Politique
Expert - Dans l'oeil de Taïwan

 

Taïwan : 2016, début d’une nouvelle ère

Tsai Ing-wen, la présidente taïwanaise élue, lors d'une conférence de presse à Taipei le 15 mars 2016.
Tsai Ing-wen, la présidente taïwanaise élue, lors d'une conférence de presse à Taipei le 15 mars 2016. (Crédits : AFP PHOTO / SAM YEH)
Tout le monde semble attendre Tsai Ing-wen, dans son discours d’investiture de ce vendredi 20 mai, sur la question du « Consensus de 1992 ». Le Kuomintang – et le Parti communiste chinois avec lui – semble avoir réussi sur ce point à réduire le débat de l’identité, de la politique internationale, et des politiques conduites par Taïwan à sa relation avec la Chine. Mais ce n’est sans doute pas sur ce dossier qu’on trouvera demain Mme Tsai, qui devrait présenter le « consensus de 1992 » pour ce qu’il est : une vue de l’esprit.
L’expression « consensus de 1992 » a été inventée en 2000 par un ministre du Kuomintang, avant le changement de pouvoir qui a vu arriver Chen Shuibian à la présidence. Plutôt que de l’attaquer de front et d’en dénoncer l’invention, Tsai Ing-wen saura plutôt déconstruire ce « consensus » de façon habile, en rappelant simplement l’historicité de la rencontre de 1992. Celle-ci a bien eu lieu entre des négociateurs des deux rives, au statut officiellement non officiel, mais mandatés par leur pouvoir respectif. Ce fut la première rencontre non secrète entre émissaires des deux bords.

Tranquillement, la nouvelle présidente décrira sans doute ensuite en bonne logique ce qu’a permis la rencontre : briser la glace, publiquement ; et ce qu’elle n’a pas fait : une déclaration écrite, un accord, ou un traité. Tsai Ing-wen conclura sûrement que la rencontre était historique, mais n’a pas débouché sur autre chose qu’un constat d’accord – sur le fait qu’il n’y ait qu’une seule Chine – assorti d’un désaccord – parle-t-on de la République populaire de Chine ou de la République de Chine (nom officiel de Taïwan)… Le seul consensus de 1992, rappellera-t-elle peut-être élégamment, est ainsi d’être d’accord pour être en désaccord, selon l’expression anglaise « to agree to disagree ». Si elle pousse un peu plus loin, elle notera possiblement que Taïwan n’était pas à l’époque encore pleinement démocratique. Si la loi martiale a été levée en 1987, les « dispositions temporaires », qui faisaient l’essentiel du régime légal de la dictature, ont été supprimées seulement quelques mois avant la rencontre. Aussi, le KMT n’a été mandaté ni par le peuple, ni par sa représentation nationale, pour négocier des accords qu’il n’a d’ailleurs pas signé. CQFD.

Il est à parier que l’urgence et le nombre des dossiers intérieurs délicats que laisse aujourd’hui le Kuomintang en héritage à la nouvelle présidente sont tels qu’elle pourra aisément nourrir un discours riche de visions et de résolutions. Celles-ci montreront que, si la Chine ne pourra être ignorée – le facteur chinois sera même l’un des soucis majeurs auxquels sa présidence sera confrontée avec l’économie atone, les inégalités sociales, le plus faible taux de natalité au monde et le souci écologique –, la relation avec Pékin ne primera pas sur les problèmes intérieurs. Gageons que la stratégie de Tsai Ing-wen sera de mieux dévoiler son programme et tout ce que les longs mois de transition entre l’élection de janvier et l’inauguration de mai lui auront permis de mûrir.

