Histoire
Expert - Asie orientale, les racines du présent

 

Taïwan : la démocratie est une course d'endurance

Le leader du DPP, Tsai Ing-wen devient la nouvelle présidente de Taïwan à l'issu du scrutin présidentielle du 16 janvier 2016.
Le leader du DPP, Tsai Ing-wen devient la nouvelle présidente de Taïwan à l'issu du scrutin présidentielle du 16 janvier 2016. (Crédit : Jose Lopes Amaral / NurPhoto / AFP).
En janvier 2016, Taïwan vient de connaître sa troisième alternance démocratique.

La première, en 2000, avait vu le Parti démocrate progressiste (DPP) arracher au Kuomintang (Parti national du peuple (KMT), fondé en 1912 par Sun Yat-sen) le pouvoir sans partage qu’il exerçait dans l’île depuis 1945, date de son retour à la Chine, d’où le KMT fut chassé en 1949. Mais le président élu, Chen Shui-bian, ne disposa jamais d’une majorité parlementaire. 2008 vit le retour du « vieux » parti de Chiang Kai-shek, avec la victoire aux élections présidentielles de Ma Ying-jeou.

Double innovation en 2016 : le Président élu, du DPP, est une femme, Tsai Ing-wen ; et elle dispose d’une solide majorité parlementaire, un tiers parti plus radical, issu du mouvement des jeunes contre une soumission excessive à la Chine, ayant de plus fait une entrée remarquée au Parlement.

Que ces trois alternances se soient déroulées dans une atmosphère de plus en plus sereine, sans volonté excessive de revanche sur le vaincu, montre à la fois qu’un pays qui fut une assez féroce dictature, marquée par l’assassinat ou l’emprisonnement de longue durée de beaucoup d’opposants, a pu se transmuter sans guerre civile en une démocratie presque exemplaire ; et que, contrairement à ce qu’on aime avancer à Pékin, un régime de liberté n’est ni contradictoire avec l’ethos chinois, ni synonyme de gabegie, d’échec économique et de violence.

Il faut cependant souligner que les fondements du pluralisme et de l’expression politique populaire à Taïwan viennent de loin.

Sous la colonisation japonaise (1895-1945), au moment où la métropole elle-même s’initiait à une démocratie limitée (ère Taisho : années 1910-1920), on commença à élire des responsables de quartiers dans les villes (hosei) ainsi que des comités d’associations professionnelles.

A partir de 1935, la moitié des conseils municipaux et provinciaux furent élus, quoique au suffrage censitaire ou indirect. Dès 1914, un mouvement politique constitutionnaliste et assimilationniste, Taiwan Dokakai, vit le jour sous le patronage d’Itagaki Taisuke, qui avait fondé le premier parti (libéral) japonais. Il fut rapidement interdit, mais, en 1923, fut fondée une Ligue pour l’établissement d’un Parlement à Taïwan, qui pétitionna la Diète de Tokyo.

Un certain pluralisme subsista jusque vers 1938, quand le totalitarisme triompha dans l’Empire. De plus, la population (masculine en tout cas) était massivement scolarisée et alphabétisée, ce qui était loin d’être le cas en Chine même.

Le Kuomintang qui, contraint et forcé, fit de l’île en 1949 son réduit et son bastion, prolongea paradoxalement cet état de choses.

D’un côté, avec la loi martiale (imposée dans le cadre de la guerre civile chinoise), régnait un mélange de parti hégémonique de type léniniste et de toute-puissance militaire, corseté par de redoutables services secrets capables de liquider les opposants jusqu’en territoire américain.

De l’autre, il importait d’accorder une soupape de sécurité aux quelque 85 % de Taïwanais d’origine, pour éviter la réédition à plus grande échelle de l’insurrection populaire du 28 février 1947 (« 2-28 »), et aussi pour tirer le meilleur parti de leurs compétences acquises sous la colonisation, au service d’une consolidation économique indispensable à la survie face au continent communiste.

C’est ainsi que, dès les années cinquante, les élections locales furent partiellement libres – à condition bien sûr que le régime en place ne soit pas fondamentalement remis en cause.

Des « indépendants » (aucun parti d’opposition n’étant autorisé) purent se présenter, et parfois l’emporter, comme Henry Kao à la mairie de Taipei en 1954. Le Kuomintang, qui n’attendait pas pareil résultat, aurait voulu annuler le résultat, mais l’ambassade des Etats-Unis – le grand allié d’alors – l’avait déjà annoncé ! Kao fut battu en 1957, car on avait cette fois exclu ses scrutateurs des bureaux de vote…

En 1966, ne voulant pas prendre de risque, on décréta Taipei « municipalité spéciale », dont le maire serait désormais nommé par le Président. Mais ce fut Kao qui fut choisi, ce qui permit de coopter cet adversaire du Kuomintang, sans trop antagoniser la population.

D’autres indépendants furent bientôt élus maires des deux autres plus grandes villes, Kaohsiung et Taichung. Toujours en 1966, on organisa les premières élections législatives. Elles étaient très partielles, ne concernant que 5 % des sièges de l’Assemblée nationale.

En effet, jusqu’au début des années quatre-vingt-dix, on conserva la fiction d’un Parlement représentatif de l’ensemble de la Grande Chine, les sièges (de facto inamovibles) étant occupés par les députés élus en 1947 ; seuls ceux correspondant à Taïwan pouvaient être remis en jeu.

