Société
Reportages d’Asie par Enfants du Mékong

 

Avenir incertain en pays Karen

Say Woah Taw, ancienne indépendantiste karen, traverse le pont de la rivière Yuam, à la frontière thaïe-birmane
Say Woah Taw, ancienne indépendantiste karen, traverse le pont de la rivière Yuam qui relie les deux rives du camp de réfugiés de Mae Ra Moe, à la frontière thaïe-birmane. (Crédit : Matthieu Delaunay / Enfants du Mékong).
C’est désormais officiel, les gouvernements thaïlandais et birman préparent le retour des réfugiés Karens dans leur patrie d’origine : la Birmanie. Dans un contexte politique tendu côté thaï et en cours d’ouverture côté birman, cette décision a fait l’effet d’une bombe humanitaire. Décryptage.
La moto de fabrication chinoise hoquette de nouveau. Son moteur crache une fumée noire. La piste qui mène au village de Mae Lana est détrempée et quasi impraticable, il faut donc marcher quelques heures dans la jungle pour gagner Mae Ra Moe, camp de réfugiés à la frontière thaïe-birmane où cohabitent 13 000 Karens.

Sur les 4 à 5 millions de personnes qui composent cette minorité ethnique tibéto-birmane, 10 % vivent en Thaïlande et 90 % en Birmanie.

De 1948 à 2012, l’armée indépendantiste Karen a mené une guérilla incessante à la junte militaire birmane qui abandonna le pouvoir en 2011. Pendant plusieurs années, les offensives de l’armée régulière pour reprendre le contrôle de l’Etat Karen à l’Est du pays, bastion des indépendantistes du même nom, ont entrainé le déplacement massif de populations à l’intérieur du pays et en Thaïlande.

Contexte

1824 : Première guerre anglo-birmane. Pendant toute la période coloniale les karens intervinrent aux côtés des troupes britanniques
1954 : Création de l’état karen et d’une armée nationale. Constitution du KNU (Union nationale karen).
1984 : Offensive massive de l’armée birmane.10 000 réfugiés s’installent définitivement en Thaïlande.
1984-1994 : Offensives annuelles de l’armée birmane qui prend le contrôle de nouveaux territoires, construisit des routes d’accès et établit de nouvelles bases.
Janvier 1995 : l’armée birmane, aidée par le DKBA (branche bouddhiste et sécessionniste du KNU) attaque et envahit Manerplaw, capitale historique du KNU.
1997 : L’armée birmane occupe les derniers territoires sous contrôle karen.
2012 : Un cessez le feu est signé entre le KNU et le gouvernement birman
2014 : Les gouvernements thaï et birman ratifient un accord mettant en place le retour des réfugiés karens en Birmanie à partir de 2015.

Après des années de guerre, la situation tendrait à s’apaiser depuis la signature d’un cessez-le-feu le 12 janvier 2012. Mais 300 000 Karens vivent toujours en Thaïlande – également répartis entre les camps de réfugiés et les nombreux villages qui bordent la frontière. Et si le gouvernement thaï, renversé par l’armée depuis mars 2014, a signifié à son voisin birman qu’il souhaitait un retour des réfugiés à partir de 2015, la situation de ces derniers ne s’améliore pas.
Pour l’heure, si le gouvernement birman a donné son accord de principe, les raisons de douter d’un retour effectif des réfugiés dans leur patrie sont nombreuses. Seraient-ils voués à errer dans la nature ou se maintenir dans les camps ? Le UNHCR, (haut commissariat aux réfugiés pour les Nations unies) se montre très réservé en déclarant qu’il « ne saurait prendre aucune décision sur les plans spécifiquement liés au rapatriement » .

Enfermés dehors

C’est en 1999 que le gouvernement thaï autorise le UNHCR à prendre en main l’administration des camps de réfugiés à la frontière thaïe-birmane. Épaulées par de nombreuses ONG australiennes, thaïes, et l’Union européenne notamment, les Nations Unies doivent assurer la gestion de neuf camps principaux, disséminés sur 960 km, de Mae Hong Son au nord à Ratchaburi au sud.

