Politique
Analyse

Le bouddhisme thaïlandais piégé par la politique

Un moine bouddhiste dans le camp des Chemises rouges le 19 mai 2010 lors de la répression par les militaires à Bangkok.
Un moine bouddhiste dans le camp des Chemises rouges le 19 mai 2010 lors de la répression par les militaires à Bangkok. (Crédit : Arnaud Dubus).
Il n’est pas un mystère que dans la trilogie – monarchie, religion (bouddhisme) et nation – mise en place par les rois du Siam au début du XXème siècle et qui reste officiellement le fondement de l’identité nationale thaïlandaise, le premier pilier va être considérablement fragilisé lors de la succession royale à venir.
Dès lors, l’ensemble du poids identitaire va reposer sur le bouddhisme. Celui-ci est-il suffisamment solide pour compenser la perte d’un souverain, considéré par les Thaïlandais comme le « Bien incarné », et apporter une forte cohésion sociale au pays ?

Politique

L’observation montre que le sangha, la communauté des moines bouddhiques thaïlandais, n’a jamais été aussi divisée, ni aussi polarisée politiquement depuis les années 1960 et 1970, quand l’Etat central combattait un fort courant d’opinion communiste galvanisé par la progression des guérillas communistes au Cambodge, au Laos et au Vietnam.

Les moines en première ligne des manifestations

Le 27 novembre dernier, le moine-abbé d’un temple de la province de Nakhon Pathom, Phra Buddha Issara, a mené une manifestation face à l’ambassade américaine de Bangkok pour dénoncer les propos tenus quelques jours auparavant par l’ambassadeur américain Glyn Davies. Ce dernier avait déclaré « être inquiet par rapport aux très longues peines de prison infligées à des personnes condamnées pour crime de lèse-majesté ».
Le même bonze avait dirigé en octobre une autre manifestation pour s’en prendre à l’organisation Human Rights Watch, laquelle avait critiqué la répression contre les libertés publiques exercée par le régime militaire.
Buddha Issara avait déjà joué un rôle important dans les manifestations de 2013-2014 contre le gouvernement de Yingluck Shinawatra et qui avaient abouti au coup d’Etat renversant celui-ci. Les violences exercées par les gardes du corps et les partisans du moine, qui avaient occupé un quartier nord de Bangkok pendant plusieurs semaines, avaient alors défrayé la chronique.
Du côté opposé, des centaines de moines venus des provinces s’étaient retrouvés du côté des Chemises rouges, les partisans du clan politique Shinawatra, lors des manifestations d’avril et de mai 2010, lesquelles furent durement réprimées par les militaires au prix de dizaines de morts. On avait alors pu voir des moines en robe safran en première ligne, mêlés aux plus téméraires des manifestants, pour tenter de résister à l’avancée des soldats en plein centre de Bangkok.

Le Bouddhisme thaïlandais subordonné au politique depuis le début du XXème siècle

Analyser les liens actuels entre bouddhisme et politique en Thaïlande nécessite une rapide remise en contexte historique.
Quand la congrégation réformatrice Thammayut, créée au milieu du XIXème siècle sous l’impulsion de Mongkut, alors moine et futur roi Rama IV, se développa sous le règne de son fils Chulalongkorn (1868-1910), le bouddhisme devint un instrument servant à légitimer le pouvoir monarchique et à intégrer les communautés ethniquement et culturellement disparates dans le nouvel Etat-Nation siamois.
Progressivement, le bouddhisme perdit une grande partie de son autonomie vis-à-vis de l’Etat, ce qui se traduisit dans les actes législatifs réorganisant le sangha en 1902 et surtout en 1962. L’abolition de la monarchie absolue ne changea guère cette dynamique : la communauté des moines se retrouva subordonnée aux desseins du pouvoir politique, sous le contrôle des ministères de la Culture et de l’Education.
Un système de titulatures, instauré dès le début du XXème siècle, permettait encore au roi de distribuer des titres prestigieux aux moines qu’il souhaitait distinguer, se créant ainsi une clientèle au sein du clergé. Ce système favorisa une sorte de compétition entre abbés pour être placés sur la liste des promus et renforça la subordination du clergé à l’Etat central.

