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L’Indonésie dans l'OPEP : les raisons du retour

Dans une station service de la compagnie d'Etat indonésienne Pertamina, à Jakarta, le 21 juin 2013
Dans une station service de la compagnie d'Etat indonésienne Pertamina, à Jakarta, le 21 juin 2013. (Crédit : ROMEO GACAD / AFP)
Jakarta avait affiché son envie depuis quelques mois. l’Indonésie rejoint officiellement en ce début d’année 2016 les rangs de l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP). Il s’agit d’un retour pour le seul pays asiatique du groupe, sept ans après son retrait volontaire. Quelles en sont les raisons ? Quel intérêt pour les membres du Moyen-Orient ?
Ce retour de l’Indonésie peut paraître surprenant. L’archipel asiatique produit certes du pétrole, mais il en importe plus qu’il n’en exporte depuis 15 ans pour deux raisons : la production indonésienne décline – ses gisements sont anciens – et le pays a de plus en plus besoin de l’or noir pour faire tourner son économie, très diversifiée par rapport aux économies des autres membres de l’OPEP. C’est d’ailleurs ce qui avait motivé le départ de l’Indonésie de l’organisation il y a sept ans ; la facture pétrolière était devenue très lourde pour l’archipel asiatique. Ses intérêts divergeaient totalement de ceux des autres pays de l’OPEP, qui avaient au contraire intérêt à un prix du baril le plus élevé possible.

Mais c’était il y a sept ans. Au temps où le membre le plus puissant de l’organisation, l’Arabie saoudite, pouvait à lui seul faire remonter les cours en fermant un peu les vannes. Ce n’est plus possible depuis la révolution des pétroles de schiste aux États-Unis. Désormais, les prix du brut se traînent sous les 50 dollars.

Contexte

L’Indonésie et ses 250 millions d’habitants sont devenus importateur net de pétrole au début des années 2000. Le pays a besoin d’un apport stable de pétrole brut à bas prix, ainsi que d’augmenter ses capacités de raffinage. Dans les années 1990, il produisait 1,5 million de barils de brut par jour, mais sa production journalière est désormais inférieure à 900 000 barils. Cette baisse a débuté à la suite de la crise financière asiatique a la fin des années 1990 et du gel des investissements entraîné par les tourments politiques et économiques qui lui ont succédé. La diminution de la production des champs de pétrole existants et la longue absence de nouveaux plans de développement expliquent en grande partie cette baisse.

L’accès au pétrole bon marché

L’Indonésie a intérêt à se rapprocher de l’OPEP pour renouer les liens avec des fournisseurs potentiels et avoir un accès privilégié à un pétrole pas cher, notamment celui de l’Iran, qui ne va pas tarder à augmenter substantiellement ses exportations. Jakarta compte également sur les autres membres de l’OPEP pour la soutenir dans le développement de ses gisements de gaz, gaz de schiste et gaz de houille, dont l’archipel asiatique regorge, au contraire du pétrole dont les gisements s’épuisent.

L’initiative a donc clairement pour but de créer des partenariats avec les producteurs du Moyen-Orient. C’est ce que Sudirman Said, le ministre indonésien de l’Energie et des Ressources naturelles, expliquait aux medias le 7 décembre dernier :

« Nous allons nous associer à l’Arabie saoudite pour construire des raffineries et acheter du pétrole brut, acheter du gaz de pétrole liquéfié à l’Iran à bas prix et sur du long terme, et signer un protocole d’entente avec le Qatar pour de la production d’énergie. »
Le 4 décembre dernier a Vienne, l’OPEP a ainsi accepté la réadmission de l’Indonésie comme le treizième membre du groupe. L’Indonésie avait rejoint l’OPEP en 1962, deux ans après sa création, et en est le seul membre asiatique. « Afin d’attirer des investisseurs dans notre pays, explique Sudirman, il est significatif pour nous de rejoindre les pays producteurs de pétrole dans l’arène internationale. »

L’intérêt de l’OPEP

L’investissement indonésien dans l’industrie du pétrole et du gaz a atteint 13,6 milliards de dollars au cours de la période janvier-octobre 2015, bien en deçà des prévisions du gouvernement de Jakarta pour l’année complète (23,7 milliards de dollars). La production de brut devrait néanmoins augmenter en 2016 avec l’addition du champ pétrolifère de Banyu Urip dans l’est de Java. Celui-ci devrait atteindre sa production maximale (environ 165 000 barils par jour) au milieu de l’année. Mais cette légère augmentation n’est qu’un mirage et la production repartira à la baisse dès 2017.

Pour l’OPEP, le retour de l’Indonésie représente une chance de sécuriser un marché. Le cartel fait face à une concurrence accrue de la Russie, qui augmente sa production. Les Etats-Unis importent aussi moins en raison de leurs abondants dépôts en pétrole et gaz de schiste. L’OPEP voulait ainsi apparemment « s’assurer » l’Indonésie, dont la demande devrait continuer d’augmenter, en tant que membre.

