Politique
Entretien

Malaisie : quel avenir pour le mouvement Bersih ?

Des manifestants malaisiens lors du rassemblement géant Bersih 4.0 sur la place de l'Indépendance à Kuala Lumpur, le 29 août 2015.
Des manifestants malaisiens lors du rassemblement géant Bersih 4.0 sur la place de l'Indépendance à Kuala Lumpur, le 29 août 2015. (Crédits : EyePress News/ FL Wong / via AFP)
Après la démonstration de force paisible du dernier rassemblement les 29 et 30 août, la coalition malaisienne pour des élections libres et équitables continue son combat sur le terrain (Bersih). Elle a réclamé la démission du Premier ministre Najib Razak, accusé de corruption dans l’affaire du fonds étatique 1MDB. Mais il est toujours en place et les réformes de fonds réclamées par Bersih ne sont toujours pas entamées. Quel est donc l’avenir de ce mouvement de la société civile ? Devenir un parti politique ? Soutenir l’alternance ? Entretien avec Charis Quay, membre dyu comité de pilotage de Global Bersih, l’association qui soutient à l’international le mouvement malaisien.

Entretien

Née en Malaisie en 1982, Charis Quay est la représentante francophone de Global Bersih, l’association de droit suisse qui soutient à l’étranger le mouvement Bersih en Malaisie. Elle a fait la majeure partie de ses études aux Etats-Unis, à Mount Holyoke College, puis à l’Université de Stanford où elle fait une thèse de physique. C’est de cette époque que date son implication dans la société civile malaisienne à l’étranger. Avec des étudiants compatriotes dont beaucoup inscrits en thèse ou en master, elle crée en 2003 le Stanford Malaysian Forum, afin d’ouvrir un espace de discussion libre sur son pays. « Beaucoup d’entre nous étaient en troisième cycle, raconte-t-elle, et notre idée était donc d’apporter une approche rationnelle et plus académique aux problèmes de notre pays. Nous voulions libérer la parole, car c’était la fin de l’époque de Mahathir [Mohamad, l’ancien Premier ministre] où c’était très difficile de dire les choses. » L’association étudiante est devenu ensuite le Malaysia Forum, qui s’est étendue à d’autres universités aux Etats-Unis et à l’étranger.

Après sa soutenance de thèse, Charis Quay envisage un retour au pays pour travailler dans l’administration publique. Mais elle choisit d’abord un détour par un « pays hors-piste pour les Malaisiens », selon son expression : la France, où elle s’installe en 2008, pour « voir comment fonctionnent les choses et pouvoir apporter [ses] connaissances en Malaisie ». Elle atterrit à Saclay, au Commissariat à l’énergie atomique (CEA), où elle travaille comme chercheur postdoctoral en physique quantique. Deux ans plus tard, elle est embauchée en tant que maître de conférence à l’université Paris Sud, rattachée au laboratoire de physique des solides.

En 2011, le 9 juillet 2011, la « marche pour la démocratie » organisée par la « Coalition for Clean and Fair Elections », dont l’acronyme est Bersih (« clean » en malais), a un retentissement mondial. Elle est connue sous le nom de « Bersih 2.0 » car elle fait suite à une première manifestation de Bersih en novembre 2007. Le rassemblement de 2011 provoque plus d’une trentaine de manifestations spontanées dans diverses grandes villes du monde, dont Paris. Dans la capitale française, Charis Quay fait naturellement partie des organisateurs : une cinquantaine de personnes se regroupent au Trocadéro. Cette mobilisation débouche sur un mouvement international, le Global Bersih, une association de droit suisse dont Charis est membre fondateur du comité de pilotage, où elle est en charge des organisations francophones. Entretien.

