Culture
Entretien

Spéciale Vesoul : Rubaiyat Hossain, une femme « en construction »

Roya et sa jeune servante dans le film de Rubaiyat Hossain Under Construction
Roya et sa jeune servante dans le film de Rubaiyat Hossain Under Construction (Crédit : D.R.).
La 22eme édition du festival international des cinémas d’Asie (FICA) de Vesoul a eu lieu du 3 au 10 février dernier. Asialyst revient durant toute la semaine sur le doyen des festivals de cinéma asiatique européens et l’un des quatre principaux festivals soutenus par le CNC (centre national du cinéma).
Cette année la cinéaste bangladeshie, Rubaiyat Hossain, s’est vu décerner le prix du jury international, une mention spéciale du prix de la critique et le prix Emile Guimet. Entretien avec la réalisatrice qui avait réalisé en 2011 un premier long métrage de fiction Meherjaan bien reçu par la critique qui dénonçait le nationalisme masculin d’un point de vue féminin. Le film a été retiré une semaine après sa sortie des écrans au Bangladesh et n’a toujours pas la possibilité d’y être projeté. Elle est titulaire d’une licence du Smith Collège aux Etats-Unis sur le féminisme et d’une maîtrise à l’université de Pennsylvanie. Elle vit entre Dhaka et New York, réalisant des films et étudiant le cinéma à la Tisch School of Arts de l’Université de New York.
La réalisatrice bangladeshie Rubaiyat Hossain.
La réalisatrice bangladeshie Rubaiyat Hossain. (Crédit : D.R.).
Pouvez-vous revenir sur votre film Under construction, comment vous en avez eu l’idée ?
L’inspiration est venue d’une pièce de Rabindranath Tagore (peintre, dramaturge, écrivain et compositeur indien NDR) Les Lauriers roses qui parle du capitalisme et de l’industrialisation. Tagore l’a écrite en 1926 quand l’industrialisation était célébrée partout sur la planète.
La pièce se déroule sous la terre, là où des travailleurs sans noms extraient des minéraux. Ils sont complètement déconnectés de la Nature. Parfois ils parlent du passé, de la verdure et du ciel ; mais ils ne peuvent jamais revenir à la surface. Ils travaillent tous pour un roi caché derrière un filet qu’ils ne rencontrent jamais.
J’ai trouvé que cette pièce évoquait la situation des travailleurs du Bangladesh employés par des multinationales qu’ils ne voient jamais.
En avril 2013, l’effondrement d’un immeuble a tué plus de 1 000 travailleurs. Je voulais parler de cela en tant qu’artiste, en gardant en arrière-plan la pièce de Tagore, parce qu’elle reflète la situation des travailleurs du monde entier ; et en mettant une scène personnage principale féminin.
Dans la pièce, l’héroïne Nandini – ce qui veut dire littéralement « femme » en bengali – est pleine de vie, habillée de fleurs, dansant et chantant pour son amoureux qui va venir la délivrer de ce monde souterrain. J’ai toujours fait une critique féministe de ce personnage de Nandini qui est une métaphore et non être humain. Elle n’agit pas par elle-même. Très souvent dans la littérature, les femmes sont prises comme des symboles culturels. Je voulais en faire un être humain de chair et de sang ; un personnage réaliste avec des zones d’ombre, parfois hypocrite ou égoïste, voire irresponsable. C’est de cela qu’est née Roya.
La chose importante pour moi était qu’elle ne soit pas un symbole mais une femme qui agit, prend des décisions bonnes ou mauvaises et s’engage.
Elle vient d’un milieu aisé ?
Roya s’est mariée au-dessus de sa classe sociale, avec un architecte. Sa mère à qui elle rend visite, vit dans un appartement moins cossu que le sien, vend des travaux d’aiguilles pour gagner sa vie. Je voulais montrer qu’une femme plus âgée ou voilée a aussi ses forces et son indépendance. Ainsi, la jeune servante de Roya est amoureuse du garçon d’ascenseur et tombe enceinte. Elle se marie et part travailler à l’usine pour être indépendante, avoir un travail, un foyer à elle.
