parlé anonymement, le rapporteur Kaye a mis en garde contre des « menaces graves » pesant sur l’indépendance des médias : « Un grand nombre de journalistes rencontrés ont déclaré être victimes de fortes pressions gouvernementales, encouragées par la direction. Beaucoup ont affirmé avoir été mis à l’écart ou réduits au silence suite à la pression indirecte des dirigeants politiques. »
*Cf. Mathieu Gaulène, « NHK : au service du public ou du gouvernement japonais ?« , in Ina Global, le 24 septmbre 2015.
Pour Frédéric Charles, correspondant de Radio France Internationale (RFI) au Japon, les accusations de David Kaye sont justifiées : « Lors de sa conférence de presse au club des correspondants étrangers de Tokyo, toutes les chaînes de télévision japonaises étaient représentées, comme les grands journaux japonais, mais aucun confrère ou presque n’a encore rapporté ses propos. » Même silence assourdissant quand il s’agit de critiques sur la gestion du nucléaire par les autorités : « Si la parole est donnée fréquemment aux autorités, à Tepco et aux experts pro-nucléaires, les antinucléaires – y compris certains scientifiques de renom – sont persona non grata sur la NHK. Tandis que la manifestation historique du 29 juin 2012 rassemblant près de 150 000 personnes – une première depuis 40 ans au Japon – sera tout simplement ignorée par la NHK », avait noté Mathieu Gaulène, journaliste indépendant au Japon*.

« Ne pas dire droite quand le gouvernement dit gauche »

Comment expliquer ces pressions sur les journalistes dans un pays comme le Japon ? Premier indice : la nomination de l’homme d’affaire d’extrême-droite Katsuo Momii proche de Shinzo Abe à la tête de la chaîne de télévision publique NHK en 2014, avait été perçue par les observateurs comme une prise de pouvoir sur l’information par le gouvernement. Katsuo Momii avait notamment créé la polémique en déclarant « Nous ne pouvons pas dire gauche quand le gouvernement dit droite ». Il avait également soutenu l’instauration de la loi sur la protection des secrets d’État. Depuis, les démissions forcées et la censure se sont massivement abattues sur les journalistes, les spécialistes et même les humoristes de la chaîne.

Ce fut le cas de la journaliste Hiroko Kuniya, présentatrice du programme de la NHK « Close Up Gendai », une des rares émissions d’investigation et d’analyses au Japon, qui s’est vu signifier la fin de son contrat en mars dernier. L’interview du secrétaire général du Cabinet de Shinzo Abe, Yoshihide Suga menée par la journaliste en juillet 2014, a notamment été mentionnée comme l’un des motifs de son licenciement. Interrogée par le Japan Times en mai, elle avait fait part des difficultés auxquelles les journalistes d’investigation doivent faire face au Japon : « Même vis-à-vis des hommes politiques, des chefs d’entreprise ou de ceux qui sont censés rendre des comptes au public, quand ils sont interviewés, le journaliste [japonais] se doit de rester courtois et de ne pas insister si les personnes interviewées refusent de parler. Cette pression à la courtoisie est caractéristique de la société japonaise. »

Dans le même temps, d’autres journalistes notoires ont été mis à pied. Parmi eux, Shigetada Kishii de Mainichi News et chroniqueur du programme « News 23 » de la chaîne TBS, qui avait osé s’opposer aux projets de loi sur la sécurité en 2015, ou Ichiro Furutachi, présentateur de « Hodo Station » sur TV Asahi et critique du gouvernement sur sa gestion de l’énergie nucléaire.

Le monopole de l’information contrôlé par les Kisha clubs

Le rapporteur onusien a également pointé du doigt le pouvoir des « Kisha clubs » (Kisha kurabu ou club de journalistes), comme une menace à la liberté de la presse. On trouve les kisha clubs dans les organisations publiques, politiques ou commerciales. Aujourd’hui, il existerait près de 800 clubs officiels au Japon mais RSF estime que « le chiffre réel se rapprocherait plutôt du double ».