Etat de grâce écourté

Cette longue transition a été source de bien des inquiétudes dans le camp de la présidente, fort disposé à suspecter le KMT et Ma Ying-jeou, le président sortant, d’agir contre la démocratie en faisant disparaître des dossiers, voire en négociant dans le dos des Taïwanais avec la Chine. La rencontre de Singapour – celle de 2015, cette fois, avec Xi Jinping – a montré surtout l’impossibilité, s’il le fallait, de M. Ma à agir d’une quelconque manière sur la politique chinoise concernant Taïwan. Et s’il pourrait faire face à de possibles démêlés avec la justice dès lors qu’il ne sera plus président et que les dossiers auront été soigneusement rangés, le suspecter de manœuvres secrètes relève probablement, de notre connaissance des choses, du pur fantasme.
*Traditionnellement, l’élection se tenait en mars, et l’investiture en mai ; cependant en 2012, Ma Ying-jeou, alors candidat à sa réélection, avait avancé le vote pour permettre aux investisseurs taïwanais en Chine de revenir pendant le nouvel an chinois afin de voter massivement, tout en écartant les étudiants du vote, pour raison de scolarisation. Le calendrier été reproduit en 2016.
En fait, la longue transition entre janvier et mai* aura plusieurs avantages, et un inconvénient. Au rang des avantages, la possibilité pour Mme Tsai de constituer un gouvernement de manière réfléchie, et pour les ministres de prendre leurs dossiers en main, à la manière d’un shadow cabinet de courte durée. Au rang des inconvénients : le fait que l’opinion publique considérant le président sortant comme largement incompétent, le gouvernement de Mme Tsai une fois constitué a pu sembler déjà presqu’au pouvoir en s’exposant publiquement. Les déclarations parfois rapides des futurs ministres sur des sujets sensibles, ainsi que le très faible pourcentage de femmes dans le gouvernement annoncé (4 ministres sur 40), ont exposé l’équipe à des critiques comme si elle était déjà en place, et le contraire eut été surprenant. En conséquence, la longue transition aura eu pour effet de faire vivre à Mme Tsai le traditionnel état de grâce avant son entrée en fonction, même si tout son crédit, loin s’en faut, n’a pas été consommé.

Cependant, le faible nombre de femmes ministres est un cas intéressant pour comprendre les difficultés de son exercice politique à venir. Les associations féministes sont vent debout contre cette décision, et Mme Tsai a tenté d’expliquer, peut-être maladroitement, qu’elle avait privilégié la compétence. Sous une forme simplifiée dans les médias, chacun aura pu en conclure que le monde politique taïwanais du camp « vert » n’a pas plus de quatre femmes politiques compétentes. Bien entendu, là n’était pas le message. L’analyse interne faite par la nouvelle équipe dirigeante n’en est pas moins glaçante : dans la période difficile que traverse Taïwan, entre pression chinoise, faiblesse économique et urgences sociales, elle a choisi la stabilité et la continuité.

On notera en effet que plus d’un ministre nommé par Mme Tsai est en réalité… affilié au Kuomintang ou ancien responsable dans des gouvernements KMT. C’est le cas du ministre des Affaires étrangères dans un haut lieu du conservatisme bleu légitimiste de la République de Chine (les diplomates n’étant pas pour autant en faveur de la réunification, d’ailleurs). Tout indique qu’à la manière de Lee Teng-hui en 1988 et de Chen Shuibian en 2000, avant de déclencher le grand chambardement, Mme Tsai privilégie la stabilité et l’assise de son pouvoir. Mais, à la différence de ces deux prédécesseurs, il est probable qu’elle profite d’une majorité absolue pour la première fois acquise à son parti, le PDP, pour mettre en oeuvre des réformes de fond, sans devoir prendre les mêmes précautions que Lee et Chen. Le premier parce qu’il présidait un KMT encore très conservateur ; le second parce qu’il était le premier président élu du camp vert, et que d’aucuns craignaient de vives tensions internes et dans le détroit – qui n’ont pas manqué d’arriver dans les deux cas. Mais la situation est à ce point différente que Mme Tsai peut avoir à craindre, pour sa politique modérée, d’être débordée par une législature plus disposée à avancer sur les dossiers sensibles, (lire ici notre chronique de février), et notamment sur la question de la justice transitionnelle, ou des réformes constitutionnelles.