Je ne crois pas qu’il y ait une bonne manière de parler de la situation des femmes : les contextes sont différents et il y a des façons différentes pour une femme de montrer son individualité. Je ne veux pas juger.
Pour le personnage de Roya, je me suis inspiré de plusieurs amies qui se sont mariées au-dessus de leur classe sociale. Elles ont changé de quartier, de façon de s’habiller. Elles peuvent mettre des robes sans manches ou des jeans. Même leur quartier est plus chic.
J‘en ai fait une fiction. Mon personnage est une jeune femme ambitieuse qui a une vision créative dont elle n’est pas encore sûre encore à 100 %. C’est pour cela que j’ai appelé mon film Under construction, en construction.
C’est un personnage qui est en chemin et a besoin du soutien d’un homme qui vient de l’étranger pour avancer.
J’ai été critiquée pour cela au Bangladesh : pourquoi faut-il que cela passe par un homme ? Je ne voulais pas fabriquer une icône féministe. Roya est critiquée par sa mère, son mari et son chef. L’approbation d’un homme qui a du pouvoir lui donne confiance en elle. J’ai choisi de laisser cette relation ouverte. Cet homme est sa muse au départ, mais finalement c’est sa jeune servante qui l’inspire pour sa nouvelle pièce.
Roya est en proie à des conflits intérieurs et au même moment, elle prend cet homme venu de l’étranger comme amant
C’est une réalité au Bangladesh. Beaucoup de jeunes femmes de la classe moyenne ont des relations extra-conjugales qui sont un moyen de vivre une certaine liberté. Elles ne quittent pas pour autant leur mari qui n’est souvent même pas au courant.
Autour de moi, les femmes de ma génération – la trentaine – cherchent à repousser les limites sans toutefois rejeter les structures traditionnelles de la famille, ni le rôle que la société attend d’elle. Elles essaient de négocier “avec le filet” alors qu’au contraire, en Occident, plusieurs vagues féministes ont permis aux femmes de sortir complètement de ces rôles pour se redéfinir.
Au Bangladesh, le mouvement féministe est inexistant ; le mot même est critiqué. Il n’y a pas d’idéologie féministe cohérente et chacune se débrouille comme elle peut.
Pouvez-vous revenir sur le cadre de vie de ces jeunes femmes de la classe aisée.
Il y a deux liens importants : celui qu’elles entretiennent avec leur propre famille et celui qu’elles ont avec la belle-famille avec laquelle souvent elles vont vivre quand elles se marient.
Ce n’est pas le cas dans votre film
Si Roya avait vécu avec ses beaux-parents, cela aurait abouti à trop de conflits. Jamais ils ne l’auraient laissé aller jouer tous les soirs au théâtre tard. Mon héroïne jouit d’une liberté assez rare. La grande majorité qui vit encore avec les beaux parents doit cuisiner, s’occuper des enfants, des malades et des personnes âgées.
Dans le film, le mari n’est pas très exigeant
Oui, mais il est aussi très froid.
Il ne respecte pas beaucoup son travail. Il manque d’empathie. C’est un trait masculin assez courant chez les hommes “nouveaux bourgeois” au Bangladesh. Il a probablement été éduqué en occident et il se pense moderne. Mais il ne perçoit pas en quoi son attitude insensible, son ton condescendant opprime sa femme de façon subtile, quand il critique sa cuisine ou sa décoration, quand il prend sans la consulter des billets pour qu’elle accompagne sa mère malade à Londres alors qu’elle est en train de diriger une pièce.
La jeune servante lui dit qu’elle a de la chance parce que son mari ne le bat pas
C’est une réflexion typique de la classe populaire. La violence conjugale est très répandue au Bangladesh. L’Unesco révélait d’ailleurs récemment que la principale cause de cette violence était le retard à servir le repas.
Dans le film je parle d’un fait divers où un mari a coupé les doigts de sa femme parce qu’il ne voulait pas qu’elle continue d’étudier et devienne plus instruite que lui.