Charis Quay, représentante francophone de Global Bersih.
Charis Quay, représentante francophone de Global Bersih. (Crédit : DR)
Quel est le rôle de Global Bersih ?
Charis Quay :Un de nos rôles principaux est d’être un relais d’information. Après les manifestations en Malaisie, nous avons pris conscience du manque d’information sur notre pays à l’étranger. En Asie du Sud-Est, nous sommes au bas du classement sur la liberté de la presse de Reporter Sans Frontières [la Malaisie est classée 147ème sur 180 pays, NDLR]. Dans le rapport de l’Election Integrity Project, nous voyons que les processus électoraux fonctionnent mal en Asie du Sud-Est, plusieurs Etats sont dominés par un parti unique. Nous nous sommes rendus compte que cette région du monde est en quelque sorte un trou noir d’information. Quand les média ne marchent pas et que les élections représentent mal la volonté du peuple, comment peut-on savoir ce qui se passe dans un pays ? Global Bersih est là pour donner une voix à la société civile malaisienne.
Comment décrire le mouvement Bersih en Malaisie ?
Aujourd’hui, c’est une coalition d’une centaine d’ONG malaisiennes qui se sont regroupées pour demander une réforme institutionnelle, notamment une réforme électorale. Dans un premier temps, le mouvement était plus axé sur cette dernière réforme. La manifestation Bersih 2.0 en 2011 avait formulé 8 demandes : 1) nettoyer les listes électorales, 2) réformer le vote postal, 3) utiliser de l’encre indélébile, 4) accorder une période minimum de 21 jours pour la campagne électorale, 5) un accès libre et équitable aux médias grand public, 6) renforcer les institutionspubliques, 7) arrêter la corruption et 8) arrêter la « sale politique » (dirty politics). Après les manifestations qui ont eu lieu en 2012 et en 2015, le mouvement est allé au-delà de cette focalisation sur les élections pour soulever la question des réformes constitutionnelles plus largement.
En quoi consiste la réforme institutionnelle que Bersih demande ?
La dernière manifestation [nommée « Bersih 4 », les 29 et 30 août 2015 à Kuala Lumpura et les grandes villes du pays, NDLR] a eu lieu en partie suite aux révélations sur le grand scandale de corruption [l’affaire du fond d’investissement étatique 1MDB qui éclabousse le Premier ministre Najib Razak, NDLR]. Elle est née aussi d’une prise de conscience sur les mécanismes qui ont permis ces malversations, non seulement en Malaisie, mais aussi à l’étranger. Car la question des paradis fiscaux concerne bien plus que la Malaisie. Il y a eu une prise de conscience que les institutions du pays n’allaient pas bien et qu’elles souffraient d’un manque d’indépendance.
Comment comprendre le scandale 1MDB ?
Dans un premier temps, ce qu’il faut voir c’est que le scandale est sorti grâce aux journalistes d’investigation, notamment le site Sarawak Report mais aussi The Edge, puis l’information a été reprise par d’autres médias alternatifs en Malaisie. C’est d’abord en quelque sorte un « succès » des médias alternatifs et des journalistes d’investigation sans lesquels les gens n’auraient jamais su que de grosses sommes d’argent étaient transférées d’une façon pas très claire sur le compte personnel du Premier ministre Najib Razak par une série de manœuvre pas très « réglementaires », dirons-nous. Ce que je souhaite appuyer d’abord, c’est le rôle des journalistes dans cette affaire, d’autant que ce lundi 14 mars, le Malaysian Insider a fermé.
Comment expliquez-vous la fermeture de ce média majeur ?
C’est en partie à cause d’une baisse des revenus commerciaux suite au blocage du site à partir de la Malaisie. Le Malaysian insider était en effet bloqué par le gouvernement. Cela montre un développement des médias alternatifs mais aussi la fragilité des médias dans le pays en ce moment. Le Malaysian Insider était l’un des meilleurs médias en Malaisie en terme de professionnalisme journalistique et il faisait de plus en plus de journalisme d’investigation.

Dernièrement dans le pays, il s’est produit un grand nombre de « fuites » de documents hors du « système », c’est-à-dire du service public ou d’autres organisations ou entreprises liées à l’Etat. Le Malaysian Insider avait justement publié des articles sur certains dossiers sensibles en s’appuyant sur des sources du service public. Et en particulier sur l’affaire 1MDB. Les fonctionnaires en Malaisie sont liés par l’Official secret act, qui les empêche de rendre public des documents gouvernementaux. On peut supposer qu’il y a des fonctionnaires (ou assimilés) qui voyaient des choses, qui étaient empêchés d’en parler, qui n’en pouvaient plus et qui allaient ainsi voir les médias, notamment le Malaysian Insider.

