Economie
Expert - Le Poids de l'Asie

Au cœur de l'Asie du Sud-Est, le "Grand Jeu" commercial bat son plein

De gauche à droite, le président américain Barack Obama aux côté du Premier ministre vietnamien Nguyen Xuan Phuc, du premier ministre laotien Thongloun Sisoulith et du Premier ministre chinois Li Keqiang lors du 11ème sommet de l'Asie orientale à Vientiane le 8 septembre 2016.
De gauche à droite, le président américain Barack Obama aux côté du Premier ministre vietnamien Nguyen Xuan Phuc, du premier ministre laotien Thongloun Sisoulith et du Premier ministre chinois Li Keqiang lors du 11ème sommet de l'Asie orientale à Vientiane le 8 septembre 2016. (Crédits : YE AUNG THU / AFP)
À l’occasion du sommet de l’ASEAN, le président Obama a fait la première visite d‘un chef d’État américain au Laos, le pays le plus bombardé pendant la guerre du Vietnam qui avait disparu des radars Washington ; sa visite survient six mois après celle faite au Vietnam. Peuplés de 180 millions d’habitants, le Cambodge, Laos, Myanmar et le Vietnam (CLMV) situés aux marches de la Chine sont un enjeu des grandes puissances.
Phnom Penh a choisi son camp. Le gouvernement de Hun Sen a fait du Cambodge un pays tributaire et un allié stratégique de Pékin dans l’ASEAN, l’Association des Nations d’Asie du Nord-Est. Au contraire, Hanoï s’appuie sur Washington pour contrer les exigences chinoises dans en mer de Chine du Sud (ou mer de l’Est pour les Vietnamiens). La Birmanie a une attitude plus ambiguë : tandis que Tokyo cherche à retrouver son influence face à la Chine qui s’était imposée grâce aux sanctions internationales, Aung San Suu Kui vient de faire une seconde visite à Pékin et sa première en tant que Premier ministre de facto avant de se rendre à Washington. A Pékin, elle a eu l’occasion de discuter de l’avenir du barrage de Miysone dans la province de Kachin, dont la construction par la Chine a été brusquement interrompue par les autorités birmanes en 2012. La position du Laos est, quant à elle, difficile à décrypter. Alors que son gouvernement semblait suivre l’exemple du Cambodge, des observateurs signalent des hésitations vis-à-vis de la Chine. Le test sera la réalisation de la construction de la voie de chemin de fer entre la frontière chinoise et Vientiane, un tronçon stratégique de l’axe Kunming-Singapour.

La Chine, les États Unis et le Japon sont les principaux acteurs de cette région où longtemps aux abonnés absents, les Russes font leur retour. A la veille du forum économique d’Extrême-Orient de Vladivostok, Moscou a organisé un forum des affaires Russie-ASEAN.

Déficit envers la Chine, excédent sur les États Unis

Les « CLMV » (Cambodge, Laos, Myanmar, Vietnam) enregistrent les taux de croissance les plus rapides de l’ASEAN. Une accélération qu’explique leur insertion dans le commerce mondial et une multiplication par 20 de leurs exportations entre 2000 et 2015. Alors que le Laos (4 milliards de dollars en 2015) et la Birmanie (12 milliards) exportent essentiellement des ressources naturelles et énergétiques (dont l’hydroélectricité), les exportations du Cambodge (12 milliards) et du Vietnam (163 milliards) consistent de plus en plus en produits manufacturés (textile, et électronique). Cette composition explique que les CLMV apparaissent comme des tremplins de la Chine vers les États-Unis, l’Union européenne et le Japon.