Or seul les journalistes des médias nationaux les plus importants ont accès à ces clubs. Créés à la fin du XIXème siècle, ils refusent de fait leur accès aux petites agences de presse, aux journalistes freelance et aux agences étrangères. Ils s’arrogent le monopole de certaines informations mais permettent au journaliste membre du club d’être « régulièrement mis au coutant sur l’activité quotidienne de l’organisation qu’il couvre en recevant communiqués de presse et en assistant à des conférences de presse », explique Yukako, ex-journaliste économique pour une des grandes chaînes de télévision du pays, qui défend « la commodité des kisha clubs ». Ainsi, affirme-t-elle, « les journalistes japonais connaissent mieux les sujets et les personnes qu’ils couvrent que quiconque. C’est notamment le cas du quotidien Nikkei qui parvient à devancer les autres médias dans le domaine de l’économie ».

L’organisation est certes pratique pour les grands médias, mais elle offre la possibilité aux entreprises de limiter volontairement la diffusion et la recherche d’information sur un sujet. Selon le rapporteur Kaye, ce système favorise les connivences douteuses avec les sources, la censure et l’auto-censure, de peur d’être exclu du club. Le plus grave, selon RSF, étant que le système discriminatoire des kisha clubs permet surtout de verrouiller les informations relatives au nucléaire, et plus particulièrement à la centrale endommagée de Fukushima Daiichi, un enjeu majeur de santé et de sécurité publique.

Une pression publicitaire

A lire à ce sujet : Mathieu Gaulène, « Le publicitaire Dentsu tire-t-il les ficelles des médias japonais ?« , in Ina Global, le 13 mai 2016.
Cependant, la pression exercée sur les journalistes de presse est multiple : elle n’est pas seulement le fait du gouvernement ou des kisha clubs. Les médias nippons sont aussi régulièrement accusés d’être à la solde des annonceurs et donc des plus grandes industries du pays, dont le nucléaire et le tabac.

En juillet 2016, le magazine mensuel japonais Sentaku a consacré un article aux pressions exercées par Japan Tobacco (JT) sur les médias. A l’occasion de la Journée mondiale sans tabac du 31 mai, le ministère de la Santé a publié de nouvelles statistiques selon lesquelles le tabagisme passif provoquerait environ 15 000 morts par an. Or seuls les quotidiens Asahi et Sankei ont relayé l’information. De plus, Japan Tobacco exige de la presse d’être informée de la publication de tout article antitabac. Il s’agit d’une pratique courante qui ne se limite pas au tabagisme, a expliqué le magazine, mais elle est poussée à l’extrême par JT.

L’impact de la firme nippone sur la presse magazine est également important. D’après des documents de l’agence publicitaire Dentsu, les dépenses en publicité pour le tabac dans les magazines approchent un milliard de yens (9 millions d’euros) par an. Or l’essentiel de ce budget vient de JT. Les magazines ne publient pratiquement jamais d’articles critiquant le tabagisme. Un journaliste confirme que « c’est un sujet tabou ». Sentaku signale même des articles pro-tabac dans les médias, comme par exemple le quotidien Mainichi qui a publié le 28 janvier 2016 un article sur les « méfaits du sevrage du tabac ». Le papier vantait les qualités du tabac pour réduire le stress. Ainsi, depuis le mois de janvier, le Mainichi ne se prive pas de publier presque chaque mois des publicités de JT.

Par Agnès Redon, à Tokyo
A propos de l'auteur
Agnès Redon
Journaliste résidant à Tokyo, Agnès Redon a effectué la plus grande partie de son parcours professionnel au Japon. D’abord reporter de terrain en presse magazine à Paris, au Liban et au Japon, elle se tourne ensuite vers la presse spécialisée (actualité sociale en France, politiques de l’emploi et formation) et travaille à temps plein pour l’agence de presse AEF (Agence emploi éducation formation) en 2012. Depuis début 2013, elle s’installe plus durablement à Tokyo et devient correspondante pour Asalyst, Japon Infos et une émission de Radio Canada ("Les samedis du monde"). Elle collabore ponctuellement avec TV5 Monde, Madame Figaro, Grazia, Néon, Le Parisien magazine et Géo. Elle est également l’auteur d’un livre recueillant les témoignages des survivants du massacre du 28 février 1947 à Taïwan, intitulé Témoignages du silence.