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Expert - Ciné d'Asie

En allant au cinéma à Séoul ces dernières semaines

Le poster du film sud-coréen, "Train to Busan", dans un cinéma de Séoul le 4 août 2016.
Le poster du film sud-coréen, "Train to Busan", dans un cinéma de Séoul le 4 août 2016. (Crédits : JUNG YEON-JE / AFP)
L’atmosphère a changé autour du cinéma en Corée du Sud. Cela se voit dans les salles, dans les statistiques, dans les revues de presse aussi bien que dans les festivals internationaux. On s’attendait à autre chose vu que la double année franco-coréenne battait son plein. Mais à part des hommages concoctés de manière théorique sans beaucoup d’effets sur le terrain – comme en octobre 2015 au festival de Busan -, les films français n’ont pas spécialement brillé. Par contre, les films sud-coréens avaient fait parlé d’eux au dernier festival de Cannes, et je doute que ce soit une affaire liée à la célébration de l’année franco-coréenne. Il s’agit plutôt d’un changement en profondeur de l’économie du cinéma en Corée du Sud. Car, en fait, c’est du côté américain et sud-coréen que le cinéma a le plus évolué.
Du côté coréen, la sortie coup sur coup de quatre films de genre à succès a fait la différence. Trois de ces films étaient passés au festival de Cannes préalablement. Et pour la première fois, il a été très clair qu’un film « cannois » pouvait rencontrer son public en Corée du Sud. En effet, depuis des années, les critiques sud-coréens – plus précisément, les chargés de promotion dans la presse – maudissaient les sélections de films sud-coréens dans les diverses sections du festival de Cannes. Ce dernier était accusé de choisir des films qui ne plaisaient pas au Sud-Coréens : ceux des cinéastes Kim Ki-duk ou Park Chan-wook par exemple. Et il est vrai qu’un film comme Old Boy de Park Chan-wook n’a pas fait des entrée faramineuses localement. Il n’aurait même été qu’un tout petit succès si la publicité venue de Cannes ne l’avait pas un peu poussé vers le haut. Les films de Kim Ki-duk, eux, ne trouvaient même pas de distributeurs locaux. Bref, quelque chose a bien changé.

« The Wailing » : la traversée des genres

The Wailling (aussi connu sous le titre anglais The Strangers et le titre coréen Gokseong) est un film de Na Hong-jin. Voilà un long-métrage qui touche à la fois au thriller avec une enquête menée par un policier plutôt paumé mais sympathique sur des disparitions dans un petit village ; au film de fantômes avec ses références au chamanisme coréen incarné par l’acteur vedette Hwang Jung-min en chamane corrompu ; et même au film de zombies, car il en apparaît un de manière très inattendu. Mais surtout, il s’agit d’un travail de métonymie entre la situation conflictuelle dans laquelle se trouvent la Corée du Sud et le Japon, et l’incrimination d’un mystérieux Japonais dans le film (le diable en personne).

En effet, le Japon impérial – ancien pays colonisateur de la Corée au début du XXème siècle, mais aussi berceau de nombreux envahisseurs à toutes les époques – est redevenu le grand rival de l’Etat sud-coréen d’un point de vue économique – les deux industries rivalisent sur presque tous les marchés pour se sortir d’une mauvaise passe. Cela s’est traduit aussi par des rivalités géopolitiques notamment autour de l’île de Dokdo, bout de rocher perdu et oublié depuis longtemps que les deux pays se sont mis soudain à revendiquer. On peut citer également le conflit à propos de la non reconnaissance par le Japon des esclaves sexuelles coréennes durant la période coloniale. Les deux classes dirigeantes japonaise et sud-coréenne tirent néanmoins profit de la situation en appelant à l’union sacrée nationale et à l’étouffement de toutes les oppositions politiques locales.

La traduction cinématographique de la confrontation nippo-coréenne fut un blockbuster historique sorti en 2014. The Admiral, roaring currents raconte comment l’amiral Yi Sun-sin, inventeur du bateau cuirassé, a mis en déroute – avec quelques embarcations et l’aide d’une mer déchaînée – une armada d’invasion nippone au XVIIème siècle. Les méchants samouraïs japonais en ont pris pour leur grade, et l’armée sud-coréenne a vu son blason se redorer, elle qui a tenu le pays d’une main de fer sous les diverses dictatures pendant plus de trente ans. Au total, The Admiral a fait plus de 17 millions d’entrées. Le mouvement était lancé : les films plus ou moins ouvertement anti-japonais se sont succédé : Spirit Homecoming (sur les esclaves sexuelles) ou Assassination (sur la résistance coréenne). En apparence, The Wailing ne fait que suivre le mouvement, sauf qu’il a été produit par la société hollywoodienne 20th Century Fox et montré hors compétition à Cannes.

