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Mer de Chine méridionale : les Vietnamiens aussi "poldérisent" dans les Spratleys

Copie d'écran de notre carte interactive sur les constructions d'îlots artificiels par le Vietnam en mer de Chine du Sud. Ici le récif West ou West London, dans l'archipel des Spratleys.
Copie d'écran de notre carte interactive sur les constructions d'îlots artificiels par le Vietnam en mer de Chine du Sud. Ici le récif West ou West London, dans l'archipel des Spratleys. (Réalisation : Igor Gauquelin - Outil : Knightlab - Source : AMTI)
La couverture médiatique des conflits territoriaux en mer de Chine, ces deux dernières années, a fait la part belle aux activités de Pékin dans les eaux méridionales, et tout particulièrement dans les îles Spralteys. Asialyst l’a cependant déjà pointé, dans cet archipel revendiqué tout ou partie par les deux Chine, le Vietnam, les Philippines, Brunei et la Malaisie, la République populaire de Chine n’a jamais été l’unique puissance à construire des îles artificielles. De nouvelles images satellites concernant les activités du Vietnam en apportent une illustration inédite. Analyse avec carte interactive à l’appui.

Contexte

La « poldérisalion » des îles Spratleys, qui fait couler tant d’encre depuis qu’une « muraille de sable » chinoise est apparue sur les radars aux quatre coins de l’archipel, ne date pas d’hier. C’était même le thème central d’un long reportage réalisé aux Philippines, et publié dans les colonnes du quotidien Le Monde, le 12 mai… 1978. L’article, écrit depuis Puerto Princesa, débutait par cette longue mise en bouche qu’Asialyst souhaite partager ci-dessous avant d’entrer dans le vif du sujet.

« Dans le bureau du Commodore Fernandez, commandant en chef des forces de l’Ouest (Westcom), rapporte le journaliste du Monde en mai 1978, des soldats, dont le tee-shirt porte l’inscription « Nous occupons et nous combattons « , repeignent une grande carte murale de la zone. Au sud-ouest de Palawan figure l’archipel des Kalagan, nom philippin pour les Spratleys, chapelet d’îlots perdus au milieu de la mer de Chine du Sud et revendiqués par Hanoï, Manille, Pékin et Taipei. Le président, M. Marcos, a récemment réaffirmé que les Philippines contrôlent sept îles des Kalagan. »
« Les peintres tracent avec minutie le nom de la dernière, qui n’était pas mentionné sur l’ancienne carte : Panata. En fait, cet îlot de Panata ne figure sur aucune carte ; pas même sur les cartes de navigation des gardes-côtes à quai à Puerto-Princesa. Il vient en effet de naître. Il y a quelques mois encore, il ne s’agissait que d’un atoll recouvert par les flots à marée haute. Depuis décembre, les Philippins l’ont remblayé et depuis mars, leurs troupes occupent l’îlot qu’ils ont ainsi fait surgir, y plantent des cocotiers et le fortifient. »
« Les Philippins ont des hommes (de 300 à 500) sur « leurs » six îles (…) et désormais sur l’atoll devenu l’île de Panata. La plus importante base est Pagasa, véritable forteresse, disposant d’une piste de 450 mètres qui doit bientôt atteindre 600 puis 1 200 mètres en prenant des terrains sur la mer. L’île est truffée de structures en béton et de canons. (…) Manille affirme, pour démontrer la validité de ses droits, que des pêcheurs habitent à Pagasa. »

« Le gouvernement philippin aurait l’intention de créer une ligne aérienne commerciale, reliant l’île à Palawan. (…) Les Vietnamiens occupant de leur côté trois îles (Rurok, Binago et Pugad) et ayant également, ces derniers temps, considérablement augmenté leurs forces, le face-à-face pourrait devenir dangereux. Pour l’instant, les Taïwanais, qui occupent, avec 6 000 hommes, l’îlot de Ligao (connu aussi sous le nom de Itu Aba), sont assez paisibles. Ils sont au demeurant à plus de 900 milles de leur base. »

« La Chine, pour sa part, n’occupe aucun îlot, bien qu’elle revendique, comme d’ailleurs Taipei, tout l’archipel, arguant de ses « droits historiques » sur les Paracels – qu’elle conteste aux Vietnamiens – et dont les Spratleys seraient la « continuation ». Les Vietnamiens, sur leur île de Pugad, sont beaucoup plus actifs. Ils y maintiennent 350 hommes. Selon l’armée philippine, qui a photographié du ciel leurs fortifications, ils disposent d’une artillerie « formidable » et tireraient sur tout navire qui tenterait de s’approcher. » (Le Monde, 12 mai 1978.

Dix îlots « poldérisés » par le Vietnam

Retour en 2016. Ceux qui suivent régulièrement l’actualité des mers de Chine auront peut-être été frappés, comme nous, par la similarité entre les enjeux de l’époque et ceux d’aujourd’hui, alors que Pékin est en train de déployer ses intérêts sur au moins sept positions des îles Spratleys, créant l’émoi chez ses voisins. Mais ils seront peut-être encore plus interloqués lorsqu’ils constateront, à l’aide de notre carte interactive disponible plus bas, que le Vietnam en fait autant, sur au moins dix positions, dont deux mentionnées dans l’article du Monde sous leur nom philippin.

La première, c’est Rukok, comme la dénomment les Philippins. Mais pour les Vietnamiens, elle s’appelle Đảo Sinh Tồn, alors que les Chinois la connaissent sous le nom de Jinghong Dao et que pour le monde occidental, ce serait plutôt l’île de Sin Cowe. La deuxième, Pugad, s’appelle Nanzi Dao pour les Chinois, et Đảo Song Tử Tây pour les Vietnamiens. Mais en Occident, c’est plutôt Southwest Cay. Toutes deux se trouvaient au cœur des enjeux territoriaux en mer de Chine méridionale il y a près de 40 ans ; toutes deux reviennent en force désormais.

Les faits émanent d’imageries satellites obtenues par le groupe Asia Maritime Transparency International, qui dépend du think tank américain Center for Strategic and International Studies, basé à Washington. « AMTI s’est penché sur chacun des îlots et récifs que le Vietnam occupe dans les Spratleys, écrit le think tank, et y a trouvé des preuves de remblaiement sur 10 d’entre elles. Ces images suggèrent que le Vietnam a créé 120 acres [unité de mesure dans sa version anglo-saxonne, NDLR] de terres nouvelles en mer de Chine méridionale. (…) La majorité de cet ouvrage s’est déroulée au cours des deux dernières années. » Retrouvez plus d’informations en anglais sur le site d’AMTI.

Ci-dessous, notre propre tour d’horizon approfondi des positions remblayées par le Vietnam. Conseil de lecture : double-clic pour zoomer sur la carte ; MAJ + double-clic pour dézoomer.

Par Igor Gauquelin
A propos de l'auteur
Igor Gauquelin
Igor Gauquelin est journaliste, spécialisé sur l'écrit et le format numérique. Après des collaborations et des passages plus ou moins longs en presse régionale à Montpellier et Lyon, puis au sein des rédactions de Mediapart et de la Croix à Paris, il a rejoint en janvier 2012 la rédaction multimédia de Radio France Internationale, alors en pleine mutation. Journaliste « touche-à-tout » et responsable d'édition multimédia sur rfi, il continue de signer ponctuellement ses propres reportages en France et à l'international.