Economie
Analyse

Marché commun de l’ASEAN : L’Indonésie à reculons ?

Le président indonésien Joko Widodo lors du 27ème sommet de l’ASEAN à Kuala Lumpur, le 21 novembre 2015. (Crédit : FRED DUFOUR / AFP)
Le 31 décembre prochain l’Association des pays de l’Asie du sud-est (ASEAN) écrira une nouvelle page de son histoire avec la création de la Communauté Economique de l’ASEAN (AEC). Sur le modèle de l’Union Européenne, l’AEC permettra la libre circulation des biens, des services, des travailleurs et des capitaux entre les dix pays qui composent la région. L’Indonésie, pays le plus peuplé et première économie du Sud-Est asiatique, l’accueille avec circonspection.
C’est en novembre 2007 que les leaders de l’ASEAN adoptent officiellement la feuille de route de l’AEC lors du 13eme sommet de l’ASEAN à Singapour, et s’engagent par la même occasion à l’appliquer a l’échéance 2015. Le but de l’opération apparaît idéal : un développement plus équitable et mieux reparti dans la région, facilité par la libre circulation des travailleurs, biens et services, et capitaux avec la perspective de réduire ainsi les coûts à tous les niveaux.
Au centre de tout cela se situe l’Indonésie. En tant que première économie d’Asie du sud-est représentant environ 40% de la population et du PIB de l’ASEAN, l’archipel est le leader et pilote naturel de la communauté économique de l’ASEAN. Rappelons que l’Indonésie avait déjà soutenu l’initiative de l’AEC il y a plusieurs décennies. Elle a articulé son soutien à l’idée du libre-échange dans la région en 1992 et promu la Déclaration de Bogor en 1994 qui appelait a une plus grande intégration économique régionale. Si au sein de l’Union européenne, le modèle longtemps déclaré de l’ASEAN, la France est le pilote politique de l’intégration et l’Allemagne son équivalent économique, l’Indonésie est attendue dans l’ASEAN comme assumant les deux rôles. Mais elle semble aujourd’hui réticente, ou incapable, de jouer ces partitions.

Contexte

Les chiffres sont plein de promesses. D’après une étude récente et menée conjointement par l’Organisation Internationale du Travail (OIT) et la Banque Asiatique de Développement (BAD), si tout va bien, la Communauté économique de l’ASEAN pourrait générer 14 millions d’emplois d’ici 2025 et améliorer les conditions de vie de quelque 600 millions de personnes dans les dix Etats membres de l’association.

En 2013, le PIB total pour l’Asie du Sud-Est s’élevait à 2,4 trillions de dollars, soit environ 3,3% de l’économie mondiale, pour une population active de 300 millions de personnes. Entre 2007 et 2013, toutes les économies de l’ASEAN, à l’exception de Brunei, ont connu une croissance plus rapide que la moyenne mondiale et ont plutôt bien traversé les différentes crises internationales. En 2013, la croissance du PIB mondial affichait 3% pendant que l’ASEAN pouvait s’enorgueillir de ses 4,9%. La région montre également des signes d’une classe moyenne en augmentation rapide. Entre 1991 et 2013, pas moins de 83 millions de travailleurs ont rejoint les rangs de la classe moyenne, un chiffre qui devrait atteindre 144 millions en 2017.

Avec Joko Widodo, un désintérêt pour le libre-échange

Le rôle de l’Indonésie est fondamental dans la réussite de l’AEC en tant que première économie de la région. Mais la tendance actuelle au nationalisme économique représente un défi majeur et pourrait freiner sa mise en place. Depuis l’arrivée aux commandes du président Joko Widodo l’année dernière, le gouvernement indonésien est resté muet sur sa vision et ses projets dans le cadre de l’AEC. Au contraire, le président et ses ministres ont montré bien plus d’intérêt à discuter de politiques nationalistes et protectionnistes par nature, de celles qui semblent aller directement a l’encontre du principe même de libre-échange consubstantiel à la Communauté économique de l’ASEAN.
Cela n’a pas échappé aux autres leaders régionaux, dont les préoccupations à propos de l’engagement de l’Indonésie ont atteint leur paroxysme plus tôt cette année, quand l’archipel décidait de ne pas participer au forum annuel de l’ASEAN Business Club (ABC) organisé a Singapour. Les autres pays participant ont alors officiellement regretté la position « ambigüe » de l’Indonésie et l’ont appelé a « prendre la tête dans la conduite de l’initiative de l’AEC ».
Ces réticences politiques ont par la suite entraîné une défiance et une appréhension naturelles dans la sphère économique. Le grand public n’a ainsi qu’une idée toute relative des opportunités offertes et des défis proposés par la future Communauté économique. Bien qu’il y ait une familiarité croissante avec les termes ASEAN et AEC, la majorité des petites et moyennes entreprises (PME) ne sait toujours pas quoi attendre et anticiper. Cela reflète le manque d’intérêt envers les autres pays de la région et dans la volonté de se développer sur d’autres marchés, pour un pays qui s’est toujours reposé sur son énorme marché intérieur de 250 millions de personnes. C’est un fait inquiétant : les PME représentent 97% de la population active indonésienne, mais leur contribution totale aux exportations (hors pétrole et gaz) a constamment décliné, de 20,15% en 2003 à 16% en 2014.