Lorsque les CLMV se sont ouverts au début des années 1990, la Thaïlande était leur principal partenaire. Son Premier ministre souhaitait transformer cette zone de bataille en marché et Bangkok avait établi un statut spécial – le Bangkok International Banking Facility – pour attirer et canaliser les capitaux étrangers vers les CLMV. Malheureusement, les investissements se sont concentré dans l’immobilier thaïlandais. Survenu en juillet 1997, l’éclatement de la bulle spéculative a déclenché la crise asiatique. Si la Thaïlande, qui a des frontières communes avec trois des CLMV, demeure un partenaire important – tout particulièrement au Laos – son rôle est désormais plus modeste. Depuis 2000, l’ascension de la Chine a bouleversé la géographie économique des CLMV. A l’origine d’un tiers de leurs importations, elle est leur premier fournisseur en 2016, loin devant la Thaïlande (9 %), le Japon (6 %), l’UE (5 %) et les États-Unis (3 %).

Les importations des CLMV de la Chine, des États-Unis, du Japon et de la Thaïlande (données trimestrielles annualisées en milliards de dollars) de 1997 à 2016.
Les importations des CLMV de la Chine, des États-Unis, du Japon et de la Thaïlande (données trimestrielles annualisées en milliards de dollars) de 1997 à 2016.
La géographie des exportations est différente. Les États-Unis sont la première destination avec 20 % devant l’UE (19 %) et la Chine (15 %) – sachant toutefois qu’une partie des ventes à la Chine (bois et pierres précieuses) échappe aux douanes – et le Japon (8 %). La chute des cours des matières premières et le ralentissement économique ont interrompu la montée des exportations vers la Chine du Cambodge, du Laos et de la Birmanie, alors que celles du Vietnam continuent de progresser en 2016.
Les exportations des CLMV vers la Chine, les États-Unis, le Japon, l’UE et la Thaïlande (données trimestrielles annualisées en milliards de dollars de 1997 à 2016).
Les exportations des CLMV vers la Chine, les États-Unis, le Japon, l’UE et la Thaïlande (données trimestrielles annualisées en milliards de dollars de 1997 à 2016).
Ensemble, les CLMV dégagent un excédent dans leurs échanges avec les États-Unis qui est égal à leur déficit avec la Chine (30 milliards de dollars). Hormis le Laos, ils sont tous déficitaires avec la Chine et mesuré à l’aune du PIB, ce déficit représentait en 2015 14 % au Cambodge, 4 % en Birmanie et 17 % au Vietnam. Ce dernier entreprend beaucoup d’effort pour se libérer de l’emprise de la Chine et a signé des accords de libre-échange avec la Corée, l’Inde, l’Union européenne et adhéré au Partenariat transpacifique lancé par les Américains (Transpacific Partnership – TPP).

Vers une division du travail modifiée entre les CLMV et la Chine

Traditionnellement la Chine exportait des produits manufacturés vers les CLMV d’où elle importait des ressources naturelles. Cette division nord-sud du travail évolue :
  • Au Vietnam, elle a été bouleversée par l’entrée des investisseurs étrangers, depuis Intel jusqu’à Samsung qui assemble 40 % des Galaxy vendus dans le monde. Inexistants dans les exportations vietnamiennes vers la Chine en 2000, les produits de l’électronique en assuraient près d’un cinquième en 2015 et les composants électroniques représentaient un tiers des importations vietnamiennes de Chine.
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  • Au Cambodge qui en exporte autant que le continent africain, l’habillement, souvent confectionné avec des tissus chinois, représente près de 30 % de ses exportations vers la Chine.
  • À court terme, les CLMV sont confrontés au ralentissement chinois et au premier trimestre 2016, les exportations du Laos et de la Birmanie vers la Chine se sont contractées. À moyen et long terme, les CLMV bénéficieront de la montée des coûts chinois. Cette tendance justifie des déménagements des régions côtières vers les provinces chinoises de l’Ouest, et des délocalisations vers les pays limitrophes. À ces implantation s’ajoutent celles des entreprises japonaises dont les stratégies évoluent du « China plus one » – ne pas mettre tous les œufs dans le même panier – au « no China » avec l’objectif d’exporter en Chine à partir des CLMV. Le Vietnam et le Cambodge sont les destinations préférées des Japonais, mais l’extension probable de ce mouvement aux autres pays modifiera la division du travail avec la Chine.
    A propos de l'auteur
    Jean-Raphaël Chaponnière
    Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).