Histoire
Expert - Asie orientale, les racines du présent

Le Vietnam et ses alliances : retournements à répétitions

Photo du Le président vietnamien Tran Dai Quang et du conseiller d'Etat chinois Yang Jiechi
Le président vietnamien Tran Dai Quang (à droite) reçoit le conseiller d'Etat chinois Yang Jiechi au palais présidentiel à Hanoi, le 27 juin 2016. (Crédits : HOANG DINH NAM / AFP)
Aujourd’hui, le Vietnam est le principal opposant à l’expansion chinoise en mer de Chine du Sud. Cela s’est concrétisé depuis le début de 2016 en plusieurs étapes. D’abord avec des manifestations populaires de protestation – évidemment soutenues par le pouvoir, même si leur spontanéité est indéniable. Puis en mai, la visite du président Obama a abouti à la levée de l’embargo américain sur les ventes d’armes – mesure importante en soi mais constituant aussi un soutien diplomatique indirect. Par ailleurs, le Vietnam s’est rapproché des Philippines, également en pointe au sein de l’ASEAN (l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est) dans le refus de l’absorption de l’archipel des Spratleys par la République populaire de Chine.
Pour quiconque se souvient qu’il y a quarante-cinq ans, le Vietnam communiste était en guerre contre les Etats-Unis, et que bon nombre des bombardiers B-52 qui dévastaient le Nord s’envolaient de Clark Airbase, non loin de Manille, alors que des dizaines de milliers de soldats chinois étaient venus au Tonkin relever les bo doi partis combattre au Sud, et que Pékin décrivait l’amitié sino-vietnamienne comme l’union « des lèvres et des dents », le bouleversement est stupéfiant.
Il a fallu attendre les accords de Paris sur la réconciliation au Cambodge (octobre 1991) pour que Washington cesse d’y favoriser toutes les forces, Khmers rouges inclus, qui s’opposaient militairement aux Vietnamiens et à leurs clients locaux. Le rapprochement ultérieur fut progressif, favorisé par la disparition du grand protecteur soviétique (dont les navires, après ceux des Américains, avaient longtemps mouillé dans la baie de Cam Ranh), puis par le retrait quasi-total de la Russie d’Asie du Sud-Est. Il atteint son point d’orgue avec la visite à Hanoi du président Bill Clinton, en 2000. Il accompagnait la fin de la Guerre Froide en Asie du Sud-Est, concrétisée en 1995 par l’adhésion du Vietnam à l’ASEAN. La rivalité séculaire avec la Thaïlande à propos de l’hégémonie sur le Laos et le Cambodge y trouvait, sinon un point final, du moins une mise en sourdine durable.
Ce qu’on ne peut considérer que comme un retournement d’alliances de première ampleur (même si le Vietnam n’est aujourd’hui lié par aucun pacte militaire contraignant) n’est cependant en rien un événement unique dans la longue histoire du pays. Le musée d’histoire du Vietnam de Hanoi consacre certes quelques salles aux « guerres de libération » contre la France (1946-1954) et contre les Etats-Unis (1959-1975), mais beaucoup plus aux combats récurrents contre le grand voisin du Nord.
Faut-il rappeler que le Dai Viet, qui donna le Vietnam, se constitua à partir de l’ancienne province chinoise de l’Annam (Sud pacifié), conquise sous la dynastie Han (la date communément retenue est 111 avant notre ère), et conservée comme marche plus ou moins autonome jusqu’en 939 ? Ce gros millénaire fut émaillé de révoltes, la plus mémorable étant, en 40 après Jésus-Christ, celle dirigée par les sœurs Trung, assimilées à l’époque coloniale à des Jeanne d’Arc asiatiques. La confrontation avec la Chine ne cessa pas avec l’indépendance. Cependant, si demeure la contrainte géographique liée à un voisinage d’autant plus délicat que la partie est de la frontière commune se situe en terrain ouvert et en zone peuplée, il y a deux manières fondamentales de la traiter : s’accommoder ou se confronter. La première méthode fut la plus constamment suivie : la monarchie viet reconnut une vassalité guère plus que symbolique vis-à-vis de l’empereur de Chine, le modeste tribut à verser garantissant en contrepartie une certaine protection contre les envahisseurs. Ainsi, en 1884, Pékin entra-t-il en guerre contre la France, qui entendait lui faire reconnaître son protectorat sur l’Annam et le Tonkin, et la contraignit par les armes l’année suivante à renoncer à sa suzeraineté.