Depuis la prise de pouvoir par l’armée en Thaïlande, l’encadrement conjoint est renforcé. Mais pour les réfugiés, rien de neuf à déclarer. So Klou Kwé est l’un est le responsable de la zone 7 du camp de Mae Ra Moe qui a vu le jour le 20 mars 1995. Le 27 janvier de la même année, Manerplaw – capitale, forteresse et symbole du mouvement indépendantiste karen – était rasé par l’armée birmane aux prix de combats particulièrement meurtriers.

Le nombre des réfugiés augmente alors considérablement. Ils sont de plus en plus nombreux à venir peupler ce lieu immense, le long de la rivière Yuam. L’électricité fonctionne très épisodiquement et les conditions de vie, en dépit de l’aide humanitaire, sont très difficiles.

Le fronton d’une des nombreuses écoles est marqué de ce sceau : « l’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde ». Dans la touffeur de cette fin d’après midi, la fraicheur toute relative de la salle des professeurs est un havre de paix. C’est ici qu’après la classe, Roller vient corriger ses copies. Cet enseignant trentenaire est arrivé au camp en 1998.

Quand l’armée déboule chez lui, arme au poing pour chasser sa famille et ses habitants, il a 14 ans. Le village n’est plus que cendres lorsque lui et sa famille s’enfuient à travers la jungle, vers la Thaïlande.

Theo, le principal du collège vient de faire son entrée en courant dans la pièce et s’excuse, en nage et le souffle court. A 26 ans, son histoire est, peu ou prou, la même que celle de son collègue. Après avoir été expulsé de son village, la jungle devient le seul refuge. Mais un an sous la tente dans des conditions de vie atroces n’offre qu’une issue : les camps de réfugiés.

En 1995, il assiste à la création du camp. Là, on leur trouve une maison et la vie reprend son cours. Immuable quotidien. Impalpable emprisonnement. Ici, on vit des subsides des organismes internationaux. De moins en moins d’ailleurs. En 1995, 16 kg de riz étaient distribués mensuellement à chaque personne résidant dans le camp. En 2014, ils n’en reçoivent plus que 10 kg. Et puisqu’il est interdit de travailler ou cultiver la terre, les réfugiés ne mangent que deux fois par jour.

La vie en camp

De l’autre côté de l’immense pont de bois et de câbles qui enjambe la rivière, deux sœurs quinquagénaires, Lay Baw et Say Woah Taw nous ouvrent leur porte. Nous voilà bientôt un verre d’eau à la main, dans cette maison de bois ou la pièce principale, quasi nue, tient lieu de salon.

Avec elles, une jeune femme, de 23 ans, Delilah, fille de Lay Baw. Son père est mort en 1999 alors qu’il était porteur pour l’armée birmane et approvisionnait le front. Après une décennie de ce travail usant, il était devenu, à 41 ans, « trop âgé » pour ce genre d’activité. Transporter sur son dos des dizaines de kilos de matériel qui serviront à tuer ses frères karens ne se vit pas impunément. En lui logeant une balle dans la tête, l’armée a définitivement soldé les comptes que cet homme avait avec le poids des ans et de sa conscience.

Après onze ans passés dans le village familial, la veuve et la petite fille partent pour le camp de Mae Ra Moe.

« La vie ici est terrible, témoigne Delilah dans un anglais excellent. Bien sûr, on a de quoi manger, on peut jouer au foot, acheter des chips ou du Coca. Et puis les Nation Unies, l’Union européenne, l’Australie aident comme ils le peuvent en construisant une école centrale, un hôpital et un semblant de route en dur… »
Mais aujourd’hui, la route est en lambeaux et l’hôpital, autrefois important, n’est plus qu’un centre de distribution de médicaments. L’école, toits de tôle et bancs de bois vermoulus, est surchargée à toute heure.

