Economie
Expert - Le Poids de l'Asie

 

Non M. Trump, la Chine n'est pas responsable de la désindustrialisation

Le candidat à la primaire républicaine, Donald Trump
Le candidat à la primaire républicaine, Donald Trump, lors d'un meeting de campagne à Appleton, dans le Wisconsin, le 30 mars 2016. (Crédits : Scott Olson/Getty Images/AFP)
Avec les primaires américaines, le « China bashing » est de retour. La Chine a-t-elle vraiment provoqué la désindustrialisation du reste du monde ?

Les enjeux de la désindustrialisation

La place du secteur manufacturier a longtemps distingué les économies avancées, « les pays industrialisés », des économies en développement. Définie comme la baisse de la part de l’emploi et de la valeur ajoutée du secteur manufacturier dans l’emploi total et dans le PIB, la désindustrialisation était considérée comme une évolution normale. Elle succédait à la baisse de la place de l’agriculture et s’accompagnait de la montée des services. Au Royaume-Uni, berceau de la Révolution industrielle, le secteur manufacturier assurait 45% de l’emploi à la veille de la Première Guerre mondiale et moins de 10 % aujourd’hui. Aux Etats-Unis, rapporté à l’emploi non agricole, ce pourcentage a été ramené de 49 % en 1944 à 8 % – le secteur manufacturier emploie moins de salariés que la santé et l’éducation. En Allemagne, sa part dans l’emploi total a chuté de 40 % dans les années soixante-dix à 19% maintenant et cette chute a été plus brutale en France (12 %).

Si elle a également diminué, la part de la valeur ajoutée manufacturière dans le PIB reste plus élevée car la productivité dans ce secteur dépasse celle des services. La désindustrialisation est la conséquence d’évolutions qui relèvent de la macro-économie (écarts de productivité entre secteurs) et de la micro-économie : en se concentrant sur leurs métiers, les entreprises externalisent des activités de services – ainsi la logistique, la distribution – qui auparavant relevaient du secteur manufacturier.

Longtemps considérée comme un phénomène normal et inéluctable, la désindustrialisation des pays avancés inquiète. Elle devient synonyme d’affaiblissement car l’essor des activités de services ne pallie pas les conséquences de la baisse du secteur manufacturier. En effet, si les échanges de services progressent, ils ne représentent qu’un quart des exportations, trois fois moins que les exportations manufacturières. Aussi la désindustrialisation contribue-t-elle à creuser le déficit de la balance commerciale. L’industrie assure également les trois quarts des dépenses de R&D ; à l’ère de la cybersécurité, la fabrication des sous-marins, d’avions ou de drones reposent sur l’industrie. Enfin, alors que l’industrialisation a accompagné la montée des classes moyennes, la désindustrialisation contribue à réduire leur place tout en creusant les inégalités. Autant de raisons qui plaident pour des politiques de ré-industrialisation.

Part de la valeur ajoutée manufacturière dans le PIB en Amériques et en Europe. (Source : World bank data)
Part de la valeur ajoutée manufacturière dans le PIB en Amériques et en Europe. (Source : World bank data)
La désindustrialisation n’est plus une spécificité des pays avancés. Désormais, elle concerne également des pays du Sud où l’on évoque une « désindustrialisation précoce ». La baisse relative de l’emploi manufacturier et de la part de la valeur ajoutée dans le PIB survient dans des pays caractérisés par des niveaux de revenu encore éloignés des pays avancés. Ce phénomène qui se constate dans les plus grands pays d’Amérique latine, en Argentine, au Brésil et au Mexique, mais également en Inde, est plus inquiétant que pour les pays avancés. En effet, l’industrialisation est le principal facteur de convergence des pays du Sud. C’est ce qu’a démontré l’émergence asiatique, depuis le Japon jusqu’à la Chine en passant par la Corée et Taïwan. Comme le démontre Dani Rodrik, quelles que soient les institutions et les politiques en place, et que l’on soit en Afrique subsaharienne ou en Asie, lorsqu’un pays développe une industrie, celle-ci progresse vers des niveaux d’efficacité de plus en plus élevés. Ce constat amène Rodrik à conclure à la convergence inconditionnelle que permet l’industrialisation.

La faute à la Chine ?

Pour Donald Trump, l’industrialisation chinoise explique la désindustrialisation américaine. L’industrie a été le moteur du développement de la Chine dont l’adhésion à l’OMC en 2001 a été précédée par une forte poussée de la productivité manufacturière. En 2000, la valeur ajoutée manufacturière de la Chine a rattrapé celle de l’Amérique latine. En 2010, elle a dépassé celle des Etats-Unis qui, à la fin du XIXème siècle, avaient supplanté le Royaume-Uni à la première place mondiale.

En 1990, la Chine assurait 1,8 % des exportations mondiales et le même pourcentage des exportations manufacturières. Commencé à cette époque, le démarrage de ses exportations s’est accéléré après 2000 lorsque la désindustrialisation des pays avancés était déjà bien avancée. On ne peut donc pas accuser la Chine de l’avoir provoquée. Des études menées aux Etats-Unis ou en France montrent que l’impact de la concurrence chinoise est sensible depuis l’entrée de la Chine à l’OMC en 2001. Selon David H. Autor, elle expliquerait la suppression de 2 millions d’emplois manufacturiers, la moitié des pertes enregistrées entre 2000 et 2015. Dans le cas allemand, les échanges avec la Chine ont eu un impact bien plus modeste que les échanges avec l’Europe centrale. L’industrie française a perdu en moyenne 71 000 emplois par an depuis 2000 dont un tiers s’expliquerait par le commerce extérieur.

Part de la Chine et de l’Asie hors Chine dans les importations américaines. (Source : Global trade atlas)
Part de la Chine et de l’Asie hors Chine dans les importations américaines. (Source : Global trade atlas)
Les statistiques douanières tronquent la réalité, car elles indiquent l’origine des produits importés sans s’intéresser aux étapes qui ont conduit à sa fabrication. Cette prise en compte est importante dans le cas de la Chine. L’envol de ses exportations doit être replacé dans son contexte asiatique. Après la crise de 1997-98, on a assisté à la réorganisation des échanges autour de la Chine. Curieusement, la part de l’Asie au sens large, de Tokyo à Islamabad, dans les importations américaines a seulement augmenté de deux points (de 37 à 39 %) entre 2000 et 2015. Par contre, la part de l’Asie hors Chine a été ramenée de 28 à 10 % tandis que la part de la Chine a augmenté de 10 % à 28,5 %. Tout s’est passé « comme si » l’Asie hors Chine avait exporté via la Chine . Devenue l’atelier de l’Asie, la Chine se situe au bout de la chaîne de valeur : le « made in China » recouvre un « made in Asia ». Ce qui explique que l’industrialisation de la Chine ne soit pas accompagnée de la désindustrialisation du reste de l’Asie : la part du secteur manufacturier dans le PIB (hors Chine) a continué d’augmenter jusqu’en 2010. Depuis, l’industrie chinoise ne se contente plus d’assembler et si le reste de l’Asie ne s’ajuste pas à ce défi, il se désindustrialisera.
A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).