Revenons au mouvement Bersih : quelles en sont les principales composantes aujourd’hui ?
Aujourd’hui, on compte 92 organisations. Parmi elles, SUHAKAM, la commission des droits de l’homme de Malaisie, membre de la FIDH, est la principale ONG du pays dans ce domaine. Tenaganita [Women’s Force, NDLR] est la principale organisation qui se bat pour les droits des migrants en Malaise, ce qui n’est pas une cause très populaire ; ils occupent donc une niche très très critique. Aliran est une des organisations doyennes de la société civile en Malaisie, qui fait de la sensibilisation et se bat pour la justice sociale. Sa contribution principale est d’avoir gardé ouvert un espace de discussion sur la justice sociale et sur toute la vie publique pendant longtemps, en particulier pendant l’époque de Mahathir où c’était extrêmement dur.

Bersih regroupe aussi Lawyers for Liberty. Mais également des organisations plus régionales qui représentent des groupes particuliers. A l’image de l’Islamic Renaissance Front, qui est un des groupes islamiques les plus ouverts en Malaisie, tout comme Sisters of Islam, qui se bat pour les droits des femmes. Rise of Sarawak Efforts est une ONG focalisée sur cet Etat de la fédération malaisienne situé sur l’île de Bornéo et sur son processus électoral (des élections sont prévues cette année). L’University of Malaya, la plus ancienne du pays, est représentée par un groupe d’étudiants. On peut dire que la plupart des grandes ONG malaisiennes sont représentées dans la coalition Bersih 2.0.

Que répondez-vous à vos détracteurs qui accusent Bersih de ne représenter que les groupes ethniques, sociaux et religieux minoritaires ?
Cela concerne la dernière manifestation [d’aout 2015] où la composition des manifestants est un peu changée par rapport aux précédents rassemblements, où des points de pressions qui ciblaient certaines populations étaient à l’oeuvre. Dans la liste des ONG du mouvement, Bersih représente absolument tous les Malaisiens. C’est une coalition non religieuse, mais nous acceptons les organisations religieuses qui veulent se joindre à notre cause. Bersih 2.0 est fondé sur des principes – la reforme électorale, la réforme institutionelle et le respect des droits fondamentaux. Tous ceux qui adhèrent à ces principes peuvent faire partie du mouvement.
Quel est le bilan tirez-vous des dernières manifestations de Bersih ?
Un des grands succès de toutes les manifestions, c’est d’avoir banalisé le fait même de manifester en Malaisie. Auparavant, les gens avaient peur de sortir car on leur disait que cela mènerait au chaos. Il y a eu depuis des évolutions non seulement dans la mentalité des gens mais aussi dans la mentalité des autorités. Car la manière dont elles ont géré les manifestations a évolué dans le temps. Aujourd’hui, on peut avoir un très grand rassemblement – le chiffre officiel est de 500 000 personnes sur les deux jours [des 29 et 30 août 2015] – et cela se déroule sans problème. Il y a 15 ou 20 ans, c’était impensable. Certes, il existe encore des problèmes : avant cette dernière manifestation, le port des t-shirts Bersih a été interdit par les autorités et la manifestation elle-même a été déclarée illégale. Il y a quand même eu des pressions pour dissuader de participer, mais petit a petit, la peur de sortir dans la rue a grandement diminué.
Pourtant, le Premier ministre Najib Razak n’a pas démissionné et il n’y a toujours pas de réforme institutionnelle ou électorale en vue… Est-ce un échec pour vous ?
Personne n’a pensé qu’une seule manifestation provoquerait la démission du Premier ministre. Je trouve que le bilan est très bon parce que le peuple malaisien a pu exprimé son désir d’une réforme institutionnelle. Les manifestations qui ont attiré de grandes foules étaient à l’appel de la société civile, et non pas les partis politiques. C’est une très bon signe. Les Malaisiens ne sont pas « partisans » ; ils ont du recul par rapport à la situation. C’est un bon signe pour la transition qui va sûrement venir. Les Malaisiens comprennent que de toute façon, cela ne résout rien de remplacer le Premier ministre et de garder le système tel qu’il est. Il faut une réforme profonde de ce système. C’est d’ailleurs un message fort dans la bouche de nombreux leaders de la société civile.
Une alliance entre Bersih et les partis d’opposition est-elle possible ?
La ligne de Bersih a toujours été claire : nous avons des principes sur la réforme institutionnelle, la réforme électorale et le respect des droits fondamentaux. Toutes les personnes qui adhèrent à ces principes sont les bienvenues dans nos manifestations. Nous n’excluons a priori personne qui voudrait soutenir notre cause.
Mais pour être plus précis : Bersih a-t-il une chance d’avoir un débouché politique ou bien restera-t-il un mouvement hors du système des partis ?
Il faut distinguer « politique » et « partisan ». Pour moi, politique, c’est la participation à la vie publique, à la cité (polis), à l’organisation d’un peuple et d’une nation. Bersih 2.0 est un mouvement politique et non partisan.
Comment permettre la transition politique dans ce cas ?
Plusieurs réponses possibles. L’une des manières dont le mouvement Bersih permettrait une réforme ou une transition paisible, c’est en laissant le peuple s’exprimer sans contraintes. Aux dernières élections [législatives de mai 2013, NDLR], le gouvernement a obtenu 47% des voix mais 60% des sièges au parlement. Donc, cela montre un problème assez grave dans le système électoral. Sur le terrain, il y a aussi beaucoup de soupçons et d’accusations d’irrégularité de différents types. Bersih a fait a mis en place le mouvement Pemantau : des observateurs des élections, non officiels et différents des observateurs Pemerati, accrédités officiellement par le gouvernement. L’observation était donc informelle, mais en plaçant des observateurs près des bureaux de vote, cela a permis de réduire les possibilités d’irrégularités électorales.