Ménager les ardeurs nationalistes

Les principes de la politique de Mme Tsai reposeront très vraisemblablement sur le réalisme et la modération. Et il faudra que les observateurs distinguent bien ici sa politique de celle du Parlement, comme il est vrai qu’aux Etats-Unis par exemple, la politique de la Maison Blanche (et du département d’Etat) peuvent être très différentes des options prises par le Congrès sur la question de Taïwan.

Prendre en compte les réalités géopolitiques, que la nouvelle présidente ne pourra ignorer, signifiera ménager les ardeurs nationalistes des deux camps : la Chine irrédentiste d’un côté, et le camp national taïwanais de l’autre, qui voudrait changer de constitution et débaptiser le nom du régime en République de Taïwan. Ne parlons pas ici d’indépendantisme taïwanais, le mot n’ayant plus de sens. Il a été construit politiquement par le KMT et le PCC à partir de 1950, mais il faut comprendre qu’aux yeux des nationalistes taïwanais, la question ne se pose pas en termes de séparation d’avec une Chine dont Taïwan ne fait pas partie. A l’évidence, ce vocable sert un camp en présence et n’est donc pas neutre. En parlant d’indépendantisme, la Chine agite le spectre de la sécession, entretenant une confusion intellectuelle qui la sert : mais comment pourrait-il y avoir sécession, puisque la Chine ne contrôle pas Taïwan ?

Parmi les grands changements à attendre de cette nouvelle présidence, il faut évoquer non pas l’arrêt des relations dans le détroit (sauf si la Chine en décidait ainsi, de manière unilatérale), mais la priorité à la préservation de la souveraineté taïwanaise dans les négociations. En avril dernier, le Kenya a expulsé directement vers la Chine des truands taïwanais impliqués dans des extorsions de fonds de Chinois et de Taïwanais, sans que le gouvernement de Taipei n’ait été consulté ni que la chance ne lui soit donnée de juger ses ressortissants. Ce geste a créé un vif émoi populaire, partagé jusqu’au président Ma Ying-jeou, gêné de voir une telle confirmation, quelques semaines avant son départ, de l’échec profond de sa politique de confiance envers la Chine. Juste de quoi permettre à Mme Tsai, peut-être ce vendredi lors de son discours d’investiture, peut-être plus tard, de rassurer de façon ironique sur sa politique chinoise : en disant que loin de vouloir déconstruire les accords passés avec la Chine par son prédécesseur, elle tentera au contraire de les appliquer, en sous-entendant que ce dernier n’aura pas su le faire. Parmi les accords signés sous la présidence de M. Ma, figure en effet une coopération policière et juridique entre les deux Etats dans ce type de situation – dont la Chine n’a eu que faire dans le cas kenyan.

« Nouvelle stratégie vers le Sud »

