Culture
Expert - Vins d'Asie

 

Thaïlande : "Château de l'Opéra", vin aquatique

Une cultivatrice thaïlandaise dans une vigne de la PB Valley Winery à Khao Yai, à environ 200 km au nord-est de Bangkok, le 4 mars 2010.
Une cultivatrice thaïlandaise dans une vigne de la PB Valley Winery à Khao Yai, à environ 200 km au nord-est de Bangkok, le 4 mars 2010. (Crédits : AFP PHOTO / Nicolas ASFOURI)

Lorsqu’en 2001 il devint Premier ministre, Thaksin Shinawatra adapta à la Thaïlande le concept japonais OVOP (One Village One Product). Comme la carte santé à 30 bahts, c’était là une façon habile d’asseoir son pouvoir, surtout dans les régions relativement pauvres du Nord-Est, qui souffrent souvent sécheresse ou d’inondations. Région la plus peuplée du pays, l’Isan avait largement contribué à la victoire de cet homme d’affaires multimillionnaire, pionnier du téléphone mobile.
OTOP (One Tambon One Product – Un Village, un Produit) devait aider les paysans à diversifier leurs revenus et à faire connaître au reste du pays les richesses cachées de la région de l’Isan. Chaque village recevant un million de bahts (environ 25 000 euros). On vit bientôt fleurir des produits aussi divers que les bananes séchées (en nombre quasi-astronomique), les broderies en tout genre et de toutes couleurs, les paniers en osiers ou en tricot, les coussins de toutes dimensions, ainsi que des modèles réduits de jonques chinoises (qui ressemblaient étrangement à celles que je voyais à Hô-Chi-Minh-Ville), des jus d’herbes médicinales, des vitamines, des parfums à la vie brève, des mini-smoking pour habiller bouteilles de vin ou d’eau. Ne manquait que le raton laveur cher à Jacques Prévert.

Il y avait du bon, du médiocre et de l’inutile. Et aussi quelques rumeurs persistantes sur la mise en poche du million par certains chefs de village, leurs femmes, ou leurs proches.

Il y avait pléthore aussi de vins. Vins de fruits divers, du mangoustan à l’ananas, en passant, mais oui, par le raisin. Mais attention, pas de cabernet franc ou de gamay, rien à voir avec le merlot ou le Pinot noir. Non, du bon raisin de table, souvent acheté au marché. Or, bien rares sont les raisins qui sont à la fois bon en bouche et sous forme de jus fermenté. Le muscat ? Oui, mais il ne pousse pas de muscat en Thaïlande, du moins pas à cette époque où l’industrie vinicole en était encore à ses premiers balbutiements.

Passionné par le vin depuis mon enfance, écrivant sur le sujet régulièrement dans la presse thaïlandaise de langue anglaise, je me fit un devoir de chercher la perle rare. En voici une, dont je suis l’heureux possesseur, et qui orne ma modeste cave depuis une bonne douzaine d’années. Je vous livre le texte complet de l’étiquette :

« Château de l’Opéra,
Referenced
Grand Premier Cru
Apellation Grave Contrôlée
Bordeaux Supérieur
Mis en bouteille au chateau. »
Et le tout est embelli d’un blason qui me semble dater de l’Empire byzantin.
Le "Château de l'Opéra", vin fabriqué en Thaïlande.
Le "Château de l'Opéra", vin fabriqué en Thaïlande. (Copyright : Jacques Bekaert)
Ce Château, non millésimé, est à l’œil bien étrange. La couleur ? Aquatique, avec quelques menus fragments noirâtres en flottaison. Un flacon que je ne déboucherai jamais. Que je léguerai à mes héritiers qui eux-mêmes…
Par Jacques Bekaert

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A propos de l'auteur
Jacques Bekaert (1940-2020) fut basé en Thaïlande pendant une quarantaine d'années. Il est né le 11 mai 1940 à Bruges (Belgique), où sa mère fuyait l’invasion nazie. Comme journaliste, il a collaboré au "Quotidien de Paris" (1974-1978), et une fois en Asie, au "Monde", au Far Eastern Service de la BBC, au "Jane Defense Journal". Il a écrit de 1980 a 1992 pour le "Bangkok Post" un article hebdomadaire sur le Cambodge et le Vietnam. Comme diplomate, il a servi au Cambodge et en Thaïlande. Ses travaux photographiques ont été exposés à New York, Hanoi, Phnom Penh, Bruxelles et à Bangkok où il réside. Compositeur, il a aussi pendant longtemps écrit pour le Bangkok Post une chronique hebdomadaire sur le vin, d'abord sous son nom, ensuite sous le nom de Château d'O. Il était l'auteur du roman "Le Vieux Marx", paru chez l'Harmattan en 2015, et d'un recueil de nouvelles, "Lieux de Passage", paru chez Edilivre en 2018. Ses mémoires, en anglais, ont été publiées en 2020 aux États-Unis sous le titre "A Wonderful World".