Compétitivité trop faible et angoisse des travailleurs

Bien que l’Indonésie puisse s’enorgueillir d’un développement continu depuis plus d’une décennie, le rapport sur l’indice de compétitivité mondiale 2014-2015 note que l’économie indonésienne continue d’être freinée par son manque de main-d’œuvre qualifiée, la pauvre qualité de ses infrastructures et sa faible connaissance technologique. Résultat : les PME ont toutes les peines du monde à accéder aux services bancaires et aux transports, et connaissent mal les procédures d’import-export et les produits étrangers.
Vice-président de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Jakarta, Sarman Simanjorang explique que seules quelques-unes des industries les plus importantes telles que le secteur bancaire ou le tourisme sont équipées pour l’AEC. Lui aussi pointe le risque pour les PME d’être incapables de lutter face à la concurrence régionale.
La relative absence de préparation à l’AEC du gouvernement est aussi mise en exergue par les travailleurs eux-mêmes. Ces derniers craignent que la libre circulation de la main-d’oeuvre n’augmente la concurrence sur le marché de l’emploi et ne provoque une diminution des salaires avec des Cambodgiens ou des Birmans prêts à accepter des salaires inférieurs.
« Le fait que l’AEC donne aux consommateurs plus de choix, de meilleurs prix et une meilleure qualité est effectivement une bonne chose, admet Said Iqbal, président de l’Union confédératrice des travailleurs indonésiens (KSPI). Mais en même temps, cela aura un effet négatif sur les travailleurs indonésiens parce que cela conduira à des salaires moins élevés. »
La possibilité d’obtenir de meilleurs salaires à Singapour ou en Malaisie ne lui semble pas réaliste, les travailleurs indonésiens manquant de compétences pour s’affirmer dans des économies plus développées.
Pour Handry Satriago, Directeur général de General Electric en Indonésie, pas de doute, c’est le manque de talent qui provoque cette appréhension devant l’arrivée possible de travailleurs étrangers. « Alors que ce devrait être l’inverse, affirme t-il. Avec une population aussi large que la nôtre, ce sont les autres pays qui devraient avoir peur d’un afflux de travailleurs. » Un des moyens de sauver ces emplois est de les soutenir avec la formation nécessaire à l’amélioration des produits et des services, ce qui devrait être initié par le gouvernement, d’après Handry Satriago.
D’aucuns pensent qu’il est inutile de compter sur le gouvernement. C’est l’avis d’un entrepreneur français installé depuis longtemps en Indonésie, et qui souhaite garder l’anonymat : « L’Indonésie peut surmonter son retard par le transfert de savoir-faire et par des joint-ventures avec des entreprises des autres pays de l’ASEAN. Par ailleurs, de nombreux chefs d’entreprises indonésiens peuvent s’appuyer sur des moyens financiers que d’autres pays n’ont pas. Ils peuvent utiliser cela pour acheter des concurrents étrangers, s’y implanter et développer leur main-d’œuvre indonésienne. »

L’exemple des grandes entreprises indonésiennes

Les mastodontes de l’économie indonésienne ont, eux, davantage anticipé l’arrivée de l’AEC et ses opportunités. Polman, un institut technique spécialisé, a ainsi été créé par Astra, le plus grand constructeur automobile d’Indonésie, pour développer et agrandir ses équipes de travailleurs qualifiés. C’est un des investissements réalisés par le conglomérat afin d’accroître la productivité et d’améliorer la qualité avant le coup d’envoi de l’AEC. « Nous avons lancé une antenne de recherche et développement avec pour objectif 1400 jeunes en 2019 qui pourront rejoindre nos équipes d’étude de marché, de design automobile, d’ingénierie et de production, explique Yulian Warman, manager général d’Astra. Nous sommes donc préparés à l’AEC et avons anticipé l’augmentation de nos exportations vers davantage de marchés puisque nous avons l’ambition d’être un des leaders dans la région. »
A l’instar de ses grandes entreprises, le gouvernement indonésien devrait se détourner du protectionnisme. Au contraire, il devrait concentrer ses efforts sur la compétitivité de ses PME en leur accordant protection fiscale, assistance technologique, formation et accès au système bancaire pour soutenir leur expansion régionale. L’Indonésie doit aussi créer un environnement propice à l’investissement. Dans le cas contraire, l’inaction pourrait faire de l’archipel, pourtant attendu par tous comme le moteur du nouveau marché commun, la principale victime de l’AEC.
Jean-Baptiste Chauvin, à Jakarta
A propos de l'auteur
Jean-Baptiste Chauvin
Jean-Baptiste Chauvin est installé à Jakarta depuis 2006. Il a été correspondant pour France 24, TV5, Radio Canada, La Croix ou le Journal du Dimanche, et continue à contribuer au developpement de la Gazette de Bali, le seul journal francophone de l'archipel. Egalement consultant en intelligence économique sur Internet, il dirige Indo Web Watch, une société qui fournit de l’analyse de données et d’informations pour les entreprises.