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Lutte anticorruption à la chinoise

Le président chinois Xi Jinping se présente au Grand Hall du Peuple à Pékin le 5 mars 2014
Le président chinois Xi Jinping se présente au Grand Hall du Peuple à Pékin le 5 mars 2014 pour l’ouverture officiel du 12ème Congrès de l’Assemblée Nationale Populaire chinoise.(Crédit : WANG ZHAO / AFP)
La lutte contre la corruption en Chine, présentée comme l’une des priorités du gouvernement depuis 2012, est porteuse d’incertitudes concernant un risque de dérive dirigiste ; en plus d’être souvent assimilée à des règlements de comptes politiques, davantage qu’à une véritable campagne de transparence sur les fortunes personnelles des dirigeants.

A peine arrivé au pouvoir, Xi Jinping s’est emparé de ce problème, notamment à l’occasion d’un discours prononcé à Beijing le 16 novembre 2012, dans lequel il note que ”de nombreux problèmes urgents […] doivent être résolus, notamment la corruption, la distance marquée avec le peuple, le formalisme et le bureaucratisme chez certains responsables du Parti”. En se plaçant au cœur de la lutte, l’Etat-parti répond aux attentes de l’opinion publique, mais s’assure dans le même temps le contrôle des informations pouvant filtrer sur les cas de corruption décelés, ce qui lui donne l’opportunité d’être au cœur du système, tout en dénonçant dans le même temps ses dérives. Il s’offre enfin et surtout un moyen de légitimer une lutte accrue contre les éléments jugés subversifs.

Dirigisme 2.0

Le fonctionnement du régime chinois s’inspire encore en effet largement de principes légués par le « léninisme consultatif », selon les mots de Richard Baum dans China Watcher. Confessions of a Peking Tom (Seattle, University of Washington Press, 2010). Dans la pratique, l’Etat-parti demeure oligarchique – dans ses structures – et profondément élitiste – par ses modalités de recrutement. Toute ouverture brutale au pluralisme politique entraînerait inévitablement sa chute. Le limogeage de Bo Xilai et son procès fortement médiatisé, en 2013, ont ainsi rappelé avec acuité qu’aucune voix dissonante – au niveau décisionnel – ne saurait être tolérée. Le régime continuera donc, selon toute vraisemblance, à recourir à des méthodes de coercition violente et de censure pour gouverner.

La présidence de Xi Jinping, souvent pointée du doigt comme dirigiste, s’inscrit dans cette tendance. La raison de cette fermeté est assez simple : l’élite communiste chinoise est obsédée par l’idée de décadence. Un Etat fort, une police et une armée puissantes permettront, pense-t-on en haut lieu, d’échapper à une « féminisation de la société », en d’autres termes à ce qui est perçu comme la multiplication des signes de faiblesse. Ni Xi Jinping ni le commissaire politique du Département général de la logistique de l’Armée Populaire de libération Liu Yuan – fils de Liu Shaoqi, ancien président de la RPC de 1959 à 1968 et victime de la Révolution culturelle, tous deux très nationalistes et engagés contre la corruption, ne sont insensibles au spectre du déclin.

Wang Xiaodong est l’une des figures de proue du camp néoconservateur et nationaliste, mais par ailleurs défenseur du développement de la démocratie en Chine, qu’il estime nécessaire au discours nationaliste. Zhang Wenmu est de son côté l’un des promoteurs de la défense de l’intérêt national chinois dans le monde. Lire Suisheng Zhao (ed.), Construction of Chinese Nationalism in the Early 21st Century, New York, Routledge, 2014.
Chacun est ainsi favorable à un renforcement de l’éducation militaire auprès des jeunes écoliers. Si la population semble plutôt indifférente à ce projet, elle ne manifeste pas moins son adhésion, d’une manière parfois exacerbée, aux thèses nationalistes que défendent, depuis plusieurs années, un certain nombre d’idéologues, comme Wang Xiaodong ou Zhang Wenmu.