Le Vietnam avait aussi accepté la culture chinoise sous toutes ses facettes (écriture, religion, administration, beaux arts, architecture, poésie…) comme grand modèle, ce qui rendait toute rupture franche proprement impensable. La pacification de sa frontière septentrionale lui donnait en outre les coudées franches pour consacrer ses forces à sa lente expansion vers le Sud, marquée par des siècles de durs combats contre le Champa (XIe-XVIIIe siècle), puis, à partir du XVIIe siècle, un grignotement des terres khmères en Cochinchine. La seconde méthode, confrontationnelle, fut plus souvent à l’initiative de la Chine, tant la disproportion des forces était grande.
Ainsi, dans la seconde moitié du XIIIe siècle, le Dai Viet eut-il à repousser deux invasions des Mongols, qui venaient de s’emparer de l’empire. Le Vietnam eut également à pâtir des troubles internes de son voisin, les vaincus pouvant à l’occasion se replier sur son territoire, à l’instar des Pavillons Noirs, issus de la grande commotion des Taiping (1851-1864), et éléments de trouble en Indochine du nord dans les années 1870. La dernière tentative de la Chine pour rétablir sa suzeraineté par la force eut lieu au début de 1979, juste après l' »affront » de la conquête vietnamienne du Cambodge des Khmers rouges, Etat client de Pékin. L’affrontement, meurtrier et dévastateur, continue à surdéterminer les actuelles tensions.
Trop dépendre du seul bon vouloir de son voisin n’a rien de rassurant. C’est pourquoi le Vietnam, quand il en eut l’opportunité, tenta de s’allier avec ceux qui pouvaient représenter un moindre mal. Ainsi, en 1787, le souverain Nguyen (Cochinchine) signa-t-il un traité d’assistance militaire avec la France, par l’intermédiaire de Monseigneur Pigneau de Béhaine. Il s’agissait surtout de réunifier au profit du futur empereur Gia Long un pays en proie à la guerre civile. Ces violentes dissensions internes, qui ont dominé le dernier demi-millénaire d’histoire vietnamienne, opposant généralement le nord au sud, ont renforcé la tentation du recours à l’étranger (Chine incluse) pour régler les querelles intestines. C’est donc un jeu assez compliqué qui se mène, où l’antagonisme primordial (avec la Chine), seul à apparaître existentiel, est mêlé aux luttes intérieures pour le pouvoir, ainsi qu’aux antagonismes plus momentanés avec d’autres pays. D’où sans doute l’impression d’une versatilité de la politique étrangère de l’Etat ou des élites vietnamiennes.
Qu’on en juge. Une fois le pays réunifié (1802), la dynastie Nguyen s’écarta rapidement de l’alliance française, pour revenir à la fidélité traditionnelle à une Chine que ses propres difficultés internes et externes rendaient peu inquiétante. Cela n’entrava guère, on l’a vu, le retour en force de la France, à partir de 1858. A ce propos, les élites vietnamiennes se divisèrent bientôt : certaines (au Sud surtout) finirent par trouver leur compte à la colonisation, d’autres – les plus traditionnelles – continuèrent de s’appuyer sur la Chine, en outre « grand arrière » constant des guérillas et mouvements politiques opposés à la France. D’autres encore, dans la jeunesse nationaliste du début du XXe siècle, commencèrent à se tourner vers le Japon, auréolé de sa victorieuse résistance aux empiètements occidentaux et russes (mouvement Dong Du, »aller à l’Est », en 1907-08).
Après 1917, l’attraction pour une Russie bolchevique qui se présentait comme libératrice des opprimés vint s’ajouter à ces tentations, et après 1945, celle pour des Etats-Unis soudainement érigés en puissance dominante en Asie du Sud-Est, et en outre porteurs d’un discours anticolonialiste. Chacun de ces choix, qui déterminait concrètement des projets d’alliances, se cristallisa en mouvement politique : les modérés constitutionnalistes étaient pro-français, les nationalistes du VNQDD pro-chinois (tant que le Kuomintang domina sur le continent), les communistes pro-soviétiques (et associés aux communistes chinois), les sectes politico-religieuses (Caodaïstes en particulier) et divers jeunes nationalistes pro-japonais – puis, après 1945, de plus en plus pro-américains.