Ensuite Bersih, avec d’autres ONG comme Tindak Malaysia, a formé les PACABA (Polling agent/Counting agent/Barung agent). Ce sont des gens qui comptent les votes et reçoivent les électeurs dans les bureaux de vote. Des formations ont été organisées pour les civils à côté des personnes nommées par la commission électorale, souvent des fonctionnaires. C’est très important pour que les gens aient une connaissance complète du droit des électeurs et de ce qui fait une élection transparente. Si toutes les personnes étaient bien formées dans les bureaux de vote, cela réduirait d’autant les irrégularités. Par ailleurs, Bersih a produit aussi beaucoup de matériels pour la sensibilisation des électeurs à leurs droits, toujours dans le but de réduire les irrégularités.

Le scandale 1MdB nous concerne de très près. Il y a en effet des accusations selon lesquelles une partie de cet argent [transféré frauduleusement, NDLR] aurait été utilisé pour les élections. D’ailleurs récemment, un membre du gouvernement a dit que 1 milliard de ringgits [plus de 216 millions d’euros, NDLR] avaient été dépensés pour les élections [de 2013, NDLR]. D’où vient cet argent ? En principe, la commission électorale limite les dépenses de chaque candidat. N’y a-t-il pas eu de violation de la loi électorale ? Aujourd’hui, nous n’avons pas pas de réponse claire.

Comment voyez-vous l’avenir de Bersih 2.0 ?
Cela concerne surtout les personnes en Malaisie. Je pense que nous allons nous inscrire dans la continuité de notre action. Nous nous battrons toujours pour la réforme institutionnelle et le respect des droits de l’homme.
Propos recueillis par Joris Zylberman
A propos de l'auteur
Joris Zylberman
Joris Zylberman est directeur de la publication et rédacteur en chef d'Asialyst. Ancien correspondant à Pékin et Shanghai pour RFI et France 24, cofondateur de la société de production Actuasia, écrit, réalise et produit des reportages sur la Chine depuis 9 ans. Il est co-auteur des Nouveaux Communistes chinois (Armand Colin, 2012) et co-réalisateur du documentaire “La Chine et nous : 50 ans de passion” (France 3, 2013).