En fait, je voulais poser les questions suivantes. Est-ce que le fait de ne pas battre sa femme est suffisant ? Est-ce qu’il la respecte comme être humain à part entière ? Est-ce qu’au Bangladesh on laisse les femmes exploiter tout leur potentiel ? Est-ce que la société les laisse faire leurs erreurs et apprendre pour progresser ?
La réponse est non. Son mari ne la considère pas comme son égale. Elle est financièrement dépendante de lui .
Est ce qu’il y a un message dans le film ?
S’il y en a un, il s’est formé au fur et à mesure du tournage. Quand j’ai commencé à écrire, je n’en savais rien et à la fin j’ai vu que ce que je voulais dire c’était que le travail est la chose la plus importante.
C’est ce qui la maintient en vie.
Et la maternité ?
C’est très difficile de conjuguer les deux, même si ce n’est pas impossible. Beaucoup de responsabilité et de culpabilité pèse sur les épaules des femmes.
Au Bangladesh, il n’y pas de crèches et les familles n’aiment pas confier leurs enfants aux servantes. Alors, celles qui font les deux travaillent dix-huit heures par jour.
Moi, cela ne me tente pas. Et, cela ne tente pas Roya non plus. Je ne crois pas qu’une femme soit forcément maternelle. Mon héroïne ne l’est pas, alors que pour son mari, c’est l’évidence : après quelques années de mariage on fait des enfants et la femme renonce à sa carrière.
Quand le film est sorti , les commentaires ont été très positifs dans l’ensemble, notamment dans la communauté des cinéastes dont les commentaires élogieux ont plutôt entraîné la presse, mais certains journaux m’ont reproché de faire de Roya une “prostituée”, une égoïste qui ne veut pas s’occuper de sa mère malade, ni de son mari, qui ne veut pas avoir d’enfant.
A ce propos, une personne a écrit un commentaire intéressant sur Facebook. Au Bangladesh on appelle souvent le cinéma d’auteur le cinéma “healthy” (sain) par opposition à un cinéma commercial violent ou vulgaire mais qui prône toujours les valeurs morales défendus par le gouvernement, soit : les femmes s’occupent de leur famille, les hommes ne trompent pas leurs femmes. Et cette dame de me demander si mon film est “sain” puisque l’héroïne laisse sa mère partir se soigner seule en Europe. Est-ce que c’est cela que l’on doit apprendre de l’occident, s’interroge-t-elle.
Vous avez dû couper certaines scènes lors de la diffusion au Bangladesh ?
J’ai coupé tout ce qui touche au sexe. Par exemple quand elle fait l’amour avec son mari, ou quand elle se masturbe en pensant à son amant. Mais j’ai gardé le fil de l’histoire. Je ne pouvais pas faire autrement : le sexe en tant que tel est banni au cinéma, même si le cinéma commercial n’hésite pas à montrer des scènes de séduction.
Au Bangladesh, dans les salles de cinéma, la séance commence par l’hymne national qu’on écoute debout.
Par contre, dans la version internationale ou quand je projette à huis clos, j’ai gardé la version intégrale. Pour l’instant le film a été projeté à Dakha pour un public éduqué, assez jeune. Il attire particulièrement les femmes qui y vont par exemple en groupe.
Vous avez dit que vos études féministes vous ont beaucoup inspirées. Pouvez-vous revenir sur votre formation et votre carrière ?
J’ai fait un premier cycle d’études au Smith collège (de filles) dans le Massachusetts ; celui qu’avait fréquenté de grandes figures du féminisme américain comme Sylvia Plath, Betty Friedmann ou encore Gloria Steinem. Ma famille m’avait laissée partir à 17 ans malgré leurs craintes en se disant qu’une université de filles c’était plus sûr. Je me souviens d’ailleurs de mon père me disant : “Oh regarde toutes ces femmes qui se tiennent par la main, c’est le paradis !”. Il n’avait pas compris que beaucoup étaient en fait des couples de lesbiennes. Il pensait que j’aillais faire des études d’informatique, mais dès mon premier cours, j’ai choisi les études féministes qui m’ont passionnées. J’ai pris aussi des cours d’art et de vidéo.