« Il est aussi important de noter que l’Iran et l’Irak vont effectuer un retour complet sur le marché international du pétrole, souligne Ken Koyama, économiste en chef à l’Institut de l’Economie de l’Energie au Japon. Puisque les sanctions américaines et européennes touchent à leur fin, il va y avoir davantage d’exportateurs. Cela va aider l’Indonésie à acheter du brut à de meilleures conditions. »

Un partenariat avec un membre majeur de l’OPEP existe d’ailleurs déjà. Saudi Aramco, la compagnie pétrolière du gouvernement saoudien, et Pertamina, son homologue indonésienne, ont signé un accord le 26 novembre dernier pour augmenter les capacités d’une raffinerie a Cilacap, dans le centre de Java. Cette expansion devrait être terminée en 2021.

Combattre les « mafias du pétrole »

Jakarta espère aussi que l’OPEP va représenter une source de pression extérieure permettant à son industrie pétrolière de devenir plus transparente. Kurtubi, un député indonésien spécialiste de l’industrie pétrolière et gazière, pense qu’en rejoignant l’OPEP le gouvernement du Président Joko Widodo va pouvoir reformer l’industrie et s’émanciper des « mafias du pétrole ».

Widodo et son Vice Président Jusuf Kalla avaient commencé à faire référence à ces groupes lors de la campagne présidentielle de 2014. Les « mafias » sont ces individus ou organisations qui profitent du système d’importation opaque du pays. Widodo a surtout souligné le rôle de Petral, une filiale de Pertamina basée à Singapour qui domine les exportations d’essence vers l’Indonésie, au cours de ses critiques.

Les importations indonésiennes de pétrole ont fortement augmenté depuis 2004. Le pays est très dépendant de Singapour pour son apport en essence, s’appuyant ainsi sur la cité-Etat pour près de 70% de sa consommation domestique en volume en 2014. En valeur, les importations de pétrole et de gaz en provenance de Singapour ont été multipliées par plus de quatre sur la décennie s’achevant en 2014.

Le business de l’importation a ainsi représenté une énorme machine à cash pour Petral et d’autres. Les capacités de raffinage de l’Indonésie sont restées quasiment les mêmes depuis la fin des années 1990 en dépit du boom de la demande. Certaines critiques affirment que ce manque de nouveaux investissements fut un effort délibéré pour protéger des intérêts particuliers.

Le president Widodo a créé une instance indépendante pour enquêter sur le problème en novembre 2014. Après la remise du rapport final, il a décidé de dissoudre Petral. En mai dernier les opérations de l’entreprise furent ainsi suspendues. Dwi Soetjipto, le président-directeur général de Pertamina, annonçait le 9 novembre qu’une enquête interne avait « mis en lumière que des tierces parties autres que Pertamina et le gouvernement avait participé à l’importation de pétrole à travers Petral, et que les importateurs avaient été obligés d’accepter des conditions d’achat impliquant des prix anormalement élevés ».

Sortir de la dépendance au pétrole

En réponse, l’Indonésie a décidé d’acheter son pétrole brut directement auprès des pays producteurs. Augmenter drastiquement ses capacités de raffinage serait une autre manière très efficace de mettre à mal ces « mafias du pétrole ». Pour cela, l’Indonésie a pour objectif d’accroître ses capacités de raffinage jusqu’à 1,73 million de barils par jour en 2025, contre 1,23 million de barils à l’heure actuelle. Cela va nécessiter un investissement de 23,6 milliards de dollars et la construction de deux nouvelles raffineries, d’après le ministère de l’Energie. Les pays membres de l’OPEP originaires du Moyen-Orient semblent les plus à même d’être intéressés par ces opportunités.

En plus de son adhésion à l’OPEP, l’Indonésie a aussi rejoint l’Agence Internationale de l’Energie (AIE) en tant que membre associé le 18 novembre dernier. L’AIE est en quelque sorte le pendant de l’OPEP, un groupe de pays développés consommateurs de pétrole. L’Indonésie espère ainsi réduire sa consommation de pétrole et de gaz avec l’aide de l’AIE en développant ses énergies renouvelables. En la matière, l’archipel a un potentiel très important, notamment l’énergie géothermique et le gaz de houille, et le gouvernement encourage l’investissement dans le secteur.

Pour l’instant, le pays reste largement dépendant des énergies fossiles. Le retour de l’Indonésie au sein de l’OPEP devrait ainsi assurer son avenir énergétique à court terme à l’archipel. Mais que faire sur le moyen et le long terme ? En l’absence de ressources intérieures en énergie fossile, le pays a tout intérêt à accélérer le développement et l’usage de ses immenses capacités en énergie renouvelable. Tel est le prix de l’indépendance énergétique de l’Indonésie.

Par Jean-Baptiste Chauvin
A propos de l'auteur
Jean-Baptiste Chauvin
Jean-Baptiste Chauvin est installé à Jakarta depuis 2006. Il a été correspondant pour France 24, TV5, Radio Canada, La Croix ou le Journal du Dimanche, et continue à contribuer au developpement de la Gazette de Bali, le seul journal francophone de l'archipel. Egalement consultant en intelligence économique sur Internet, il dirige Indo Web Watch, une société qui fournit de l’analyse de données et d’informations pour les entreprises.