Economie
Témoin - Mon école d'art à Pékin

 

Le jour où Wechat a changé ma vie

L'application du réseau social Wechat est la plus utilisée au monde.
L'application du réseau social Wechat est la plus utilisée au monde. (Source : Techcrunch)
Comme je l’ai déjà raconté, il m’a fallu du temps pour adapter mon offre et ma communication au public chinois. Il m’a déjà fallu du temps pour que je comprenne les différents enjeux liés à l’entreprenariat et à la direction d’une société. Passer de mon savoir-faire et de ma vision – l’éducation artistique à la portée de tous – à la direction d’une école d’art en Chine, a été un travail difficile qui m’a demandé beaucoup de remise en question, de gestion de mes propres erreurs et un constante adaptation aux nouvelles données comprises quotidiennement. En résumé, ça a été et ça reste très difficile.
Je me souviens encore d’une conversation avec un ami qui, dix huit mois après l’ouverture de Atelier, me disait : « Adapte-toi au marché, tu as besoin de la population locale pour faire grandir ton entreprise, parle leur, leur langage. » Je répondais : « Je n’ai pas besoin d’eux, ils viendront à moi. » Je n’avais rien compris.

A l’époque je communiquais avec des newsletters en anglais ; elles étaient plus ou moins lues, essentiellement par la population expatriée. On m’avait parlé de ce nouveau réseau social – Wechat – mais je ne trouvais d’intérêt que dans Facebook, que j’employais pour communiquer avec mes proches.

Wechat est un réseau qui s’utilise sur le téléphone ou la tablette. C’est un réseau pour communiquer par chat ou messages vocaux. Il y a un « mur » sur lequel on peut partager des photos, vidéos, articles ou humeurs (tout en restant sous le radar de la censure, mais mon métier ne me confronte pas à cette problématique). Des « comptes officiels » permettent aussi à des entreprises d’envoyer des newsletters à des inscrits et de les partager sur le mur ou dans des groupes.

Il y a plus d’un an, voyant que le monde chinois ne tournait plus sans Wechat, je monte un compte officiel pour Atelier. Tout est en chinois, je laisse la main à mon assistante qui se débrouille tant bien que mal pour adapter nos newsletters au format du réseau social et les traduire pour que nous puissions publier en deux langues (anglais et chinois). Nous découvrons assez vite un certain intérêt pour nos posts ; nous essayons différents formats, contenus et remarquons que certaines de nos publications sont très lues et partagées. Les clients commencent à nous contacter directement sur Wechat ; ils partagent nos articles et nous avons des inscriptions régulières sur notre plate-forme.

En octobre dernier, alors que nous sommes dans une situation de perte de vitesse assez grave qui met réellement en jeu la survie de Atelier, nous décidons de repenser notre stratégie de communication. Nous arrêtons la newsletter qui est de moins en moins lue, à laquelle plus personne ne s’abonne et qui nous coûte du temps et de l’argent puisque nous externalisons sa gestion. Nous nous concentrons alors sur nos articles wechat. Et plutôt que de se limiter à poster sur nos promotions ou nos événements, nous publions aussi des articles sur des artistes, l’éducation artistique, le contenu de nos classes et nos idées. Nous nous inspirons de certaines institutions artistiques et musées que je suis sur d’autres réseaux sociaux pour créer du contenu un peu différent, qui toucherait un autre public que nos clients directement, et qui se diffuserait plus facilement. Nous créons par exemple une météo artistique que nous publions tous les lundis – cette semaine nous parlons de l’été qui s’installe à Pékin avec les peintures de piscines de David Hockney. Le résultat est immédiat : nos posts sont de plus en plus lus ; notre clientèle évolue très vite avec un afflux d’élèves chinois ; nous gagnons plus de cent followers par mois.

Ce changement affecte aussi notre travail. Les parents d’élèves nous contactent en chinois. Nous ne recevons presque plus d’emails. Tout se passe sur la plate-forme du réseau social. Au lieu de donner notre brochure nous proposons aux gens de scanner notre QR code. Au lieu de la traditionnelle carte de visite en papier, on s’échange des cartes de visites virtuelles, on s’invite à des groupes et on parle dans toutes les langues (le réseau contient un outil de traduction). Mon téléphone ne sonne plus, mes emails se raréfient. Je reçois des messages en permanence et les gens qui veulent me parler me demandent d’ailleurs l’autorisation de m’appeler sur wechat !

Ce réseau régit maintenant la majeure partie de la communication de Atelier – notre communication interne (il est possible de créer des groupes de discussions par thème) et externe. Mon mode de communication personnel a lui aussi évolué. Outre le fait que j’ai insisté auprès de ma famille pour qu’ils se mettent sur Wechat afin d’échanger des messages, des photos de mes enfants et des vidéos en direct de notre vie à l’autre bout du monde, je me construis une image publique à travers mes posts sur le mur du réseau social. Je poste des photos de mon travail, de bons moments en famille et des articles sur la créativité ou des artistes que j’aime. Mes amis et connaissances suivent les aventures de Atelier ; mes clients aiment suivre l’intimité que je leur donne à voir, et je travaille sur l’image que je veux donner de moi. Je ne suis pas seulement directrice de Atelier, je suis active, créative, mère épanouie de deux enfants, passionnée par mon travail, par l’art et la culture et heureuse en Chine. Enfin, c’est ce que je donne à voir. Et ça marche ! Je reçois des messages de clients qui me parlent de mes filles, de mes voyages ou de mon mode de vie. Cette proximité donne à mon école une image plus humaine et plus séduisante.

Mes habitudes de communication professionnelles et personnelles, la stratégie de communication de mon entreprise, notre travail d’équipe ont été redéfinis par ce réseau social en à peine plus d’une année. Mon entreprise s’est positionnée sur le marché chinois sans vraiment de prise de décision stratégique, mais plutôt en s’adaptant aux usages grâce à la puissance et à l’omniprésence de ce réseau social dans la vie de tout le monde, tous les jours – pour le meilleur et pour le pire.

A propos de l'auteur
Marianne Daquet
Marianne est arrivée en Chine il y a neuf ans, un peu par hasard à la suite de la rencontre au mariage d'amis d'un Français établi à Pékin depuis plusieurs années. Venue pour des vacances et un flirt, elle s'installe dans la capitale chinoise, y développe son activité d'artiste et commence à donner des cours d'arts pour gagner sa vie. En 2012, elle fonde en collaboration avec une autre Française, une école d'art nommée Atelier. Installée dans un appartement d’un quartier assez central, on y enseigne l'art aux enfants, adolescents et adultes de toutes nationalités. Marianne s'est lancée début 2015 dans une nouvelle aventure en ouvrant une deuxième branche d'Atelier à Shunyi, dans la périphérie pékinoise.