J’ai fait ensuite une formation intensive à la New York Film Academy en 2002. Mes parents n’étaient pas chauds au départ pour que je me lance dans le cinéma qui est une profession considérée comme peu respectable au Bangladesh. J’ai alors entamé une maîtrise sur l’histoire de l’Asie du sud à l’université de Pennsylvanie, ce qui m’a permis de compléter ma formation sur l’Asie du Sud.
Quand je suis rentrée au Bangladesh, j’ai un peu enseigné tout en faisant des documentaires et des courts-métrages. Mais je n’ai pas pu résister : j’étais trop passionnée par le cinéma et j’ai finalement tourné mon premier film Meherjaan sorti en salle en 2011. Malheureusement, le film a été retiré des écrans par le gouvernement au bout d’une semaine.
Ce film racontait une histoire d’amour qui se déroulait en 1971 lors du mouvement de libération du Bangladesh qui a fait des millions de morts ; Je montrais une femme tombant amoureuse d’un soldat pakistanais déserteur, une histoire pleine d’humanité, non violente. Je faisais une critique du nationalisme, devenu après 2001 synonyme de haine, de meurtre. Une partie de l’élite bangladeshie a critiqué violemment mon film en disant qu’il n’était pas bon de montrer un soldat pakistanais humain. Cela a été très dur pour moi et m’a plongée pendant quelque temps dans la dépression. J’ai même reçu des messages de haine à connotation sexuelle très violents : on m’a accusé d’avoir violé mon pays et de mériter d’être moi-même violée en bande ! Les acteurs aussi ont été menacés.
Heureusement, le film a eu une carrière académique aux Etats-Unis et, j’ai finalement pu tourner un nouveau film pour lequel j’ai trouvé un financement par un bangladeshi de l’extérieur.
Y a t- il beaucoup de femmes réalisatrices au Bangladesh ?
Une douzaine depuis 1971. La plupart sont des actrices passées derrière la caméra. Il n’y a qu’une seule femme réalisatrice dans le secteur commercial qui a tourné plusieurs films et aborde de sujets sur les femmes mais elle refuse d’être cataloguée comme féministe.
En fait, je me sens assez pionnière, je n’ai pas de modèle. Parfois, sur les tournages, les techniciens m’appelle “sir”, mais je leur demande plutôt de m’appeler “grande sœur” ; et j’essaie de diriger sans crier en intégrant tout le monde.
Vous considérez vous comme une hybride culturelle ?
Je me vois comme une américaine et une bangladeshie.
Sans mon passage par les Etats-Unis jamais je n’aurais pu penser et parler comme je le fais. C’est au Smith College que j’ai appris que “quand on veut on peut”. Plus tard, j’ai été soutenue par les universités américaines. Actuellement je continue à étudier le cinéma à New York.
Et votre côté bangladeshi ?
C’est là que je suis née, ce sont mes racines, mon héritage culturel, ce qui me rend unique. Je me sens pour toujours connectée à cette culture et à ce langage. J’ai envie de raconter des histoires non dites de cette culture qui est la mienne.
Propos recueillis par Anne Garrigue
A propos de l'auteur
Anne Garrigue
Ecrivain-journaliste résidant à Paris depuis 2014, Anne Garrigue a vécu et travaillé près de vingt ans en Asie de l’Est et du Sud-Est (Japon, Corée du Sud, Chine et Singapour). Elle a publié une dizaine d’ouvrages dont Japonaises, la révolution douce (Philippe Picquier), Japon, la fin d’une économie (Gallimard, Folio) , L’Asie en nous (Philippe Picquier), Chine, au pays des marchands lettrés (Philippe Picquier), 50 ans, 50 entrepreneurs français en Chine (Pearson) , Les nouveaux éclaireurs de la Chine : hybridité culturelle et globalisation ( Manitoba/Les Belles Lettres). Elle a dirigé les magazines « Corée-affaires », puis « Connexions », publiés par les Chambres de commerce française en Corée et en Chine.