Economie
Analyse

Salaires : L’Asie des petites mains

Ouvrière chinoise dans une usine textile de Huabei, dans la province de l’Anhui en Chine de l’Est, le 1er septembre 2015.
Ouvrière chinoise dans une usine textile de Huabei, dans la province de l’Anhui en Chine de l’Est, le 1er septembre 2015. (Crédit : Zhengyi Xie / NurPhoto / via AFP).
Le continent où la main-d’oeuvre est moins chère. Voilà comment les entreprises étrangères voient l’Asie depuis des décennies. Soit un espace pour fabriquer ou assembler des produits de consommation à très faibles coûts salariaux. Hier, la Chine était l’eldorado. Aujourd’hui, les regards se tournent vers l’Indonésie et le Cambodge. Mais les bas salaires sont-ils vraiment un avantage sans une bonne productivité et des infrastructures compétitives ? Quelle est aujourd’hui la situation dans les principaux pays d’Asie ? Explications et infographies.

Contexte

2016 sera l’année de la hausse des salaires en Asie. Ce sont les prédictions du Korn Ferry Hay Group dans son dernier rapport sorti le 8 décembre dernier. Dans les pays asiatiques, cette hausse salariale serait de + 6,4 %, une croissance plus faible de 0,4% par rapport à 2015. Cependant, les revenus réels pourraient grimper de 4,2 %, la plus forte augmentation comparée aux autres régions du monde. C’est au Vietnam (+7,3%), en Chine (+ 6,3%) et en Thaïlande (+6,1%) que la tendance sera la plus forte. De son côté, les employés en Inde verront leurs salaires augmenter de 4,7%, contre +2,1% en 2014, soit la hausse la plus importante depuis trois ans.

Les bas salaires, un avantage ?

Hong Kong, 1950. En sanctionnant Pékin d’avoir envoyé des troupes dans la guerre de Corée, les Nations Unies ont mis l’ancienne colonie britannique, à l’époque « l’entrepôt de la Chine », dans une situation difficile. Sa population avait triplé depuis 1945 avec l’entrée massive de Chinois fuyant les communistes. Parmi eux, des entrepreneurs de l’industrie textile de Shanghai, et les attendant sur les quais, les machines qu’ils avaient commandées à la fin de la guerre. Du capital et du travail, des équipements et des milliers de personnes prêtes à travailler pour des salaires de misère.
Ces bas salaires sont-ils un avantage pour Hong Kong ? Cela parait une évidence aujourd’hui. A l’époque, on en doute. Si les salaires bas sont la manifestation de la pauvreté, ils ne représentent pas un atout. Détenir des ressources naturelles est le seul avantage potentiel des pays pauvres ; produire des articles manufacturés est l’apanage des pays industrialisés – l’exception ayant été les tissus et autres montres « vendus au kilo » par le Japon dans les années 1930.
En 1950, le consensus parmi les économistes est que le différentiel de salaires entre pays pauvres et pays riches est très inférieur à l’écart de productivité : l’ouvrier d’une usine de tissage de Hong Kong peut être payé dix fois moins qu’un ouvrier anglais, sa productivité est encore plus faible ; aussi le coût du travail (rapport entre le salaire et la productivité) à Hong Kong est-il plus élevé qu’au Royaume-Uni. Dans ces conditions, promouvoir des exportations manufacturières en s’appuyant sur « l’avantage comparatif » des bas salaires, est une stratégie vouée à l’échec. Autant de considérations ignorées par les entrepreneurs de la colonie britannique. Démarrées en 1950, les exportations de tissus made in Hong Kong augmentent si rapidement qu’en 1958, sous la pression des industriels du Lancashire, le gouvernement de sa Gracieuse Majesté oblige la colonie à limiter « volontairement » ses exportations. Ayant l’effet inverse de celui recherché, cette mesure amène les industriels de Hong Kong à se diversifier vers l’habillement et autres activités d’assemblage comme les jouets et l’horlogerie.
La percée du « made in Hong-Kong » a démontré que les bas salaires devenaient un avantage comparatif pour peu que la productivité s’améliore un peu. L’exemple de la colonie sera suivi par Taïwan dès la fin des années 1950. Quelques années plus tard, l’Américain Walt Rostow, auteur des Etapes de la croissance et conseiller de Lyndon Bayne Johnson, fait pression sur le président coréen pour qu’il adopte une stratégie de promotion des exportations. Ce sera un succès. Dans les années 1970, la Corée du Sud, Hong Kong, Singapour et Taïwan (les « Nouveaux Pays industriels d’Asie » peuplés ensemble de moins de 100 millions d’habitants) assurent une proportion considérable des exportations manufacturières de l’ensemble des pays du Sud.