Les terribles affrontements de la tragique « guerre de Trente ans » (1946-75) furent certes davantage binaires. Cependant, les anticommunistes hésitèrent un moment entre France et Etats-Unis, sans oublier les pays de la région (Thaïlande, Philippines) qui allaient se réunir en 1954 au sein de l’OTASE (Organisation du traité de l’Asie du Sud-Est, ou Pacte de Manille). Quant aux communistes, après une brève lune de miel avec les services secrets américains dans le cadre de la Grande Alliance contre le Japon et les autres pays de l’Axe, ils se tournèrent vers l’URSS, mais aussi vers une Chine disposée à les soutenir, même quand (jusqu’en 1949) elle relevait du Kuomintang anticommuniste. Plus discrètement, ils construisaient d’utiles relations au Laos, au Cambodge et en Thaïlande, tant avec une partie des autorités que par l’aide à la formation de mouvements communistes locaux. Ils se bâtissaient ainsi une manière de grand arrière, à la fois vers le Nord et vers l’Ouest, qui leur permettrait de protéger et reconstituer leurs forces face aux coups de boutoir des armées française et américaine. Jusqu’en 1978 (traité d’amitié avec l’URSS, et entrée du Vietnam réunifié dans le Conseil d’Assistance Economique Mutuelle administré par Moscou), ils surent ne pas choisir entre URSS et Chine communiste, suscitant au contraire une émulation entre les deux grands donneurs d’aide.
Ce fut au prix de concessions qu’Hanoi a aujourd’hui lieu de regretter. Ainsi, en 1958, au moment où la priorité était à la relance de la guérilla au Sud, la souveraineté chinoise fut-elle unilatéralement reconnue sur les archipels de mer de Chine méridionale. Cela n’eut que peu de conséquences avant 1974, quand une opération navale de Pékin conduisit à l’éviction complète des forces du Sud-Vietnam des îles Paracels. Hanoi n’était guère à même de protester, mais, une fois le pays réunifié, l’accord de 1958 fut dénoncé, ce qui conduisit à de sanglants incidents, et à l’actuel blocage. Celui-ci fut l’un des éléments moteurs de l’inflexion à 180° de l’insertion diplomatico-stratégique du Vietnam après l’effondrement soviétique. De ce point de vue, tout se passe comme si c’était le Sud qui avait gagné la guerre !
Ceux qui s’étaient battus à ses côtés (Etats-Unis, Thaïlande, Philippines, Corée du Sud) et ceux qui le soutenaient (Taïwan, Singapour) sont ceux sur lesquels comptent les actuels communistes vietnamiens… Ils verraient comme une tragédie le départ de la VIIème flotte américaine des eaux asiatiques, dans le cadre d’un retour des Etats-Unis à l’isolationnisme, ce vers quoi penche un Donald Trump. La France, quant à elle, a connu son retour en grâce dès la période gaullienne, compte tenu de son anti-américanisme. Mais son peu de poids dans la région fait qu’elle est pour le Vietnam une carte très secondaire. Indiquons enfin que le pire n’est heureusement pas sûr : lui comme la Chine sont condamnés à rester voisins et partenaires (au moins en matière économique), ce qui pousse à un certain réalisme.
A propos de l'auteur
Jean-Louis Margolin
Jean-Louis Margolin est maître de conférences en histoire contemporaine à Aix-Marseille Université. Chercheur à l'Institut de Recherches Asiatiques (IrASIA/CNRS), et initialement spécialiste de Singapour, il étudie les contacts commerciaux, culturels et coloniaux entre l’Europe et l’Asie du Sud-Est. Il se consacre également à l’analyse des violences de masse en Asie orientale au XXe siècle, aux effets de la mondialisation dans cette partie du monde, ainsi qu’à l’émergence de Singapour, de Taiwan et de la Corée du Sud. Dernier ouvrage publié (avec Claude Markovits): Les Indes et l'Europe: Histoires connectées, XVe-XXIe siècle (Paris, Gallimard, Folio-Histoire, 2015).