Histoire
Expert - L'Asie en Russie

L'Empereur de Chine n'a pas reçu la première ambassade russe

Cette carte conçue par le Hollandais Jodocus Hondius et intitulée "Une nouvelle description de l'Asie", était en usage au moment de la première ambassade russe en Chine.
Cette carte conçue par le Hollandais Jodocus Hondius et intitulée "Une nouvelle description de l'Asie", était en usage au moment de la première ambassade russe en Chine. (Crédits : Collection spéciale "China in Maps") de la bibliothèque de la Hong Kong University of Science and Technology (HKUST), reproduite par la HKUST dans le livre "China in European Maps", Hong Kong, 2003, ISBN 962-86403-9-9).
La première ambassade russe attestée part de Tobolsk pour Pékin en 1618. Elle est dirigée par un Cosaque de Tomsk, Ivan Petlin. Une ambassade organisée en totalité par les pouvoirs locaux sibériens, et les Cosaques. Détails qui confirment l’importance de ces derniers dans l’exploration et la conquête de la Sibérie, ainsi que celle des autorités locales sibériennes dans les relations russo-chinoises – nous reviendrons ultérieurement sur ce dernier point, qui est encore valable aujourd’hui.
L’ambassade part vers la Mongolie en compagnie des envoyés de l’Altyn-khan (titre désignant le khan des Mongols du Nord-Ouest à cette époque) de retour de Moscou. Il lui faut trois mois pour parvenir jusqu’à Pékin, où elle arrive par le Nord après avoir longé la Grande Muraille.

L’entreprise de ces premiers ambassadeurs ne sera pas franchement couronnée de succès : ils ne sont pas reçus à la cour de l’empereur, où on ne sait visiblement pas trop quoi faire de ces hôtes inattendus venus d’un pays jusque-là inconnu. De plus, les fonctionnaires impériaux leur font comprendre que leurs cadeaux ne sont pas dignes d’être présentés à l’empereur, or il est impossible d’être admis auprès du « Fils du Ciel » sans présents à la hauteur…

Bref, au bout de quatre jours nos ambassadeurs repartent quasiment bredouilles. Ils se voient certes confier un certificat impérial, qui permet l’établissement de futures relations commerciales et autorise des ambassades russes à se rendre en Chine. Malheureusement, personne en Russie n’est en mesure de déchiffrer le texte, et son sens général ne sera compris qu’à la fin du XVIIème siècle !

Cependant, l’ambassade de Petlin n’est pas totalement dénuée d’intérêt sur le long terme. Il a découvert un itinéraire terrestre pour se rendre en Chine à travers la Sibérie et la Mongolie. Mais surtout, le compte-rendu de son voyage comporte des informations précieuses sur la Chine et les régions limitrophes ainsi qu’un plan de l’empire chinois (malheureusement perdu depuis). Son compte-rendu sera d’ailleurs rapidement traduit dans plusieurs langues européennes (dès 1625 en anglais, puis dans d’autres langues, de manière plus ou moins complète). Il servira à tous ceux qui souhaitent établir des relations avec la Chine. Mais en Russie, le compte-rendu du voyage de Petlin n’est accessible qu’à un tout petit nombre de personnes car il est classé confidentiel…

Il est intéressant de remarquer que pendant longtemps, les historiens russes émettront des réserves quant à ce voyage, mettant par ailleurs en avant une ambassade qui lui aurait été antérieure, celle de deux Cosaques, Petrov et Yalytchev, soi-disant envoyés en Chine par Ivan IV le Terrible en 1567. Le grand historien russe Karamzine lui-même (1766-1826, sa famille est d’ailleurs d’origine tatare) est l’auteur de cette confusion, car non content de remettre en cause la réalité de l’ambassade de Petlin, il va même jusqu’à accuser ce dernier d’avoir recopié les notes de Petrov et Yalytchev. Son analyse ne se fonde pas sur des archives fiables, mais sur des annales et chroniques plus tardives, de seconde main et donc douteuses. Certains historiens russes et chinois mentionnent pourtant encore le voyage de 1567, alors qu’il n’apparaît absolument pas dans les archives de l’époque.

Il paraît avéré aujourd’hui que la première ambassade russe en Chine est bien celle de Petlin, même si son importance n’apparaîtra que plus tard. Quant à celle de Petrov et Yarlytchev, elle n’a tout bonnement jamais eu lieu !

Pour la petite histoire…

Lorsque les relations entre les deux Etats commenceront à être plus officielles, se posera le problème de la langue à utiliser lors des négociations. Les deux parties se mettront d’accord pour utiliser le mongol, langue commune aux deux ! Parallèlement, le latin sera aussi utilisé, avec des missionnaires jésuites comme interprètes côté chinois… mais c’est encore une autre histoire !

A propos de l'auteur
Céline Peynichou
Céline Peynichou est diplômée de l'université Paris IV-Sorbonne en langue et civilisation russe et en histoire, et titulaire d'un DESS en relations internationales de l'INALCO. Elle a travaillé plusieurs années en Russie et enseigne aujourd'hui en lycée professionnel. Elle donne aussi des cours d'histoire-géographie en russe en section européenne en lycée général.