Environnement
Entretien

Nucléaire en Asie : "Le citoyen poussé dos au mur"

"Les radiations ne connaissent pas de frontière !" Banderole lors d'une manifestation organisée par Hidanren
"Les radiations ne connaissent pas de frontière !" Banderole lors d'une manifestation organisée par Hidanren, l'organisation des victimes de l'accident nucléaire de Fukushima, le 2 mars 2016 à Tokyo. (Crédits : Alessandro Di Ciommo / NurPhoto / via AFP)
« Un point commun à tous les acteurs de l’industrie nucléaire est leur peu de goût pour la clarté et la contestation. Le développement du nucléaire en Asie se fait encore trop souvent en force, au mépris de l’avis des populations, de la sécurité et de l’environnement. Trop souvent, le nucléaire et la démocratie ne semblent pas faire très bon ménage. » Tel est le tableau désolant que dresse le journaliste Mathieu Gaulène dans son ouvrage très fourni intitulé Le Nucléaire en Asie (Editions Philippe Picquier). A la lumière de son analyse approfondie, l’auteur fournit un panorama très complet sur le nucléaire en Asie : non seulement les programmes civils (Chine, Japon, Inde, Vietnam, Thaïlande, et même Bangladesh et Birmanie), mais aussi l’inquiétante prolifération de l’arme nucléaire, possédée par des pays qu’opposent des rivalités profondes (Chine, Inde, Pakistan, Corée du Nord). Pour Asialyst, il fait le point sur l’avenir de l’industrie du nucléaire en Asie.

Entretien

Mathieu Gaulène est journaliste indépendant, diplômé de l’IEP d’Aix et de Sciences-Po Paris (Master Asie). Spécialiste du Japon, où il réside depuis cinq ans, il a notamment écrit sur Fukushima et ses conséquences, la politique énergétique du Japon et l’opposition au nucléaire pour des publications telles que Slate, Mediapart, Politis et Rue89.

Mathieu Gaulène, journaliste et auteur du livre "Le Nucléaire en Asie"
Mathieu Gaulène, journaliste et auteur du livre "Le Nucléaire en Asie" (Ed. Philippe Picquiers, 2016)
Comment en êtes-vous venu à vous intéresser au nucléaire en Asie ?
Mathieu Gaulène : J’ai commencé à m’intéresser à ce sujet en 2008, lors de recherches sur le mouvement antinucléaire japonais dans le cadre d’un mémoire à Sciences Po. J’avais déjà réalisé un mémoire sur les révoltes étudiantes dans le Japon d’après-guerre, et mon intérêt était de décrire cet autre Japon, celui dont on ne parle presque jamais, qui conteste, manifeste et s’oppose au conformisme ambiant.

En évoluant dans mes recherches, je me suis rendu compte cependant de l’importance et de la puissance qu’avait l’industrie nucléaire au Japon qui représentait alors quasiment 30% de la production d’électricité. En seulement un mois de recherche en 2009 à Tokyo et Rokkasho-mura, j’ai pu constater que les publicités pro-nucléaires abondaient dans les journaux, à la télévision, dans une proportion tout à fait impressionnante. Le slogan « le nucléaire est une énergie sûre et propre » était martelé constamment, et ce depuis des décennies. Les Japonais baignaient en permanence dans une sorte de propagande pro-nucléaire d’un niveau inédit au monde. C’était deux ans avant la catastrophe de Fukushima.

A partir de 2011, mon intérêt a évolué. Je me suis posé la question que beaucoup se posent : qu’allait faire le Japon après ce désastre nucléaire ? Comment allaient réagir les autres pays d’Asie, où l’accident de Fukushima a eu un écho, voire parfois un impact très fort ? J’ai voulu avec ce livre y apporter une réponse, cinq ans après.

Les pressions exercées sur les mouvements antinucléaires sont extrêmement fortes. Vous attendez-vous à subir des pressions suite à la publication de ce livre ?
Les pressions sont en effet très fortes sur les mouvements antinucléaires, en particulier en Inde où les antinucléaires sont en butte à une répression violente, parfois meurtrière, accentuée depuis l’arrivée du parti hindou au pouvoir, le Bharatiya Janata Party (BJP). Dans ce climat ultra-nationaliste instauré par le Premier ministre Narendra Modi, certains sont fichés par les services de renseignements comme étant « anti-nationaux ». C’est le cas de Kumar Sundaram de la Coalition pour le désarmement nucléaire et la paix (CNDP) que j’ai pu rencontrer, mais aussi plus généralement de nombreux militants écologistes.