Communauté fissurée, émergence des moines politisés

Les idées anciennes fondant le bouddhisme, notamment la loi du karma, selon laquelle la place assignée à chacun dans la vie présente est fonction des actes de chacun dans ses vies antérieures, accentue encore la réticence à remettre en cause l’ordre établi et la tendance à se conformer au statu quo.
La tourmente des années 1960 et 1970, lorsque la Thaïlande devint une base militaire avancée des Etats-Unis dans le cadre de son conflit contre le Vietnam, fissura toutefois l’homogénéité du sangha, déjà fragilisée par la division entre l’ancienne congrégation Mahanikaya, d’assise plus populaire, et la congrégation Thammayut, sous obédience royale et plus élitiste.
C’est à cette époque qu’émergent des moines politisés, comme Kittiwuttho Bhikkhu, du côté anti-communiste, mais aussi d’autres moines qui rejoignirent les rangs des manifestations paysannes et s’identifièrent avec les secteurs les plus pauvres de la société. Kittiwuttho Bhikkhu, moine influent, s’était notamment distingué en déclarant que tuer un communiste était un péché bouddhiste mineur car cela contribuait à l’objectif plus élevé de la stabilité nationale. Le conseil ecclésiastique du sangha légitima les propos de Kittiwuttho en refusant de le sanctionner pour infraction à la discipline bouddhique, mais l’influence du moine militant diminua rapidement au sein de la population.

Moine-militant et moine-voyou

Le sangha paraît actuellement encore plus polarisé politiquement qu’à l’époque de la lutte de l’Etat thaïlandais contre le communisme.
Buddha Issara, par exemple, ne se contente pas de prêches ou de discours au contenu politique, mais agit comme un politicien professionnel, organisant des manifestations, signant des pétitions, interpellant le gouvernement. Il a ainsi lui-même rédigé un projet de réforme politique nationale, mêlant religion et socialisme économique. C’est le moine-militant, presque le moine-voyou, qui adopte une posture beaucoup plus agressive que n’avait pu le faire Kittiwuttho Bhikkhu.
Dans le même ordre d’idée, la secte bouddhique ascétique Santi Asoke est devenue depuis 2005 une participante habituelle des manifestations pro-royalistes d’opposition au clan politique Shinawatra.

Temples et clans politiques

L’ordination monastique, dès après le coup d’Etat du 22 mai 2014, de l’ex-député du parti démocrate Suthep Thauguban, leader des manifestations de 2013-2014 contre le gouvernement de Yingluck Shinawatra, a apporté une nouvelle dimension. Ordonné au temple Suon Mokh, près de la ville de Surat Thani dans le sud, Suthep a semblé monopoliser le dhamma, l’enseignement du Bouddha, pour le bénéfice exclusif de ses partisans politiques du Comité de Réforme pour le Développement et la Démocratie (PDRC). Dans ses prêches, il appelait ses « parents du PDRC » à venir se faire ordonner au temple ou à assister à des stages de méditation. Ce n’est plus un moine qui dérive dans la politique, mais un politicien qui utilise l’habit religieux et le bouddhisme comme une plate-forme pour poursuivre son action politique.
Le cas du très influent et très riche temple Dhammakaya est plus difficile à cerner. Ce temple situé dans la banlieue nord de Bangkok est souvent considéré comme appuyant le clan politique des Shinawatra et les Chemises rouges. Lorsqu’il était Premier ministre, Thaksin Shinawatra avait nommé en 2005 un moine lié à Dhammakaya pour être Suprême Patriarche intérimaire, le poste le plus élevé de la hiérarchie bouddhique (le Suprême Patriarche étant trop malade pour exercer effectivement ses fonctions). En 2010, au plus fort des manifestations des Chemises rouges, le gouvernement d’Abhisit Vejjajiva avait, lui, placé l’abbé du temple Dhammakaya, Phra Dhammachayo, sous surveillance.
Ces quelques exemples attestent d’une politisation accrue du bouddhisme thaïlandais depuis une vingtaine d’années. Elle est d’autant plus saisissante que contrairement aux moines de Birmanie ou à ceux du Sri Lanka, autres pays du bouddhisme Theravada, les moines de Thaïlande n’ont pas exercé historiquement un rôle politique important. Elle intervient aussi à un moment clé de l’histoire thaïlandaise, celui d’une difficile transition entre une société fossilisée et un nouveau modèle dont on a du mal à apercevoir les contours. La communauté monastique aurait pu jouer un rôle de guide lors de ce passage de cap délicat, mais ses divisions internes, son absence de leadership moral et le manque de figures intellectuelles d’envergure au sein du sangha actuel entravent cette possibilité.
Arnaud Dubus à Bangkok
A propos de l'auteur
Arnaud Dubus
Durant trois décennies correspondant de la presse francophone puis diplomate en Thaïlande, Arnaud Dubus est décédé le 29 avril 2019. Asialyst lui rend hommage. Il couvrait l’actualité politique, économique et culturelle en Asie du Sud-Est pour plusieurs médias français dont Libération et Radio France Internationale et est l’auteur de plusieurs livres sur la région.