Société
Portrait

Thaïlande : Angkhana Neelapaijit, une commissaire aux droits de l’homme forgée sur le terrain

Angkhana Neelapaijit, nouvelle membre de la commission nationale thaïlandaise pour les droits de l'homme.
Angkhana Neelapaijit, nouvelle membre de la commission nationale thaïlandaise pour les droits de l'homme. (Copyright : Guillaume Payen)
Elle était déjà connue en Thaïlande pour son travail d’aide aux victimes des violences dans le Sud à majorité musulmane du pays, où sévit une insurrection particulièrement meurtrière. Angkhana Neelapaijit a quitté le monde des ONG pour devenir la première musulmane membre de la Commission thaïlandaise des droits de l’homme. Portrait d’une femme déterminée qui a éprouvé l’injustice dans sa chair.

Contexte

Dire que la nouvelle mission d’Angkhana Neelapaijit sera semée d’embûches est un euphémisme vu le contexte politique actuel dans son pays. A cela s’est ajoutée une décision fâcheuse le 28 janvier dernier : le statut de la commission thaïlandaise des droits de l’homme a été rétrogradé. Elle a en effet reçu un « B » de la part du Comité de coordination des Institutions nationales pour les droits de l’homme (National Human Rights Institutions – ICC). Cette rétrogradation de « A » à « B » est un grave handicap : la commission thaïe a été jugée pas suffisamment impartiale et efficace pour garder le droit de soumettre des rapports sur les droits humains en Thaïlande au Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Egalement, elle ne peut plus participer activement aux conférences ad hoc organisées par l’institution onusienne.

Pour le quotidien thaïlandais The Nation, voilà une situation « embarrassante pour le leader du G-77 », la coalition de pays en développement, qui compte maintenant 134 Etats. Pourtant cette rétrogradation était prévisible : elle avait été recommandée dès novembre dernier par le Sous-comité à l’accréditation de l’ICC. The Nation rappelle d’ailleurs que l’ICC n’est pas une agence des Nations Unies, mais une organisation indépendante composée de diverses institutions de défense des droits de l’homme à travers le monde.

Son mari victime d’une « disparition forcée »

La voix est douce, presque fragile, mais le regard est résolu. Il y brille l’intensité de celles qui ont l’habitude de se battre. Et de fait, le parcours d’Angkhana Neelapaijit, âgée de 59 ans, première musulmane à être nommée membre de la Commission thaïlandaise des droits de l’homme – un organisme officiel, mais indépendant – parle de lui-même. En mars 2004, son mari, Somchai Neelapaijit, alors président de l’Association thaïlandaise des avocats musulmans, était forcé par plusieurs hommes à monter dans une voiture dans un quartier est de Bangkok. Depuis, il n’a pas reparu. Des témoins ont initialement identifié cinq policiers comme auteurs directs de l’enlèvement – une accusation confirmée par l’analyse des relevés des téléphones portables des policiers.

Pendant douze ans, Angkhana Neelapaijit, infirmière de profession et mère de cinq enfants, a tenté, malgré les intimidations, de rassembler des témoignages et des preuves sur cette « disparition forcée ». En 2006, elle a franchi une nouvelle étape, dépassant son seul cas personnel, en créant l’ONG Working Group for Justice and Peace, avec pour objectif de s’occuper des victimes des violences dans les trois provinces du sud du pays – Yala, Pattani et Narathiwat. Rebelles malais musulmans et militaires s’y affrontent depuis 12 ans.

Enrayer la dérive

Sa nomination en novembre à la Commission des droits de l’homme reconnaît cette lutte tenace pour établir la vérité et faire prévaloir la justice. Elle est l’une des deux représentantes d’ONG sur les sept membres de la commission. L’autre est Tuanjai Deethes, une ancienne sénatrice qui a longtemps dirigé une fondation pour aider au développement des minorités ethniques du Nord thaïlandais. Parmi les cinq autres commissaires, deux sont des magistrats et trois des fonctionnaires.

