Economie
Expert – Le Poids de l’Asie

 

Vietnam : la mondialisation contre la géographie

Deux employées s’affairent avec leur machine à coudre, dans une usine textile d’Hanoï.
Deux employées s’affairent avec leur machine à coudre, dans une usine textile d’Hanoï. (Crédit :BODO MARKS / DPA / DPA PICTURE-ALLIANCE/AFP)
Le Vietnam et Singapour sont les seuls pays de l’ASEAN à avoir adhéré au Partenariat transpacifique, le fameux TPP lancé par les Américains, et à avoir signé un traité de libre-échange avec l’Union européenne. La position de Singapour n’étonne pas, celle du Vietnam surprend. Qu’est ce qui la motive ?

Le diktat de la géographie

*Considérant uniquement les grands pays, on exclut la Mongolie ou la Corée du Nord.
Qu’est-ce que le Vietnam et le Mexique ont en commun ? Un point qu’ils ne partagent avec aucun autre grand pays. La réponse ne relève ni de la culture, ni de l’histoire, mais de la géographie économique. Tous deux sont voisins d’une très grande puissance*. Certes, la traversée de la frontière entre Hékou et Lao Cai ou Youyi Guan et Huu Nghi Quan n’est pas une expérience aussi vertigineuse qu’entre San Diego et Tijuana : en entrant au Mexique depuis les lointains faubourgs de cette ville californienne sillonnée de SUV, on « chute » de plusieurs milliers de dollars de revenu par habitant. On n’a pas la même impression lorsqu’on traverse le Fleuve Roue à Lao Cai. Par contre, alors que le PIB mexicain est le dixième du PIB américain, le PIB vietnamien est le cinquantième du PIB chinois.
A l’heure d’Internet et de la mondialisation, la proximité demeure un déterminant majeur de la géographie du commerce mondial. L’Allemagne est le principal partenaire de la France, les Etats-Unis du Canada ou du Mexique, le Japon de la Corée du Sud. A ce propos, les économètres montrent que l’intensité des échanges bilatéraux obéit à une loi analogue à celle de Newton selon laquelle l’attraction entre deux corps est proportionnelle au produit de leurs masses et inversement proportionnelle au carré de leur distance. Qu’en est-il dans le cas du Mexique et du Vietnam ?
Alors que l’écart entre les PIB chinois et vietnamien est plus élevé, le poids des échanges avec la Chine pour le Vietnam (50 % du PIB) est déjà supérieur à celui du commerce avec les Etats-Unis pour le Mexique (40%). Cela suggère que la place de la Chine dans le PIB vietnamien pourrait augmenter, une conclusion contre laquelle les Vietnamiens s’insurgent. Pour des raisons économiques, leur déficit avec leur grand voisin du Nord est abyssal ; pour des raisons politiques, ils n’apprécient pas plus les Chinois que les Mexicains les « Gringos ». Leur histoire a été marquée par plusieurs guerres dont la dernière en 1979, et ils sont confrontés aux ambitions chinoises dans les mers du Sud.
Pour échapper au diktat de la géographie, les Vietnamiens mobilisent la mondialisation. En Octobre 2015 avec onze autres pays, ils ont signé le TPP qui devra encore franchir de nombreux obstacles pour être mis en oeuvre. Le 4 décembre, ils ont signé un traité de libre-échange avec l’UE sur lequel plane moins d’incertitude.

Dispositions derrière la frontière

Le TPP n’est pas seulement un accord commercial, car outre sa dimension stratégique, il incorpore des dispositions « derrière les frontières ». Parmi elles, des exigences plus fortes du droit de propriété intellectuelle – médias, médicaments ; des règles assurant la « neutralité concurrentielle » des entreprises d’Etat bénéficiant d’aides directes ou indirectes, un point assez délicat dans le cas du Vietnam ; l’arbitrage entre investisseurs et Etats qui peuvent remettre en cause la législation d’un pays hôte. Le respect des législations internationales sur le travail dont la liberté syndicale susceptible d’ébranler le pouvoir du Parti communiste vietnamien (PCV) – le précédent de Solidarnosc le rappelle. Parmi ces engagements, certains s’intègrent dans le programme de réformes souhaitées par les autorités vietnamiennes qui, par ailleurs, chercheront à contourner les plus gênantes en espérant bénéficier de la bienveillance de Washington. Moins intrusif, le traité avec l’Union européenne intègre des clauses au-delà des frontières à commencer par l’accès aux marchés publics.
Ces deux traités ouvrent également des opportunités économiques au Vietnam.
S’il commerce un peu plus avec les partenaires du TPP qu’avec la Chine (35 et 28 %), ce commerce se solde par un déficit considérable avec la Chine alors qu’il est excédentaire avec l’ensemble du TPP. Ces deux commerces sont bien sûr intimement liés car ce sont les achats de demi-produits made in China qui nourrissent les exportations vers les autres pays. L’excédent dégagé avec les pays du TPP a permis au Vietnam de retrouver un équilibre de sa balance commercial.

