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Ventes d'armes en Asie : les raisons du boom

Un avion chasseur chinois J-10 prêt au décollage durant les exercices militaires conjoints organisés par la Chine et la Thaïlande, ici à Korat le 24 novembre
Un avion chasseur chinois J-10 prêt au décollage durant les exercices militaires conjoints organisés par la Chine et la Thaïlande, ici à Korat le 24 novembre 2015. (Crédits : NICOLAS ASFOURI / AFP)
Comme chaque année, l’institut de recherche stratégique SIPRI, basé en Suède, a publié lundi 22 février le fruit de sa collecte annuelle de données au sujet des transferts d’armement dans le monde. Or, les principaux enseignements de cette mise à jour pour 2015 concernent en grande partie l’Asie et l’Océanie, qui contribuent largement à porter la croissance des importations globale d’armes. Une région du monde de plus en plus militarisée, où les sous-marins rencontrent un franc succès, et où la Chine s’affirme comme un pays exportateur de tout premier plan.

Contexte

Le SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute) est un organisme international indépendant dédié à la recherche sur les conflits, l’armement, le contrôle des armes et le désarmement. Créé en 1966, le SIPRI fourni des données, des annalyses et des recommandations, fondées sur des « sources ouvertes », aux décideurs politiques, aux chercheurs, au médias et au public intéressé. Basé à Stockholm, le SIPRI est présent également à Pékin et se trouve régulièrement classé parmi les think tanks les plus respectés dans le monde.

L’Asie : 46% des importations mondiales

Les nouvelles données open source rendues publiques par le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) la semaine passée, au sujet des transferts d’armement recensés dans le monde en 2015 (principalement d’Etat à Etat), ont été très commentées. Domination grandissante du marché mondial de l’armement par les Etats-Unis, comportement des acheteurs au Moyen-Orient et en Afrique… Le cru 2015 est instructif compte tenu de l’état actuel de la planète. Mais il l’est tout particulièrement au sujet de l’évolution asiatique. « Entre les deux périodes 2006-2010 et 2011-2015, les importations d’armes par les Etats d’Asie et d’Océanie ont augmenté de 26% », a calculé le SIPRI. Les Etats de la région ont reçu 46% de l’ensemble des importations mondiales contre 42% entre 2006 et 2010. Des proportions toujours plus considérables, en somme.

Parmi les fournisseurs extérieurs du continent, pas de surprise : les Etats-Unis et la Russie, deux des acteurs majeurs du commerce des armes dans le monde, se partagent la plus grosse part du gâteau asiatique. Pour les Américains, l’Asie et l’Océanie représentent 40% de leurs exportations d’armes sur la période 2011-2015, contre 41% pour le Moyen-Orient et seulement 9,9% pour l’Europe. Quant aux Russes, l’Asie et l’Océanie restent de loin leurs principaux débouchés en matière de ventes d’armes : 68% des exportations sur la période étudiée, contre 11% pour l’Afrique, 8,2% pour le Moyen-Orient et 6,4% pour l’Europe. Trois pays se distinguent dans le classement des exportations russes, et tous sont asiatiques : l’Inde en représente 39% entre 2011 et 2015, tandis que la Chine et le Pakistan pèsent chacun à hauteur de 11% de ces transferts russes. La France et l’Allemagne arrivent derrière : 28% et 23% de leurs exportations globales respectives sont parties vers l’Asie et l’Océanie ces cinq dernières années.

L’Asie importe plus d’armes : illustration à travers le cas indien

« Six des dix plus gros importateurs d’armes entre 2011 et 2015 se trouvent en Asie et en Océanie », relate l’institut suédois dans un communiqué paru lundi 22 février en marge de son étude. Ces pays sont l’Inde, principal importateur d’armes dans le monde avec 14% des transferts mondiaux sur les cinq dernières années, la Chine (4,7% des importations mondiales), l’Australie (3,6%), le Pakistan (3,3%), le Vietnam (2,9%) et la Corée du Sud (2,6%). Les trois premiers pays cités sont même dans le top 5 mondial. L’Océanie représente 8,2% des importations d’armes dans la région, contre 44% pour les Etats d’Asie du Sud, 23% chacun pour ceux d’Asie du Nord-Est et d’Asie du Sud-Est, et 2,3% pour l’Asie centrale.