Mme Tsai devra composer avec une économie déprimée et difficile à revivifier, maintenant que tant d’industries se sont délocalisées en Chine. Mais la contrainte exercée par le facteur chinois est difficile à estimer, car utiliser le levier économique contre Taïwan peut conduire la Chine à tout perdre. Moins attractive aujourd’hui, avec une économie dont le taux de croissance n’est plus si alléchant, la Chine prendrait des risques à utiliser des mesures de rétorsion envers les Taishang – les investisseurs taïwanais sur le sol chinois – qui sont un pont de communication, un apport capitalistique et technologique, et un instrument de pression. Et, pour rompre avec cette politique qui a mis beaucoup d’œufs dans le même panier, Tsai est bien décidée à utiliser les leviers du pouvoir pour aider les entreprises taïwanaises à réinvestir les marchés d’Asie du Sud-Est et de l’Inde.
*Politique appelée en chinois « Stratégie de pénétration du Sud » (Nanjin zhengce – 南進政策, en japonais なんしんろん). La parenté entre les deux expressions est saisissante. Il ne faut pas y voir une faiblesse pour le militarisme japonais, mais, dans le contexte taïwanais où la période coloniale est globalement positivement perçue, une continuation d’une politique d’évitement de la Chine.
Signe des temps, l’annonce la semaine de l’investiture, de la création d’un nouveau bureau au sein de la présidence destiné à lancer une « Nouvelle stratégie vers le Sud » (Xinnanxiang zhengce – 新南向政策), avec à sa tête rien moins qu’un ancien ministre des Affaires étrangères, ne trompe pas. Mme Tsai reprend là l’idée de son mentor Lee Teng-hui (1988-2000), qui l’avait baptisée « Stratégie vers le Sud » (Nanxiang zhengce – 南向政策). Ce qui rappelait l’époque où les Japonais avaient décidé d’utiliser Taïwan comme tremplin vers l’Asie du Sud-Est*.

Situation géopolitique plus favorable

*Quatre jours avant l’investiture, la chambre des Représentants, du Congrès américain, votant une résolution de soutien à Taiwan, a envoyé le signe d’une pression accrue sur la Maison Blanche en faveur d’une politique d’assurance de protection de Taïwan. Voir « US passes resolution that outlines ties with Taiwan« .
Il est un atout que Mme Tsai possède, contrairement à son prédécesseur du PDP Chen Shuibian (2000-2008) : à savoir, une situation géopolitique aujourd’hui plus favorable à Taïwan qu’il y a quinze ans. En effet, le « pivot asiatique » rapproche les Etats-Unis du Japon, des Philippines, du Vietnam et de Taïwan dans une stratégie qui tente de structurer une réponse à l’assertivité croissante de Pékin en mer de Chine du Sud. Et l’on note que les Américains semblent bien mieux disposés à l’égard de Mme Tsai aujourd’hui qu’ils ne l’étaient lors de sa candidature à la présidentielle de 2012, qui a vu M. Ma être reconduit. Une vente d’arme annoncée après le sommet de Singapour autant qu’un tout récent appel à ce que Taïwan investisse plus dans sa défense, témoignent d’une attention renouvelée de Washington sur la question taïwanaise*. Cette dernière structure tout autant les questions de sécurité est-asiatique que le dossier des relations sino-japonaises en mer de Chine orientale, ou, bien plus grave, l’escalade de tensions autour des îles Spratleys, notamment, en mer de Chine du Sud
Ces tensions ne sont sans doute une bonne nouvelle pour personne, et surtout pas pour Taïwan, au premier plan d’une visée militaire expansionniste. Mais dans ce contexte tendu, l’île retrouve la crédibilité qu’elle avait perdue sous Ma Ying-jeou. Car le paradoxe de la présidence de ce dernier est aujourd’hui clair : à tenter une vaine conciliation avec un Etat décidé à ne céder sur rien, à mettre ainsi en péril la sécurité de son pays et donc la stabilité d’une alliance tacite avec les Etats-Unis, Ma avait fait de Taïwan un partenaire peu fiable, qui a fini par agacer les Américains. Ce qui est venu confirmer l’illusion d’une « trêve » tant vantée par le président sortant. Lequel aura cru à son rêve jusqu’au dernier jour de son mandat.
A propos de l'auteur
Stéphane Corcuff
Stéphane Corcuff est chercheur à l'Institut d'Asie Orientale et au Centre d'études français sur la Chine Contemporaine (CEFC). Il est actuellement directeur de l'Antenne de Taipei du CEFC. Il a publié deux ouvrages en chinois à Taiwan et de nombreux articles en français, chinois et anglais sur le détroit de Taiwan et la politique des identités dans l'île (voir ici l’ensemble de ses publications).