La Fox – le renard dans le poulailler sud-coréen – a eu du mal à s’implanter localement. Il faut rappeler que les distributeurs hollywoodiens ont un accès direct aux salles sud-coréennes depuis la fin des années 1980. Ce qui d’ailleurs a donné lieu à une très forte contestation de l’industrie locale ; mais les accord de libre-échange ont primé. Notons aussi que les films hollywoodiens sont très bien distribués par les distributeurs sud-coréens dans le pays. Ils font souvent plus de 2 millions d’entrées : ces cinq dernières années, des films comme Captain America ont dépasser les 5 millions. Et cela malgré le piratage et la mise en ligne illégale des films dès avant leur sortie en salle. Alors pourquoi vouloir aussi produire en Corée du Sud ? Pour obtenir de meilleures conditions avec les distributeurs locaux ? Pour faire des films sud-coréens exportables aux Etats-Unis ? Pour avoir une plate-forme locale afin de se lancer sur le marché chinois ?

Deux films produits par Netflix et la Warner Bros, Okja de Bong Joon-ho (sortie prévue en 2017) et The Age of Shadows de Kim Jee-woon (sorti le 8 septembre dernier) devraient nous donner plus d’indications. En attendant, la Fox a dû essuyer quelques échecs, notamment le pourtant très efficace Intimate Ennemies du déjà célèbre réalisateur Im Sang-soo (The Handmaiden, Taste of Money, President Last Bang). C’est donc là que Cannes intervient comme un accélérateur de films coréens produits par Hollywood sur le sol sud-coréen.

« Train to Busan » : acclimatation du film de zombies

Le deuxième long-métrage sud-coréen « cannois » à avoir trouvé un public local est un autre film de genre, cette fois unique et très à la mode : le film de zombies Train To Busan de Yeon Sang-ho. Un virus, des morts-vivants qui attaquent le train rapide entre la capitale et le grand port du Sud, et voilà l’action qui commence dans une trame connue mais dans un contexte original. Il existe très peu de films de zombies dans le cinéma sud-coréen. Ce dernier préfère les histoires de fantômes (qui ont aussi des côtés zombies). Le bouddhisme et le chamanisme font une large place aux esprits maléfiques de revenants revendicatifs et ne laissent pas d’espace aux histoires bio-technologiques de virus pour justifier les morts-vivants. Le modèle est donc très occidental.

Néanmoins, dans Train to Busan, l’acclimatation coréenne des zombies est très forte. Il s’agit d’abord d’une histoire de famille et de couples : des mariés qui attendent un bébé, des jeunes amoureux se querellant, un père en cours de divorce et sa fille, voire deux mamies en voyage. Le méchant du film est l’archétype qui partage la vedette avec la figure du Japonais depuis quelques années : le riche – qu’il soit l’héritier d’un chaebol, holding monopolistique sud-coréenne, ou un politicien véreux. Lui aussi est un méchant que le public aime détester. Les producteurs l’apprécient aussi parce qu’il exorcise le malaise d’une fracture sociale entre pauvres et riches qui s’accentue, et surtout met à mal la symbolique unité nationale. Le thème de l’égoïsme est d’ailleurs lié à la critique du riche. Car il s’agit moins d’une critique sociale fondée sur la lutte des classes (peu d’informations vont dans ce sens) que d’une critique du mauvais prince oublieux de son rôle de leader du peuple pourtant soumis et prêt à se sacrifier pour lui.

Ce film est lié à un autre, produit de manière indépendante par le réalisateur Yeon Sang-ho : Seoul Station. Ce long-métrage d’animation, en partie par ordinateur en partie dessiné à la main, est une critique sociale virulente dans laquelle les zombies sont les prolétaires sud-coréens. Le cinéaste avait tourné son film d’animation avant son blockbuster mais sans pouvoir le sortir sur les écrans. Il était pourtant connu grâce à un précédent film d’animation King of the Pigs, un brûlot contre le service militaire coréen (inspiré de sa propre expérience), qui avait été projeté à Cannes deux ans auparavant. Les grosses compagnies de production-distribution lui ont fait des avances, et il a finalement accepté de tourner une sorte de remake édulcoré de son film d’animation sous forme de film live avec la vedette Gong Yoo au casting.