Si l’Inde est le principal importateur d’armes dans le monde, c’est en grande partie parce l’industrie de ce pays « a jusqu’ici largement échoué à produire des armes compétitives faites maison », analyse le SIPRI. Ce qui est nouveau en revanche, c’est que l’Inde à connu une augmentation impressionnante de ses importations d’armes entre les périodes 2006-2010 et 2011-2015 : +90%. Dans la période récente étudiée, les importations indiennes se sont révélées trois fois plus grandes que celles de ses rivaux chinois et pakistanais dans le même laps de temps, remarque le centre d’étude de Stockholm.

70% des importations d’armes indiennes entre 2011 et 2015 sont le fait de l’industrie russe. La Russie est, « et restera très largement le principal pourvoyeur d’armes majeures de l’Inde dans le futur sauf imprévu », assure le SIPRI. Mais les Etats-Unis ont gagné des parts de marché significatives : en transférant à New Delhi 11 fois plus d’armes qu’entre 2006 et 2010, Washington s’est imposé, entre 2010 et 2015, comme le second fournisseurs actuel de l’Inde, avec 14% des importations d’armes de ce pays. Israël complète le podium, avec 4,5% entre 2011 et 2015.

Vietnam : +699% d’armes importées entre 2006-2010 et 2011-2015

Dans le top 10 des importateurs d’armes dressé par le SIPRI sur cinq ans, le Vietnam fait cette année une entrée fracassante. 43e importateur entre 2006 et 2010, ce pays est désormais 8e (2010-2015). Pour le dire autrement et de manière très parlante, entre les deux périodes étudiées, les importations d’armes de Hanoi ont augmenté de 699%, rien de moins. Aucun autre pays du top 10 établi par le SIPRI n’a connu une telle explosion dans la période étudiée. Les acquisitions vietnamiennes visent à « soutenir les capacités du pays en mer de Chine méridionale, où ses revendications territoriales entrent en collision avec la Chine », interprète l’institut.

Cette assertion est d’ailleurs confortée par le détail, puisque les bateaux et autres sous-marins ont constitué 44% des importations vietnamiennes entre 2011 et 2015, et les avions 37%. Là encore, la Russie structure l’armement vietnamien. Mais il le fait cette fois dans des proportions laissant peu de place à la concurrence: 93% des importations d’armes d’Hanoi. Le SIPRI évoque le transfert de huit avions de combat, mais aussi quatre navires d’attaque rapide et quatre sous-marins armés de missiles de combat terrestre. Et d’anticiper sur la suite, en évoquant l’acquisition prochaine de six frégates et deux sous-marins supplémentaires.

Pourquoi la Chine importe-t-elle moins d’armes que par le passé ?

Au début des années 2000, la Chine était le plus grand importateur d’armes du monde et de loin. Elle est désormais troisième selon le SIPRI. Entre 2006-2010 et 2011-2015, ses importations d’armes ont en effet chuté lourdement de 25%. Mais Pékin continue d’importer des « armes et composants clés », comme de gros avions et hélicoptères de transport, et des moteurs pour ses propres avions, véhicules terrestres et bateaux. Le volet « moteurs » représente 30% des importations d’armes chinoises sur la période étudiée.

Lorsqu’elle achète des armes, la Chine se tourne d’abord vers Moscou (59% des importations d’armes chinoises entre 2011 et 2015). Mais Pékin ne se met pas d’oeillère et commerce également avec de très anciens interlocuteurs à elle, en premier lieu la France, son deuxième fournisseur sur la période étudiée (15%), devant l’Ukraine (14%), un héritier de l’ancienne Union soviétique qui, très tôt après l’explosion du bloc de l’Est, a su trouver sa place sur le marché de l’armement.

La signature par la Russie, en 2015, de contrats pour renforcer les systèmes de la défense aérienne chinoise, et pour fournir à Pékin quelque 24 avions de combat prochainement, « indiquent que la Chine n’est pas encore autosuffisante dans ces catégories », explique le SIPRI. Car pour le reste, si les Chinois achètent moins d’armement aux autres, c’est parce que leur pays s’avère « de plus en plus à même de produire ses propres armes avancées et se montre de moins en moins dépendant » de l’extérieur, commente l’institut.