Remontée de la filière

L’ouverture des marchés américain et européen est une bonne nouvelle pour les exportations traditionnelles du Vietnam, qu’il s’agisse de produits agricoles, de produits de la pêche, d’objets en bois, de chaussures et ou de vêtements. La baisse des tarifs douaniers sur les produits de l’habillement boostera les exportations du Vietnam qui, avec le Cambodge et le Bangladesh, est le pays qui tire le plus parti de la lente érosion de la compétitivité chinoise.
Par contre, le Vietnam tarde à remonter la filière textile. Plus il exporte de vêtements, plus il importe des fils et des tissus de Chine, des Etats-Unis et de Corée. Dans les années 1960, la Corée du Sud, justement, avait commencé en exportant des chemises et, faute d’une industrie textile performante – filature, tissage – ses entreprises les fabriquaient à partir de tissus importés du Japon. Non seulement elles se sont rapidement mises à niveau en fabriquant des tissus d’aussi bonne qualité que les tissus japonais, mais elles les ont exporté. Cette remontée de la filière tarde au Vietnam : ses exportations de vêtements ont doublé entre 2009 et 2014, ses importations ont également augmenté jusqu’en 2013 et sans doute en 2014.
Paradoxalement, les accords avec les Etats-Unis et l’UE accéléreront la remontée de la filière. En effet, la baisse des tarifs douaniers sur les importations de vêtements est assortie d’une clause sur l’origine des tissus : pour bénéficier de cette clause, ils devront être fabriqués au Vietnam, aux Etats-Unis, dans l’Union européenne ou en Corée (dans le cas du traité avec l’UE). En excluant les autres origines (dont la Chine), cette clause incitera les entreprises, dont les entreprises chinoises à produire au Vietnam.

Le Vietnam et le Galaxy

Ces traités encourageront les exportations de produits traditionnels qui occupent toutefois une place de plus en plus réduite dans le commerce extérieur vietnamien. En effet, depuis quelques années, le Vietnam s’est inséré dans les chaînes globales de valeur de l’industrie électronique mondiale. Le futur de ces exportations dépendra bien davantage du succès ou de l’échec des stratégies des grandes entreprises qui ont choisi de fabriquer au Vietnam.
Cela a commencé par Intel en 2006 qui avait hésité entre les Philippines et le Vietnam avant de construire dans les environs d’Hô-Chi-Minh-Ville sa plus grande unité d’assemblage et de test au monde, deux fois celle de Penang. Son investissement dépasse le milliard de dollars et, faute d’un nombre encore assez élevé de sous-traitants, le taux d’intégration est loin de l’objectif de 80 % envisagé. Son impact sur les exportations vietnamiennes est plus faible que celui de Samsung qui s’est implanté dans les environs d’Hanoi. Le groupe sud-coréen y fabrique près de 40 % des smartphones Galaxys vendus dans le monde. Il a été suivi par de nombreux sous-traitants coréens – dont Samsung Display qui vient d’annoncer 2 milliards supplémentaires pour fabriquer les écrans ; aussi le taux d’intégration augmente-t-il rapidement. Ensemble, Samsung (qui investit également dans le Saigon Hi-Tech Park) et ses sous-traitants assureraient près d’un quart des exportations vietnamiennes en 2015 et plus d’un tiers des exportations vers l’UE. Le groupe Samsung aurait investi 13 milliards de dollars et son investissement pourrait atteindre 20 milliards de dollars en 2017.
Le TPP et le traité de libre-échange avec l’UE n’auront donc qu’un impact limité sur l’avenir des exportations high tech vietnamiennes, qui dépendra de l’insertion du Vietnam dans la mondialisation.
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A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).