Des coupables sélectionnés

Faut-il cependant voir dans la lutte contre la corruption initiée par Xi Jinping un simple moyen de re-crédibiliser l’Etat-parti ou une opportunité de régler des comptes avec des rivaux encombrants ? Sans doute les deux à la fois : la lutte contre la corruption permet, pour Xi Jinping, de maintenir un pouvoir légitimé et, par voie de conséquence, plus fort. L’impératif est donc de rétablir la confiance.

D’où les interrogations concernant les orientations prises par cette lutte contre la corruption. Si Xi Jinping a insisté sur le fait qu’il n’épargnerait « ni les tigres, ni les mouches », force est de constater que ce sont surtout les premiers, à savoir les personnalités les plus en vue – et potentiellement les plus encombrantes – qui semblent faire le plus les frais du renforcement des dispositifs de lutte contre la corruption. Bo Xilai, mais aussi les proches – on parle de plus de 300 personnes – de Zhou Yongkang en sont les exemples les plus significatifs.
Pour mémoire, nous rappelerons que Zhou Yongkang, l’un des principaux dirigeants chinois de ces dernières années, fut notamment responsable de la sécurité. C’est un ancien membre du Comité permanent du Bureau politique du PCC, avant son arrestation et son exclusion du Parti en décembre 2014. Le 11 juin 2015, il fut condamné à la prison à perpétuité pour « recel de corruption, abus de pouvoir et révélation intentionnelle de secrets d’État » par un tribunal de Tianjin, à l’issue d’un procès à huis-clos.

Cette campagne anticorruption ne se déroule pas que dans les milieux plitiques, puisqu’elle touche également les responsables de l’Armée Populaire de Libération – devenue à la faveur de ses augmentations capacitaires une rente de situation pour certains de ses membres –, comme les généraux Guo Boxiong et Xu Caihou, et dans leur sillage plusieurs dizaines d’officiers supérieurs. Sans doute les accusations de corruption sont-elles justifiées pour ces personnages, mais en éliminant ces cadres, ce sont aussi et peut-être surtout des rivaux réels ou potentiels que Xi Jinping met à genoux, avec la complicité supposée de ses prédécesseurs Jiang Zemin et Hu Jintao, et de l’ancien Premier ministre Wen Jiabao (dont la fortune est avérée) mais qui ne semblent pas inquiétés. Difficile pour ces raisons de ne pas voir dans le ciblage de certains « tigres » une opportunité de faire le vide au sein de l’appareil politique.

Dans la Chine contemporaine, la chasse à la corruption est donc de nature polysémique. Elle vise, sur le plan idéologique notamment, des cadres ou dissidents qui s’opposent à la politique de Xi Jinping, soit dans un intérêt oligarchique pour les premiers, soit par un attachement au libéralisme politique pour les seconds. Elle est également une pratique de positionnement tactique voire plus lointainement stratégique, et avec un objectif final : sauver le Parti d’une crise de corruption majeure qui pourrait entraîner dans sa chute l’équipe dirigeante. Cette finalité recouvre des priorités qui dépassent de loin les seules frontières de la Chine et revêt une dimension planétaire, comme l’illustre l’exemple africain. Toutefois, on peut sérieusement douter de son efficacité dans la mesure où les structures de l’État se confondent avec celles du Parti ainsi que le note Jean Pierre Cabestan dans son ouvrage Le système politique chinois. Un nouvel équilibre autoritaire (Paris, Presses de Sciences Po, 2014). Autrement dit, la corruption est inhérente au “système clientéliste chinois” – comme le définit la chercheure Stéphanie Balme dans le livre issu de sa thèse Entre soi. L’élite du pouvoir dans la Chine contemporaine (Paris, Fayard, 2004) – et est prompte à s’engendrer d’elle-même, logique que nourrit l’absence de séparation entre les pouvoirs.

A propos de l'auteur
Barthélémy Courmont
Barthélémy Courmont est maître de conférences à l'Université Catholique de Lille, Directeur de recherche à l'IRIS où il est responsable du pôle Asie-Pacifique, il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles sur les enjeux sécuritaires et les questions politiques en Asie orientale. Il vient de publier, avec Frédéric Lasserre et Eric Mottet, "Assessing Maritime Disputes in East-Asia", chez Routledge.