Pour ma part, il serait tout à fait exagéré de dire que j’ai reçu des pressions, et l’ancien conseiller nucléaire de l’Ambassade de France au Japon m’a d’ailleurs accordé un entretien. Cependant, comme je le raconte à la fin du livre, j’ai eu une expérience surprenante. En juillet 2013, pour des raisons financières, j’avais postulé à un poste d’assistant au conseiller de presse de l’Ambassade. Le premier entretien s’étant bien déroulé, je fus convié à un second entretien, en présence du ministre conseiller, le numéro 2 de l’ambassade. Alors que j’étais interrogé sur l’augmentation de la TVA japonaise, celui-ci me demanda abruptement : « Etes-vous pro ou antinucléaire ? » Surpris, je louvoyais et lui demandais le pourquoi de cette question. Sa réponse fut empreinte d’un cynisme sans bornes : « Je vous le demande car ici nous défendons les intérêts de la France, et les intérêts de la France au Japon, c’est le nucléaire. »

Que les ambassades soient devenues des VRP pour différents groupes industriels, Areva ici, n’étonnera plus grand monde. L’ambassadeur de l’époque avait d’ailleurs siégé au conseil d’administration d’Areva et y est retourné depuis. Mais j’ai voulu raconter cette anecdote en exergue de l’ouvrage, car j’ai été surpris par l’aplomb, la facilité et l’absence de tact avec lesquels les choses furent dites.

Tepco se classait au dixième rang des entreprises japonaises par l’importance de son budget publicitaire. En quoi la stratégie de communication pour Tepco et Areva a-t-elle changé après Fukushima ?
Je pense que Tepco, comme les autres compagnies d’électricité et les constructeurs de centrales, ont fait le choix de faire profil bas. Depuis Fukushima, il n’y a plus à proprement parler de publicités vantant les mérites du nucléaire dans la presse ou à la télévision comme cela était quotidiennement le cas avant. D’ailleurs, l’ancien immense musée de l’électricité de Tepco à Shibuya, dont on aperçoit le dôme de la gare, a fermé ses portes dès avril 2011, et a été vendu depuis à Shidax, un géant du karaoké. Et Tepco se prépare en avril, cinq ans après la catastrophe, à changer de logo, l’ancien étant irrémédiablement devenu un symbole du désastre nucléaire de Fukushima.

Pour autant, la communication sur la nécessité de relancer les réacteurs se poursuit, via des relais d’opinions, avec en tête le Premier ministre Shinzo Abe qui malgré l’impopularité de cette mesure encourage les remises en marche. Le discours a cependant changé depuis Fukushima. Tepco ne peut plus se permettre de nier le risque d’accident et vient même de reconnaître avoir menti sur la gravité de l’accident durant les premiers jours. Le nouveau discours semble être devenu : « Certes, notre industrie comporte des risques, mais c’est ça ou la pollution atmosphérique des hydrocarbures. » Autrement dit, on pousse le citoyen dos au mur en lui laissant le choix entre la peste ou le choléra. Et on écarte d’un revers main les énergies renouvelables, suspectes de ne pas suffire, de n’être pas assez développées ou trop coûteuses.

Je crois cependant qu’avec le désastre industriel d’Areva, 8 milliards d’euros de perte en cinq ans, et l’accident de Fukushima et ses multiples conséquences économiques, sociales et sanitaires, le nucléaire ne suscite plus un enthousiasme débordant, y compris chez ses promoteurs.

Il y a par contre une autre communication, plus pernicieuse en mon sens, celle de la préfecture de Fukushima qui dès les premiers mois suivant l’accident a lancé une vaste campagne de promotion des produits locaux et du tourisme : dans le métro des affiches vantent les mérites du riz de Fukushima, à la télévision des célébrités mangent avec délectation des pêches de la préfecture, et en bas des immeubles les « marché aux légumes de Fukushima » invitent les employés durant leur pause à consommer et soutenir l’économie agricole locale. La limite légale a beau être passée de 500 à 100 bq/kg, il est tout de même inquiétant de voir une telle promotion conduisant à ingérer des produits contenant de la radioactivité, quand bien même celle-ci est faible. Depuis 2015, l’AIEA reconnaît d’ailleurs ce que l’on savait déjà : même les faibles doses ont un impact sur la santé.