Le point de Lewis

En 1959, selon le Bureau américain du Travail, le salaire horaire en Corée et à Taiwan était respectivement deux à trois fois plus faible qu’au Brésil. Comment expliquer des niveaux de salaires aussi bas ? Une offre abondante de main-d’œuvre – on la considère comme illimitée – dans des pays où elle est encore massivement rurale, le choix d’une parité de change faible et aussi les rendements de l’agriculture : aujourd’hui encore, on est frappé par la modicité des prix de l’alimentation dans les pays d’Asie du Sud-Est. Un constat qui suggère l’existence d’un lien entre les bas salaires et le secteur agricole, caractérisé alors par un excédent de main-d’œuvre. Cette abondance fait que la productivité marginale du travail y était nulle voire inférieure au seuil de subsistance – les personnes en surplus survivant grâce aux solidarités.
Dans de telles conditions, les départs n’ont aucune conséquence sur le niveau de la production agricole et, arrivés en ville, les migrants acceptent des salaires de subsistance. Au fil des ans, l’exode rural, accompagnée d’un début de modernisation technique et de l’amélioration des rendements, provoquent une hausse de la productivité marginale du travail agricole. Le pays peut franchir le « point de Lewis » : il demeure de la main-d’œuvre en excès dans les zones rurales mais, pour l’attirer, l’industrie doit proposer des salaires plus élevés.
Un point franchi dans les années 1950 au Japon, dix ans plus tard en Corée et à Taïwan, et quelques temps après par la Malaisie. Il n’a pas encore été atteint en Inde, Indonésie, Thaïlande et ni aux Philippines. En Chine, la question du point de Lewis a suscité des débats en 2005 lorsque sont apparus les premières tensions sur le marché du travail. Les pénuries de main-d’œuvre qui ont disparu pendant la crise, sont très vite réapparus. Depuis, la forte hausse des salaires des mingong (les migrants des campagnes qui travaillent en ville) montre que la Chine a franchi à son tour le point de Lewis. Pour attirer et conserver de la main d’œuvre, les entreprises doivent augmenter les salaires.
L’évolution du revenu des ouvrières du textile est une illustration de ces changements.

L’ouvrière du textile

Les comparaisons salariales sont délicates à mener car, lorsqu’elles sont disponibles, les statistiques sont des moyennes de situations variables selon les secteurs et les régions. Pour contourner cette difficulté, utilisons les statistiques de l’Union des Banques Suisses (UBS).
Publié tous les trois ans depuis 1980, le rapport « Prix et Salaires » de l’UBS compare les rémunérations des salariés ayant la même expérience et travaillant dans la même catégorie d’entreprises dans 71 villes dont, en Asie, Bangkok, Jakarta, Kuala Lumpur, Manille, Séoul, Taipei, Shanghai, Pékin et Tokyo.
Figure emblématique des « petites mains », l’ouvrière du textile était dix fois moins bien payée à Séoul qu’à Paris en 1970. A cette époque, un secrétaire d’Etat avait agité une petite culotte « made in Korea » à la tribune de l’Assemblée Nationale pour fustiger cette concurrence sauvage. Depuis, le salaire de cette ouvrière a fortement augmenté et l’industrie coréenne de l’habillement a déménagé vers le Sud-Est asiatique, au Bangladesh et en Chine tandis qu’en Corée, les entreprises ont recours à des emplois précaires. Si le salaire d’une ouvrière à Shanghai a également augmenté, il reste, par contre, très faible à Jakarta et il est encore plus bas à Hô-Chi-Minh-Ville, à Phnom Penh et à Rangoun (qui ne sont pas suivis par l’UBS).
Ce graphique est fondé sur les données de l’UBS qui mesure ici les salaires officiels. Ainsi, en Thailande elle ignore les salaires des migrants birmans employés par les entreprises du textile au nord du Royaume.
Ce graphique est fondé sur les données de l’UBS qui mesure ici les salaires officiels. Ainsi, en Thailande elle ignore les salaires des migrants birmans employés par les entreprises du textile au nord du Royaume.
De fait, l’avantage salarial de la Chine s’érode et l’industrie low-cost chinoise déménage vers le Vietnam, le Cambodge, le Bangladesh et la Birmanie voire en Afrique. Toutefois, la Chine domine encore les importations d’habillement et de jouets aux Etats Unis. Pourquoi ? Le raisonnement qui est fait aujourd’hui est tout aussi erroné que celui des années 1950, et pour une raison différente. Hier on surestimait l’écart de productivité, aujourd’hui on l’ignore !

