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Témoin - Siau-Lian-Liang, être jeune à Taïwan

 

Taïwan : la grève nouvelle génération à China Airlines

Des employées de la compagnie China Airlines en grève arborent des pancartes où l'on peut lire "Se battre pour le droit des travailleurs, c'est aussi garantir de bonnes conditions de sécurité en vol".
Des employées de la compagnie China Airlines en grève arborent des pancartes où l'on peut lire "Se battre pour le droit des travailleurs, c'est aussi garantir de bonnes conditions de sécurité en vol". (Crédit : SAM YEH / AFP).

Aux yeux d’un Européen, un mouvement de grève dans une compagnie aérienne nationale n’a rien que de très banal. A Taïwan, celui qui vient de toucher China Airlines (CAL – 中華航空) était pourtant exceptionnel : c’était le premier. Un mouvement inédit, bref et qui s’est conclu par la victoire des grévistes, jeunes pour la plupart et guidés par une nouvelle génération de syndicalistes.
Le recours à la grève est tout à fait exceptionnel à Taïwan. Le tissu industriel, composé pour grande part de petites entreprises familiales, est peu propice à l’implantation des syndicats, et la loi a longtemps entravé l’organisation des salariés – en 1987, à la levée de la loi martiale, un article de recherche pouvait ainsi titrer : « Il n’y a pas de grèves à Taïwan ».

Ce n’est qu’en 2011 que le droit des syndicats à représenter les salariés, à négocier en leur nom des accords avec les employeurs et à mener des grèves a été véritablement reconnu. La loi prévoit désormais l’adhésion obligatoire au syndicat de l’entreprise et fournit un cadre légal à la grève. Une grève ne peut toutefois être déclenchée que si elle a été approuvée, lors d’un vote à bulletin secret, par la majorité des adhérents du syndicat déposant le préavis.

A China Airlines, ce n’est pas le syndicat propre à l’entreprise qui est à l’origine de la grève des stewards et hôtesses qui a provoqué, vendredi 24 juin, l’annulation de dizaines de vols et affecté quelque 20 000 passagers. Plutôt que le syndicat « maison », peu revendicatif, c’est une nouvelle organisation catégorielle : le Syndicat des stewards et hôtesses de l’aéroport international de Taoyuan, qui a porté le flambeau de la contestation. Ses 2 638 membres sont principalement des salariés de China Airlines mais il compte aussi des adhérents d’autres compagnies, tous ayant rejoint le syndicat de manière volontaire.

Ces dernières années, avec l’ouverture des vols directs entre Taïwan et la Chine, la croissance du secteur touristique à Taïwan et l’amorce d’un positionnement de l’aéroport international de Taoyuan (le plus grand à Taïwan, avec 38 millions de passagers en 2015) en hub de transit pour des vols internationaux, les compagnies locales, et notamment China Airlines, ont multiplié les recrutements, notamment d’hôtesses et de stewards.

Dans le même temps, la compagnie nationale a été confrontée à la concurrence des compagnies low-cost, de plus en plus nombreuses à desservir ou à être basées sur l’île, et les conditions salariales et de travail du personnel naviguant a subi, de manière assez classique pour le secteur aérien, un alignement (ou des velléités d’alignement) vers le bas.

Alors que le gouvernement et le Parlement s’apprêtaient à redéfinir la durée légale du travail et à garantir deux jours de repos hebdomadaires à l’ensemble des salariés à Taïwan, la direction de China Airlines, compagnie privée mais dont l’Etat est l’actionnaire principal, a cherché à limiter l’impact sur ses comptes de cette nouvelle réglementation, notamment en rognant sur les temps de pause et de transfert jusqu’ici assimilés à du temps de travail.

Depuis plusieurs semaines, le Syndicat des stewards et hôtesses de l’aéroport international de Taoyuan avait multiplié les mises en garde, les actions ponctuelles et les tentatives de négocier une annulation du plan de la direction de China Airlines. En vain.

Les Taïwanais ont alors assisté (en direct à la télévision bien sûr) à la première grève de l’histoire dans une compagnie aérienne locale. Les membres du syndicat ont d’abord voté à bulletin secret la grève (à plus de 95 %), puis annoncé que celle-ci débuterait le 24 juin à 00h. On a alors vu sur les écrans les jeunes visages (particulièrement télégéniques) de centaines de grévistes assemblés devant les bureaux de Taïpei de la compagnie (préférés au siège, lequel est désormais situé près de l’aéroport de Taoyuan, loin du centre de la capitale), où ils ont passé la nuit. On a pu voir à leurs côtés des figures de la contestation sociale, dont certains anciens leaders et soutiens du « mouvement des tournesols ». Les revendications des grévistes ont en outre été expliquées en détail par des blogueurs populaires.

Immédiatement, le mouvement a bénéficié d’un large soutien au sein de la population et plus particulièrement de la jeunesse, soutien palpable sur les réseaux sociaux et dans les reportages télévisés.

« Nous voulons dire à l’Etat et aux capitalistes que Taïwan doit dire adieu aux heures supplémentaires et aux longues heures de travail », a déclaré le syndicat.
C’est bien la culture du travail à Taïwan, caractérisée par le conservatisme et le paternalisme des employeurs, de longues heures de présence au bureau ou dans l’entreprise, et la faiblesse du dialogue social en général, que remettent en cause les grévistes dans une entreprise qui sans doute se prêtait bien à ce genre d’action, en raison de sa grande taille et du rôle qu’y joue l’Etat.

Les principaux partis politiques ont d’ailleurs très vite apporté leur soutien aux grévistes (non sans arrière-pensées mais laissons à d’autres le soin de décrypter ces jeux) et le président de China Airlines a été prestement remplacé, ce qui a facilité la sortie de crise et la prise en compte des revendications des grévistes, moins de 24 h après le début du conflit.

De nombreux jeunes salariés se sont reconnus dans ce mouvement. Tony, un jeune Taïwanais travaillant dans une agence de relations publiques à Shanghai, en Chine, témoigne ainsi sur Facebook : « En Chine, un grand nombre de choses injustes se produisent tous les jours mais il n’y a aucun moyen de protester. Voir des syndiqués taïwanais être si unis et se battre pour leurs droits tout en se sentant si proches de leur entreprise est quelque chose d’enthousiasmant. Ce ne sont pas « des enfants gâtés ». Ils sont comme vous et moi. Ils aiment tous leur travail et c’est pourquoi ils se battent, pour conserver de bonnes conditions de travail. »

Cette première grève chez China Airlines pourraient rapidement faire des émules. Le syndicat de l’entreprise, sans doute pour ne pas être dépassé, demande en effet à la direction d’étendre à tout le personnel l’accord conclu avec les hôtesses et stewards, et menace de faire grève début juillet. Même chose chez Mandarin Airlines, une filiale du groupe, où le personnel menace de faire grève le 7 juillet en cas d’échec des discussions. Enfin, selon plusieurs observateurs, le personnel infirmier des hôpitaux, dont les horaires de travail sont encore plus lourds et qui bénéficie lui aussi d’un important capital de sympathie, pourrait être le prochain à réclamer à travers la grève de meilleures conditions de travail.
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A propos de l'auteur
Pierre-Yves Baubry
Après avoir travaillé en France et en Chine dans le domaine de la communication et des médias, Pierre-Yves Baubry a rejoint en 2008 l’équipe de rédaction des publications en langue française du ministère taïwanais des Affaires étrangères, à Taipei. En mars 2013, il a créé le site internet Lettres de Taïwan, consacré à la présentation de Taïwan à travers sa littérature.