Cela autorisa des scrutins assez ouverts, où les « indépendants » connurent des succès significatifs, mais qui ne pouvaient rien changer à l’écrasante majorité Kuomintang, à peine entamée par la disparition, année après année, de « députés âgés », régulièrement remplacés par de nouveaux sièges accordés à Taïwan.

Ainsi, en 1979, les circonscriptions en jeu (70) augmentèrent de 78 %. Les résultats des candidats « sans parti » fluctuèrent beaucoup : 7 sièges sur 70 en 1980, 14 sur 73 en 1986. Quant aux responsabilités locales (municipalités, comtés), elles donnèrent lieu à de nombreuses compétitions : en 1 977, 1318 sièges furent contestés lors des élections locales, le Kuomintang en remportant 76 %.

L’opposition devenait plus radicale, et s’exprimait plus ouvertement, alors que le Premier ministre puis Président Chiang Ching-kuo, fils de Chiang Kaï-shek (mort en 1975) avait imposé aux forces de sécurité de ne pas tirer sur des manifestants.

En 1979, les adversaires du régime se regroupèrent autour de la revue Formosa, dont un meeting interdit, en décembre à Kaohsiung, dégénéra en émeute, violemment réprimée par de très lourdes condamnations des organisateurs.

Quelques années plus tard, cependant, alors qu’une vague démocratique semblait déferler sur l’ensemble de la planète, Chine incluse, Chiang, qui sentait ses forces décliner, décida d’engager une profonde réforme des institutions et du parti au pouvoir, ce qui aboutit en juillet 1987 à la levée de la loi martiale, à l’abandon du dogme du parti unique, et à la libéralisation des voyages à l’étranger.

La mort du Président, en janvier 1988, remplacé par Lee Teng-hui (né à Taïwan, éduqué par les Japonais), accéléra encore le mouvement.

En 1989, les ex-indépendants, regroupés dans le nouveau DPP, obtinrent 21 sièges sur 101 à l’assemblée législative, et emportèrent sept des 21 comtés. Puis les députés de 1947 survivants prirent enfin leur retraite (plus d’une douzaine étaient alors centenaires).

En 1992, le DPP triomphait dans 50 des sièges de l’assemblée législative, contre 102 au Kuomintang (53 % des voix, contre autour des deux tiers dans les scrutins précédents).

En 1994, le futur Président Chen Shui-bian était élu maire DPP de Taipei.

En 1996, Lee fut réélu, pour la première fois par le suffrage universel. On avait alors déjà aboli depuis plusieurs années la législation sur la sédition, qui corsetait la presse, ainsi que les « Dispositions temporaires pour la période de la rébellion communiste », qui instituaient un état d’exception.

Enfin, en 2000, Chen conquit la présidence.

Des incidents marquèrent sa réélection en 2004, mal tolérée par les partisans du Kumintang.

Depuis, les diverses forces politiques semblent avoir appris à coexister plus paisiblement, et à accepter une éventuelle défaite électorale. Même un épisode qui aurait pu dégénérer, tel que l’occupation en mars-avril 2014 du Parlement par le mouvement de jeunes dit « des Tournesols » (qui protestait contre un traité de commerce avec la Chine), se déroula tout à fait pacifiquement – ce qui devrait rendre jaloux des Français tristement accoutumés aux débordements systématiques de ce genre de mouvement.

Cela fait donc une bonne vingtaine d’années qu’on peut parler de démocratie taïwanaise.

D’où vient la réussite du processus ?

La première raison, on pense l’avoir montré, est la longueur d’un processus de démocratisation certes heurté, mais jamais très durablement remis en cause. De ce point de vue, la situation de la Chine est très différente : la démocratie et le pluralisme n’y constituent guère des expériences sur lesquelles capitaliser. Et l’on ne voit pas vraiment le Parti communiste chinois accepter de partager ne serait-ce qu’une parcelle de son pouvoir.

La deuxième raison est assurément le haut niveau d’éducation d’une partie croissante de la population, processus amorcé dès la période coloniale.

La troisième est l’insertion internationale : les Etats-Unis, protecteurs toujours incontournables de l’île, ont fait pression au moins depuis la présidence Carter (1977-1981) pour une certaine libéralisation du système politique taïwanais.

La quatrième, enfin, est la nécessité, pour la survie même, de se distinguer positivement de la Chine. De ce point de vue, la démocratie est une ressource enviable, vis-à-vis de la population locale aussi bien que des partenaires internationaux.

A propos de l'auteur
Jean-Louis Margolin
Jean-Louis Margolin est maître de conférences en histoire contemporaine à Aix-Marseille Université. Chercheur à l'Institut de Recherches Asiatiques (IrASIA/CNRS), et initialement spécialiste de Singapour, il étudie les contacts commerciaux, culturels et coloniaux entre l’Europe et l’Asie du Sud-Est. Il se consacre également à l’analyse des violences de masse en Asie orientale au XXe siècle, aux effets de la mondialisation dans cette partie du monde, ainsi qu’à l’émergence de Singapour, de Taiwan et de la Corée du Sud. Dernier ouvrage publié (avec Claude Markovits): Les Indes et l'Europe: Histoires connectées, XVe-XXIe siècle (Paris, Gallimard, Folio-Histoire, 2015).