Evolution des salaires et de la productivité

S’agissant des salaires, on peut s’appuyer sur des données qui, bien qu’imparfaites, sont assez robustes. Qu’en est-il de la productivité du travail ? Parfois, la profession dispose de critères physiques – quantitatif comme le nombre de minutes pour confectionner une chemise, ou plus qualitatif, comme l’écart apprécié par un expert entre les pratiques dans un pays et la norme de cette industrie. Dans la plupart des cas, ces données sont inexistantes. Alors comment procéder ? On peut approcher la productivité du travail en rapportant la valeur ajoutée du secteur au nombre d’heures travaillées : ce qui nécessite des données sur la valeur ajoutée, l’emploi, les salaires et le nombre d’heures travaillées. Dans le cas de la valeur ajoutée, on ne dispose pas toujours de répartition sectorielle. Aussi faut-il se résigner à utiliser la valeur ajoutée du secteur manufacturier.
L’emploi n’est pas toujours bien connu. Il l’est en Corée du Sud où les statistiques le mesurent de façon assez précise ; il ne l’est pas ailleurs, à commencer par la Chine. En 2005, après un séjour d’une année dans le pays, une équipe du Bureau du Travail américain a renoncé à renseigner de façon systématique la ligne Chine de ses statistiques du fait de l’incertitude sur les salaires mais aussi sur les effectifs – la marge d’erreur étant égal à l’emploi manufacturier en Allemagne ; à tout cela s’ajoute le flou sur le statut – informel ou formel – des travailleurs.
Les salaires moyens masquent des écarts considérables, c’est pourquoi l’UBS indique le nom des villes. Les salaires pratiqués par l’industrie textile à Shanghai sont différents de ceux de Kunming dans le Yunnan. Du fait de cette diversité, les entreprises chinoises peuvent délocaliser dans les provinces de l’Ouest avant de partir au Cambodge ou au Vietnam.
Dans ces conditions, voici une infographie qui donne un ordre de grandeur des écarts de coût salarial dans le textile en Asie, un secteur qui illustre bien la situation des industries de main-d’oeuvre :

Les autres facteurs de coûts que le salaire

Notre infograhie ci-dessus montre les disparités des salaires dans le textile (l’écart entre Jakarta et Tokyo allait de 1 à 77 en 2000 et il va de 1 à 16 en 2015), ainsi que les écarts de productivité et de hausse de la productivité. Ces deux évolutions font apparaître une convergence des coûts unitaires et une réduction des écarts de 1 à 6 à 1 à 3 (hors Vietnam et Cambodge dont les données ne sont pas renseignées par l’UBS). Le coût unitaire du travail en Chine est plus faible qu’au Vietnam en Thaïlande où il a fortement progressé, mais reste un peu plus élevé qu’au Cambodge.
Ces écarts ne suffiront pas à faire de la Birmanie la prochaine Chine. En effet, les coûts salariaux ne sont qu’une fraction des coûts de production et cette fraction peut être assez faible. Il faut tenir compte de bien d’autres éléments : par exemple, au niveau de la production, le coût de l’énergie et parfois des délestages d’électricité qui exigent d’investir dans des générateurs. Au-delà de l’usine, ne pas oublier la qualité des infrastructures, à commencer par les routes, celles du port ou de l’aéroport ; enfin « la qualité de la gouvernance » est elle aussi cruciale, notamment l’attitude des douaniers.
Mis bout à bout l’impact de ces différentes difficultés peuvent être largement supérieures à l’écart de coût salarial. Allons plus loin sur le régime douanier. Voilà un facteur très important pour les activités d’assemblage, dans l’électronique comme dans l’habillement où le prix du tissu – entre 50 % et 60% du prix de revient – varie du simple au double entre l’Asie et l’Europe. Enfin, il faut tenir compte des avantages tarifaires d’une localisation : ce ne sont pas des écarts de coûts qui expliquent les délocalisations chinoises au Cambodge, mais les avantages tarifaires donnés à ce pays dans le contexte du programme « Tout sauf les armes ».
En 2014, le Boston Consulting Group a intégré ces différents aspects pour apprécier le coût de la production dans divers pays. Sur une base 100 aux Etats-Unis, le coût de production était en 2005 de 86,5 en Chine, de 99,4 en Corée et 85,6 en Thaïlande. En 2014, il était de 95,6 en Chine, 90,5 en Thaïlande, 103,1 en Corée. La détérioration de la compétitivité relative de ces pays vis-à-vis des Etats-Unis s’explique par les hausses de salaires en Asie et la baisse du coût de l’énergie dans l’espace américain.
Par Jean-Raphaël Chaponnière
Infographies : Alexandre Gandil
A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).