Cette sorte de corruption est bien acceptée dans le milieu (et encore plus par le public). L’artiste indépendant devient un outil dans les mains des sociétés monopolistiques. C’est déjà ça, se disent-ils, puisque beaucoup restent en marge, les compagnies usant d’employés tout terrain pour réaliser des blockbusters de commande écrits par des comités d’experts en marketing. L’ascenseur social a pour une fois fonctionné, même si l’édulcoration du propos pourra poser problème par la suite. Notamment, il s’agira de voir si Yeon va retourner complètement sa veste ou s’il renverra l’ascenseur aux cinéastes indépendants ( les « non commercialisables », comme disent les grosses compagnies et les institutions gouvernementales). Son prochain film nous le dira.

« Tunnel » : de l’art de la métaphore

Le cinéma de genre, au moins depuis les westerns italiens de Corbucci et Leone, a su jouer de la métaphore pour parler du présent en montrant quelque chose d’autre. C’est le cas de Tunnel qui revient à cette tendance – rare dans le cinéma sud-coréen où les films de genres sont avant tout des copies acclimatées de films de genre venus d’Hollywood (thrillers et films de guerre) et du Japon (films d’horreur et de fantômes). La métaphore dans Tunnel est la suivante : un homme se rendant à l’anniversaire de sa fille reste coincé dans sa voiture quand un tunnel de montagne s’effondre sur lui. Dans une autre voiture, une femme moins chanceuse décède dans l’attente des secours. Les secours une fois sur place creusent au mauvais endroit et, pour des raisons politico-budgétaires, demandent à l’épouse du héros d’accepter la fin des recherches et la destruction du tunnel.

Pour les Sud-Coréens, cette histoire rappelle le naufrage du ferry Sewol et la mort de plus de 300 lycéens le 16 avril 2014. Eux aussi étaient prisonniers du ferry en perdition pendant plusieurs heures. Comme l’automobiliste, ils communiquaient avec leur famille par téléphone en attendant les secours. Ces derniers comme dans le tunnel ont tergiversé, commettant des erreurs et retards. Comme pour le tunnel, les médias ont suivi les communiqués des politiques se vantant de leur action rapide et efficace. Enfin, comme à l’épouse de l’automobiliste, les autorités ont demandé aux familles des victimes de renoncer aux recherches (la remontée de l’épave étant programmée plusieurs mois plus tard, après que la fin des remous politiques). La dénonciation des dirigeants politiques, de leurs valets dans les médias et de l’inefficacité dans le pays de tout ce qui n’a pas de valeur pour les dirigeants (l’organisation des sauvetages en mer ou en cas de catastrophe en l’occurrence) est très clairement énoncée dans un film qui est pourtant un suspense presque à huis-clos dans une voiture écrasée de décombres.

La collaboration de vedettes comme Ha Jeong-woo, Bae Doona (actrice internationale qui joue notamment dans les films des Wachowski) et Oh Dal-su donne encore plus de poids à la métaphore critique du film. Le réalisateur Kim Seong-hoon réussit à nouveau à représenter une atmosphère oppressante à partir de détails quotidiens comme dans son film précédent, A Hard Day, qui était à Cannes en 2014 mais qui avait fait un score moyen au box-office local. Ce n’est pas le cas de Tunnel qui a dépassé les 4 millions d’entrées. Il rejoint les films sociaux anti-gouvernementaux comme Cart, Clown of a Saleman ou Whistle Blower. Sortir pour aller voir ces films revient un peu à aller voter contre le gouvernement. A l’inverse, aller voir les films historiques à la gloire de l’armée ou de la résistance, marque souvent un positionnement opposé. Cela dit, comme en Corée du Nord, ils sont presque un passage obligé pour marquer sa solidarité nationale – surtout quand on travaille comme beaucoup de Sud-Coréens dans des sociétés où les loisirs de chacun sont rendus publics lors des multiples repas d’entreprises.