Tokyo n’a pas plus été épargné par le nuage radioactif que la France après Tchernobyl. En mars 2011, de l’iode-131 a été détecté dans 18 de ses usines de traitement de l’eau et cinq ans après, l’Agence de sûreté nucléaire (NRA) y trouvait encore des traces de césium-134 et 137. Curieusement, dans cette culture du mensonge que vous décrivez, la NRA ne cherche même pas à cacher cette contamination, qu’elle publie régulièrement sur son site…
Il faut raison garder. Le Japon reste une démocratie et la plupart des données sont là, devant nos yeux, pour autant qu’on veuille les chercher. Il ne m’a été par exemple pas très difficile de trouver ces relevés de radioactivité de l’eau du robinet de l’arrondissement de Shinjuku : elles sont disponibles sur le site de la NRA et du ministère de l’Environnement. Pour peu que l’on sache lire le japonais, on peut avoir accès à un certain nombre de données.

A Tokyo, presque tout le monde sait qu’il y a des hot spots, que l’eau et les aliments venant du Tôhoku peuvent être contaminés, mais de tout cela, on n’en parle qu’à voix basse.

Lors d’un « voyage » à Fukushima avec des amis Japonais, j’ai pu mesurer à quel point le simple fait d’avoir emporté un compteur Geiger avec moi mettait tout le monde mal à l’aise. Lorsque nous sommes allés dans la ville de Koriyama, à 50 km de la centrale, le compteur bipait dur avec un taux atteignant les 5 microsieverts si mes souvenirs sont bons. J’ai coupé mon compteur. On a parlé un peu de cette crainte de la radioactivité, que tout le monde partage, mais le sujet a rapidement été écarté.

Vous analysez une gestion déplorable des différents accidents dans les centrales nippones et des crises gérées « dans l’improvisation ». Comment expliquer cette incompétence ? Est-elle propre au Japon ?
Même si je continue à penser que le nucléaire comporte un risque en soi, il est vrai que les différents accidents, les dissimulations et la catastrophe de Fukushima donnent l’impression d’une incompétence caractérisée de l’industrie nucléaire japonaise. C’est en tout cas l’avis des conseillers nucléaires que j’ai interrogés à l’ambassade de France et qui ne manquaient pas de mots pour décrire les déficiences de l’industrie nucléaire nippone. Ceci étant dit, vu les déboires récents d’Areva avec l’EPR, on peut s’interroger sur la différence entre le Japon et la France.

Ce qui selon moi a été le plus dramatique au Japon fut sans doute ce « mythe de la sûreté », qui a conduit à ne jamais améliorer la sécurité des centrales, leur résistance anti-sismique et la hauteur des digues, et à ne pas répondre aux rapports alarmants de l’AIEA qui s’inquiétait notamment de voir les générateurs de secours placés dans des sous-sols inondables. La NISA, l’ancienne autorité de sûreté du nucléaire était sous le contrôle direct du METI, le ministère de l’Economie et de l’Industrie, très puissant au Japon, alors que celui-ci était un promoteur zélé du nucléaire. Le ministère tissait des liens avec l’ensemble des compagnies d’électricité, dont Tepco, et les constructeurs de centrales, les géants Toshiba, Hitachi et Mitsubishi Heavy Industries. Tout ce petit monde constitue ce que les Japonais ont surnommé le « village nucléaire », où les transferts de l’industrie vers l’autorité de régulation et vice versa sont nombreux et l’entente parfaite.

Concernant le reste de l’Asie, il y a de quoi s’inquiéter. Certes, la Corée du Sud et la Chine ont acquis une certaine compétence en matière nucléaire, mais que penser lorsqu’on voit certains pays comme le Bangladesh, l’un des Etats les plus pauvres au monde, se préparer à construire une centrale nucléaire ? Les contrats pour ces pays s’accompagnent en général de la formation de milliers d’ingénieurs en Russie, en Corée du Sud (pour le Vietnam), ou en Chine (pour le Pakistan). Mais cela sera-t-il suffisant à assurer la sécurité des centrales ? Il y a, je crois, une inquiétude spécifique à avoir sur ces pays. D’ailleurs certains Etats d’Asie du Sud-Est, sous la pression des sociétés civiles, ont compris la complexité et les risques qu’une telle technologie engendrait, sans même parler du problème insoluble des déchets nucléaires. C’est le cas par exemple de l’Indonésie, mais surtout des Philippines qui s’engagent sur la voie des énergies renouvelables et abandonnent le vieux rêve de l’atome.