« Le comité de coordination des institutions nationales pour les droits de l’homme a abaissé le statut de la commission thaïlandaise des droits de l’homme du niveau A au niveau B, à cause du manque d’indépendance et de pluralisme, explique Angkhana à Asialyst. Des membres de la [précédente] commission avaient par exemple participé à des manifestations de rue pour certaines causes politiques. Les commissaires avaient aussi mis plusieurs années à rédiger le rapport sur les manifestations de 2010″, indique-t-elle, faisant allusion aux manifestations des Chemises rouges – les partisans du clan politique de l’ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra – entre avril et mai 2010, réprimées dans le sang par les militaires.

De là sa motivation à participer à la commission pour enrayer cette dérive. Nommée commissaire en charge des droits civils, Angkhana se dit particulièrement préoccupée par les restrictions imposées par la junte au pouvoir depuis le coup d’Etat de mai 2014 à la liberté d’expression. « C’est une priorité, affirme-t-elle. Actuellement, les gens peuvent être arrêtés et envoyés devant un tribunal militaire pour avoir seulement utilisé le droit d’exprimer leur opinion. Nous devons respecter le droit des gens à penser différemment. »

Pas de statut juridique pour les disparus

Depuis le putsch, les généraux au pouvoir ont arrêté des dizaines de personnes notamment sous les accusations de sédition et de lèse-majesté. Les accusés doivent comparaître devant un tribunal militaire dirigé par un juge-officier sans véritable formation juridique et où il n’y a pas la possibilité d’interjeter appel du jugement.

C’est cependant sur la question des disparitions forcées qu’Angkhana pense pouvoir contribuer le plus. Ce type de disparitions n’est toujours pas reconnu en droit thaïlandais. Ce qui place les familles des victimes dans une situation particulièrement délicate : tant que le corps du disparu n’est pas retrouvé, celui-ci n’a pas de statut juridique.

En décembre dernier, Angkhana s’est heurtée à cette règle, lorsque la Cour suprême a refusé qu’elle puisse agir en tant que plaignante au nom de son mari disparu « parce qu’il n’y a pas de preuves concrètes que Somchai soit mort ou sérieusement blessé ». Lors du même jugement, la cour a aussi décidé de ne pas retenir les accusations d’enlèvement à l’encontre des cinq policiers pour « manque de preuves crédibles » – un verdict qui a « profondément déçu » Angkhana.

Projet de loi

Un projet de loi sur les disparitions forcées a toutefois été rédigé il y a deux ans, avec la contribution d’Angkhana, et attend depuis l’approbation du conseil des ministres. Point essentiel du projet : il reconnaît la possibilité pour les familles du disparu d’agir juridiquement en son nom. Mais le texte a aussi ses faiblesses, selon Angkhana.

« Une de mes préoccupations est que le comité d’action mis en place par le projet de loi sera composé de fonctionnaires, y compris d’officiers militaires, indique-t-elle. Nous ne savons pas si ce comité sera véritablement indépendant. » Elle a suggéré que des universitaires, des représentants d’ONG et surtout des membres des familles de disparus participent aussi au comité car « ce sont ceux qui comprennent vraiment la question des disparitions forcées. Cette suggestion n’a pas été retenue, mais il est clair qu’Angkhana n’a pas dit son dernier mot sur le sujet.

Pour la nouvelle commissaire aux droits de l’homme, la religion musulmane est une référence constante ; elle sert de guide à son action. Angkhana est issue d’une famille musulmane de Bangkok d’esprit ouvert : sa mère et elle-même ont étudié dans des écoles catholiques. Sa grand-mère était de confession bouddhiste, avant de se convertir à l’Islam après son mariage. « Selon l’Islam, tout ce qui arrive vient de la volonté de Dieu. Nous ne pouvons pas choisir, dit-elle. Mais, je ne me considérerais pas comme une bonne musulmane si je ne me battais pas pour défendre la vérité et la justice pour tous les êtres humains, qu’ils soient musulmans ou non-musulmans. »

Par Arnaud Dubus à Bangkok
A propos de l'auteur
Arnaud Dubus
Durant trois décennies correspondant de la presse francophone puis diplomate en Thaïlande, Arnaud Dubus est décédé le 29 avril 2019. Asialyst lui rend hommage. Il couvrait l’actualité politique, économique et culturelle en Asie du Sud-Est pour plusieurs médias français dont Libération et Radio France Internationale et est l’auteur de plusieurs livres sur la région.