Voilà pourquoi Delilah veut partir, le plus vite possible, pour les Etats-Unis ou le Canada. Elle met donc tous ses espoirs dans le recensement de l’armée qui viendra dans quelques jours. Mais là encore, rien n’est sûr. La procédure peut prendre des mois parfois, des années souvent. Ici, on prend son mal en patience, et le mal est grand. La patience ne s’apprend pas. Elle s’attend.

Le rêve américain

Entre 2006 et 2014, 8 340 réfugiés ont quitté Mae Ra Moe pour aller vivre dans 6 pays d’asile. Theo et Dalilah, comme la majeure partie des réfugiés, souhaitent tenter leur chance en Europe.
Mais pas Roller. Il y a deux semaines, tous les membres de sa famille ont reçu leur billet pour les Etats-Unis. Seul Roller est resté. Par choix. « On a encore besoin de moi ici ».
Si l’IOM (international organization for migration) prend en charge les frais du billet d’avion, montant que les migrants devront rembourser plus tard. Theo, lui, est attiré par l’Australie « pour me former, être un meilleur professeur et retourner dans mon village pour éduquer les enfants et les adolescents. »
Car tous, ou presque, souhaitent pouvoir rentrer chez eux : dans l’état Karen. Quand on les interroge sur les probabilités d’y arriver un jour, les sourires se voilent un peu et les regards s’assombrissent. « Si nous avons des amis, des gens que notre condition révolte, nous nous sentons comme des animaux. On nous nourrit, certes, mais il faut, comme un chien ou un chat, aller chercher sa ration. On se déplace, le camp est gigantesque, mais c’est une cage naturelle. Nous ne savons quasiment rien de ce qu’il se passe à l’extérieur du camp. »

Un hypothétique retour

Selon l’UNHCR, dans un rapport publié en 2014, « le contexte des réformes et l’amélioration de la situation dans la région du Sud-Est de la Birmanie, zone dont sont originaires la plupart des réfugiés en Thaïlande, suscitent des discussions sur les perspectives éventuelles de retour librement consenti qui est considéré actuellement avec un optimisme prudent. »

Euphémisme et diplomatie ne peuvent en effet cacher une situation très préoccupante. « Avec les nouveaux accords entre les gouvernements, j’ai peur que les niveaux d’assistance dans les camps ne puissent pas être maintenus », ajoute Theo.

En réalité, il est à craindre que le soutien des ONG se concentre de plus en plus sur le Sud-Est de la Birmanie, pour reloger les réfugiés. Mais la possibilité de la réduction de l’aide humanitaire entraînerait des risques en matière de protection des réfugiés économiquement très vulnérables. En effet, comment reloger et fournir du travail à 150 000 personnes à l’horizon 2015, alors que rien ne semble avoir été vraiment engagé de l’autre côté de la frontière ?

« Avant le cessez le feu de 2012, 70 camps militaires maillaient le district de Kawkareik, crucial pour l’armée birmane. Aujourd’hui, il y en a 81… C’est quand même très inquiétant pour la paix, non ? L’argent qui afflue de l’étranger, sert-il la Birmanie ou des intérêts économiques colossaux ? »
Roller se lève pour aller fumer une cigarette. Au loin, le soleil décline. L’éther bleuit. Pour Roller comme ses compagnons d’infortune, les réponses, comme les volutes de tabac, restent suspendues.
Par Matthieu Delaunay
A propos de l'auteur
Enfants du Mékong
Enfants du Mékong, à travers le parrainage scolaire et social d’enfants pauvres et souffrants, mise sur l’éducation comme levier pour aider au développement des pays d’Asie du Sud-Est. Depuis plus de 58 ans, l’œuvre met en lien des parrains français et des enfants vietnamiens, khmers, laotiens, thais, birmans, chinois du Yunnan ou philippins. ONG de terrain, son expertise la conduit à prendre régulièrement la parole dans les médias pour témoigner des réalités sociales de l’Asie du Sud-Est. Pour en savoir plus, consultez le site.