Quelle est la situation la plus dangereuse en Asie concernant l’avenir du nucléaire ? A l’inverse, y a-t-il un pays asiatique qui pourrait servir de modèle ?
J’ai déjà cité le Bangladesh ou le Pakistan, mais un des pays particulièrement à risques aujourd’hui me semble être l’Inde et ses 21 réacteurs en fonctionnement. Le pays qui possède la bombe depuis 1974 peut se prévaloir d’un certain savoir-faire en la matière, tout comme la Chine. Mais au pays de Bhopal, les normes de sécurité semblent être très laxistes. D’après Greenpeace India, le taux d’exposition aux radiations des travailleurs des centrales est supérieur à 10 fois la moyenne mondiale. Ce sont eux les premières victimes de petits accidents qui font rarement la une des journaux. En 2012, c’est une quarantaine de travailleurs du nucléaire qui ont été exposé à des doses élevées de tritium lors d’un incident à la centrale du Rajasthan. Quelques années auparavant, c’est une centaine qui a été contaminée, suite au déversement volontaire par un travailleur mécontent de tritium radioactif dans l’eau.

Ces incidents dont on ne sait pas grand-chose se déroulent dans un climat opaque, alors que l’opposition est muselée et violemment réprimée. Avec l’interdiction de certaines ONG environnementalistes comme Greenpeace India, il sera de plus en plus difficile de savoir ce qui se déroule réellement dans les centrales indiennes.

Quant au pays-modèle en matière de nucléaire… Je dirai que paradoxalement le pays le plus avancé en Asie reste le Japon. C’est tout dire.

Les Philippines et de l’Indonésie ont pour ambition de tirer 50 % de leur électricité d’énergies renouvelables en 2030. Comment s’explique ce nouvel attrait pour des énergies alternatives ?
L’engagement des Philippines et de l’Indonésie dans les énergies renouvelables semblent sincère et résolus. Les populations locales ont fait bruyamment savoir que du nucléaire, elles n’en voulaient pas. La seule centrale construite aux Philippines sous le règne du dictateur Marcos n’a jamais été mise en marche après sa chute, et pourrait devenir aujourd’hui un musée. Les deux pays se sont lancés dans des projets d’énergies renouvelables, notamment la géothermie profonde. L’attrait pour ces énergies s’est fait naturellement après Fukushima, notamment car ils sont soumis au même catastrophes naturelles que le Japon : typhons, activité volcanique intense et séismes.

Il est extrêmement difficile d’arrêter la machine à fabriquer des réacteurs nucléaires et à s’auto-justifier lorsque celle-ci est mise en route, tant les coûts de cette technologie sont importants. Mais pour les pays qui ont encore le choix, les Philippines, l’Indonésie, mais aussi tout une partie de l’Asie du Sud-Est, il existe une grande hésitation à s’aventurer sur la voie hasardeuse de l’atome. Après tout, si le nucléaire depuis plus de cinquante ans a souvent fait parler de lui à travers divers accidents, fuites radioactives ou prolifération vers la bombe, il ne représente aujourd’hui que 4,5% de l’énergie primaire produite dans le monde. Cela fait un peu court, surtout pour une industrie qui s’auto-proclame depuis des décennies « l’énergie de demain ».

Propos recueillis par Agnès Redon
A propos de l'auteur
Agnès Redon
Journaliste résidant à Tokyo, Agnès Redon a effectué la plus grande partie de son parcours professionnel au Japon. D’abord reporter de terrain en presse magazine à Paris, au Liban et au Japon, elle se tourne ensuite vers la presse spécialisée (actualité sociale en France, politiques de l’emploi et formation) et travaille à temps plein pour l’agence de presse AEF (Agence emploi éducation formation) en 2012. Depuis début 2013, elle s’installe plus durablement à Tokyo et devient correspondante pour Asalyst, Japon Infos et une émission de Radio Canada ("Les samedis du monde"). Elle collabore ponctuellement avec TV5 Monde, Madame Figaro, Grazia, Néon, Le Parisien magazine et Géo. Elle est également l’auteur d’un livre recueillant les témoignages des survivants du massacre du 28 février 1947 à Taïwan, intitulé Témoignages du silence.