« The Age of Shadows » : la rédemption du collabo

Le genre du film de résistance connaît donc un regain en Corée du Sud. Il sert à la fois de coagulant national obligé et de représentation de l’actualité difficile avec le Japon – esclaves sexuelles durant la guerre, paiement des dommages de guerre, revendication de l’île de Dokdo, etc. The Age of Shadows de Kim Jee-woon s’inscrit dans cette veine (dont Assassination a été le prototype). Le film n’était pas à Cannes, mais son réalisateur est connu pour son essai (manqué) à Hollywood (Last Stand avec Schwarzenegger). L’enjeu au sur le plan de la représentation politique était de taille pour ce film – enjeu trop gros pour un réalisateur de films de genre, souvent des démarquages subtils d’autres films. Un collaborateur coréen – le film est tiré d’une histoire vraie – a une attitude ambiguë avec ses autorités nippones de tutelle tout comme avec la résistance. Faut-il en faire un héros ou un martyr ? Le fin mot de l’histoire n’est pas connu historiquement.

Cette période coloniale a longtemps été un sujet tabou au cinéma (et partout ailleurs). Dans les années 1950, les films sud-coréens ont d’abord glorifié la résistance. Puis, avec la dictature, le sujet s’est tari au profit de films de guerre glorifiant l’armée (dont étaient issus les dirigeants des dictatures successives). Évoquer un mouvement de résistance en provenance du peuple non seulement affaiblissait l’image de l’armée mais pouvait aussi donner des idées malvenues aux Sud-Coréens des années 1960-80. De plus, les relations des dictatures avec l’empire nippon n’étaient pas au plus mal. Les dirigeants actuels prennent donc le risque de donner une image à la résistance pour susciter un sentiment anti-japonais. Les dommages collatéraux sont à leur risques et périls tant il est désormais possible de parler de collaborateurs (dont de nombreuses riches familles actuelles sont issus), de japonisation culturelle (alors que la pureté de la race est un dogme officiel), et de combattants émanant du peuple.

Vu les risques, le cinéaste, intelligent mais pas téméraire, a préféré saborder son film. Le collaborateur aura droit à la rédemption et finira par faire sauter à l’explosif ses autorités de tutelle japonaises. Il versera une larme pour ses victimes de la résistance. Laquelle s’avère organisée comme une véritable armée secrète – ce qui reste encore historiquement à prouver, tout comme son unité que l’on sait déjà inexistante. En bon réalisateur de genre, Kim Jee-woon tente d’oublier l’Histoire pour donner sa version de célèbres scènes de fusillade dans une gare (Brian de Palma), d’attentats dans une fête (Coppola) ou de poursuite sur les toits (Tsui Hark).

Si le film est désamorcé, c’est qu’il a été au départ involontairement amorcé par sa production américaine, la Warner Bros, pour qui le sujet ne semblait pas dangereux. Les producteurs de la Warner voulaient probablement surfer sur le succès de Assassination (17 millions d’entrées) tout en faisant un film acceptable pour les publics internationaux. On y avait même parlé de film « oscarisable ». Il est vrai qu’il est dépourvu de scènes larmoyantes, surcharges typiques du cinéma sud-coréen ; dépourvu corollairement aussi de rôles féminins en faire-valoir des héros et doté de dialogues et d’une bande-son un peu plus recherchés que les standards locaux. C’est donc tant bien que mal que la Warner rejoint la Fox sur le marché de la production locale. Et que Cannes peut se vanter d’avoir réconcilier ses choix avec le public sud-coréen. Si Tunnel, le meilleur des quatre films, qui a fait aussi le plus d’entrées, n’est ni « cannois » ni une production américaine, il montre que les interventions internationales ont fait se multiplier les possibles sur la scène du cinéma sud-coréen. Et c’est tout ce qu’on peut lui souhaiter.

A propos de l'auteur
Antoine Coppola
Réalisateur, Antoine Coppola enseigne le cinéma comme maître de conférences à l'Université Sungkyunkwan de Séoul. Il a aussi longtemps enseigné les cinémas d'Asie à l'université d'Aix-Marseille tout en étant consultant et délégué pour la Corée à la Semaine Internationale de la Critique du festival de Cannes et au San Sebastian Film Festival (2001-2006). Il a été programmateur au festival de Jeonju (Corée du Sud) et il collabore encore souvent avec des cinéastes, producteurs ou festivals d'Asie.