La Chine, nouvel exportateur d’armement, mais d’abord vers l’Asie

Il n’est donc pas étonnant de retrouver la Chine parmi les principaux exportateurs d’armes recensés par le SIPRI entre 2011 et 2015. Entre 2006 et 2011, le pays exportait beaucoup moins d’armes que des pays comme la France, l’Allemagne ou encore le Royaume-Uni (elle pesait alors 3,6% du marché mondial). Entre 2011 et 2015, elle s’est en revanche installée confortablement devant ces trois-là, à la troisième place mondiale (5,9% des exportations mondiales), derrière la Russie et les Etats-Unis, grâce à une augmentation de 88% de ses transferts vers d’autres pays entre les deux périodes étudiées. Le SIPRI évoque notamment le transfert de 74 avions de combat entre 2011 et 2015, contre respectivement 40 et 32 pour le Royaume-Uni et la France. Il parle aussi de deux frégates prochainement transférées au Maroc, et de bonnes ventes concernant les sous-marins.

La Chine a fourni des armes, entre 2006 et 2015, à au moins 37 pays, majoritairement situés en Asie et en Océanie (75% des exportations chinoises). C’est même de plus en plus vrai, puisque les exportations chinoises en matière d’armes majeures vers sa propre région ont été, entre 2011 et 2015, 139% plus importantes qu’entre 2006 et 2010. Le gagnant s’appelle le Pakistan, principal débouché pour la Chine (35% de ses exportations d’armes entre 2010 et 2015), suivi par le Bangladesh (20%) et la Birmanie (16%). Mais les Chinois parviennent à se frayer un chemin hors d’Asie, en Afrique par exemple, où ils ont transféré plus d’armes que les Etats-Unis ces cinq dernières années (13% du marché continental, contre 11%). Leur score grimpe même à 22% pour l’Afrique subsaharienne.

L’attrait spécifique de certains pays asiatiques pour les sous-marins

Certains pays de la région se montrent, notamment ces cinq dernières années, particulièrement friands en sous-marins, secteur où la technologie a grandement progressé ces dernières années selon le SIPRI. L’organisme suédois nous apprend ainsi qu’entre 2011 et 2015, sur seize sous-marins transférés de facto au total, neuf ont pris le chemin de l’Asie. Quatre ont été transférés par la Russie au Vietnam et un autre vers l’Inde, tandis que la Suède a fourni deux appareils à Singapour et que l’Allemagne a envoyé l’un de ses engins vers la Corée du Sud.

La Corée du Sud, justement, s’est fait une place de choix dans ce secteur avec la Chine. Entre 2006 et 2015, soit sur les deux périodes étudiées réunies, « le marché hautement compétitif des exportations croissantes de sous-marins a été complètement dominé par la Chine, la France, l’Allemagne, la Russie, la Corée du Sud et la Suède », explique en effet le SIPRI. Mais le Japon a rejoint la Chine et la Corée dans le gotha des vendeurs de sous-marins en 2015, ajoute le groupe d’études suédois, grâce à la signature d’un contrat avec l’Australie pour la vente de 12 sous-marins.

Le marché des sous-marins semble avoir de beaux jours devant lui, puisqu’à la fin de l’année 2015, 48 engins étaient encore attendus dans le cadre de commandes déjà passées. La Corée du Sud, qui devait encore en transférer trois à l’Indonésie, en attendaient par ailleurs cinq en provenance d’Allemagne. Berlin devait de surcroît en livrer deux à Singapour. Le Vietnam, quant à lui, avait passé commande pour deux appareils russes. Et la France étaient de son côté censée en transférer six à l’Inde. Quant à la Chine, il était prévu qu’elle envoie deux sous-marins au Bangladesh, et huit au Pakistan !

Par Igor Gauquelin

Pour approfondir

Consultez la banque de données en ligne du SIPRI et c’est ici.

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A propos de l'auteur
Igor Gauquelin
Igor Gauquelin est journaliste, spécialisé sur l'écrit et le format numérique. Après des collaborations et des passages plus ou moins longs en presse régionale à Montpellier et Lyon, puis au sein des rédactions de Mediapart et de la Croix à Paris, il a rejoint en janvier 2012 la rédaction multimédia de Radio France Internationale, alors en pleine mutation. Journaliste « touche-à-tout » et responsable d'édition multimédia sur rfi, il continue de signer ponctuellement ses propres reportages en France et à l'international.