Economie
Analyse

Vietnam : comment réussir une deuxième "révolution" économique ?

Usine de fabrication de jeans au Vietnam (mars 2015). (Crédit : Ton Koene / Picture-Alliance/AFP)
Usine de fabrication de jeans au Vietnam (mars 2015). (Crédit : Ton Koene / Picture-Alliance/AFP)
Vingt ans après le démarrage de la politique d’ouverture « Đổi Mới » (le « Renouveau ») et la levée de l’embargo américain, le Vietnam a changé de visage. Ce n’est plus le pays de la misère d’après-guerre entravé par l’économie planifiée. Le « petit dragon », longtemps porté par une croissance à deux chiffres, est devenu l’une des plus prometteuses économies de la région. Vingt ans, c’est aussi un pallier générationnel. Pour l’économie vietnamienne, l’alternative est de se transformer radicalement, ou de rester figée dans le statut d’éternel « atelier du monde ». Autrement dit, il faut révolutionner « l’économie de marché à orientation socialiste ».
L’histoire est celle du verre à moitié plein ou à moitié vide. L’opinion publique vietnamienne dit ressentir les effets de la crise. Elle s’en inquiète. Les consommateurs ralentissent leur consommation, les entreprises privées, leurs investissements. Et l’économie s’en ressent. Cependant, la reprise a commencé dès la fin 2014. Ce qui est vrai dans l’inquiétude des Vietnamiens, c’est la baisse de la croissance par rapport aux années dorées où elle se maintenait à 2 chiffres. Non seulement la réforme structurelle doit être approfondie mais la culture économique doit évoluer, voire changer de façon radicale, sous peine de recul fatal. A commencer par les statistiques officielles. Même si elles deviennent de plus en plus fiables sous la pression des investisseurs internationaux, elles demeurent imprécises et suspectées de manipulation. « Pendant des années, le culte de la réussite à tout prix, avec mensonge si besoin, nous a fait du tort, rappelle l’économiste Le Dang Doanh, ancien conseiller du Premier ministre Vo Van Kiet, le père de la politique « Đổi Mới » en 1995. C’est un héritage mortel de l’économie planifiée. Les rapports annuels étaient émaillés d’exploits imaginaires et des milles fleurs de la performance ! Heureusement, il y a trois ans, pour éviter de faire tomber le Vietnam dans le ravin, les autorités ont donné l’ordre aux institutions publiques de ne plus… mentir. »

Le contexte en chiffres

Quel est le tableau général ? La reprise économique continue au Vietnam en 2015. Si l’on recoupe plusieurs sources , allant du FMI et de la Banque mondiale au ministère vietnamien de l’Economie, en passant par les banques internationales comme ANZ ou BNP Paribas, la croissance pour 2014 se situe à 6% (avec une variation de plus ou moins 0,2%). Au premier semestre de 2015, ce taux a très légèrement augmenté à 6,05%. Les prévisions donnent 6,2% pour toute l’année 2015 et 6,5% en 2016. Les autres indicateurs poussent aussi à l’optimisme. Au premier trimestre 2015, l’inflation demeure stable à environ 0,4% et les exportations s’élèvent à 50,1 milliards de dollars, soit une hausse de 8,2% par rapport à 2014 à la même période. L’an passé, le Vietnam était même devenu le plus gros exportateur de l’Asie du Sud-Est vers les Etats-Unis, avec 28,64 milliards de dollars. Tendance confirmée par les investissements directs à l’étranger (IDE) qui représentent 4,95 milliards de dollars en mai 2015, soit une hausse de 7,6% par rapport à 2014. A noter que le pourcentage de la population vivant avec moins d’un dollar par jour, le seuil de pauvreté, est passé de 69% en 1995 à 14% en 2015. Sur ce point, le Vietnam fait mieux que la Chine, l’Inde et les Philippines.

Epées de Damoclès

Malgré ce tableau encourageant, plusieurs épées de Damoclès planent au-dessus du pays. Première menace, la fragilité du secteur bancaire trop spéculatif. Dans le privé comme dans le secteur public, les maux se nomment emprunts et dettes toxiques, comptes truqués et investissement plus qu’hasardeux. Pour lutter contre ce mal en particulier, les autorités ont commencé un « nettoyage », obligeant les banques les plus fragiles à fusionner avec les plus solides. Les contrôles publics se renforcent donc. Des présidents de banque se trouvent déjà en prison ou en chemin pour l’être… Deuxième menace, la dette publique qui atteint environ 60% du PIB. Le plafond maximum a été fixé à 65 % par les autorités. La dette comprend les emprunts d’Etat pour financer les projets publics, les emprunts nationaux et internationaux contractés par les groupes publics, et la garantie de l’Etat sur ces dettes auprès des créanciers. Selon les différentes méthodes de calcul, la dette réelle pourrait en fait approcher 75%, voire davantage… Le ministère de l’Economie et des Finances a lui-même reconnu lors d’un point presse en mai 2015 que « la vitesse d’augmentation de la dette nous donne le vertige depuis quatre ans ». Mais le ministère s’est voulu rassurant : « La dette est importante mais sous contrôle. Avec la reprise promise en 2015, elle devrait baisser à un seuil plus raisonnable ».

Prix à payer pour la réforme des groupes publics

L’inquiétude est réelle. Pour Nguyen Duc Kien, vice-président de la commission des finances du Parlement, « la dette publique progresse trop vite. Surtout dans une période où la reprise et la croissance restent encore lentes. Nous devrons réduire nos dépenses ! » D’autres experts comme le célèbre économiste Nguyen Tran Bat, sont plus mesurés : « La dette publique n’est pas un problème en soi. Elle peut doper l’économie en temps de crise si sa gestion est judicieuse. La grande menace ici au Vietnam, ce sont des emprunts inconsidérés pour des investissements qui le sont encore plus, voire des malversations… Comme l’économie mondiale n’a pas retrouvé ses couleurs, le Vietnam aura probablement des difficultés à réduire sa dette avec les recettes espérées. » Troisième menace pesant sur l’économie du pays : les groupes publics. Le pays en compte environ 1300 dans l’aéronautique, les transports, les banques, la construction, l’énergie ou les chantiers navals. Le ministère du Plan et de l’Investissement est conscient du besoin urgent de réforme, comme nous le confie l’un de ses fonctionnaires : « Les conglomérats d’Etat génèrent près de 40% du PIB mais sont responsables de 80% de la dette contractée. Ils sont accusés de tous les maux à juste titre. Opaques, mal gérés, corrompus, au-dessus des lois, ces groupes pesaient en 2013 près de 45% des investissements réalisés par le pays. Ils bénéficient de 60% des crédits que les banques commerciales sont « incitées » à octroyer. » Alors qu’ils absorbent 70% des aides au développement, ils contribuent seulement à hauteur de 30% à la croissance, et cumulent 61 milliards de dollars de dettes, soit la moitié de la dette publique du Vietnam.

« Quelques-uns d’entre eux possèdent même des dettes de trois à dix fois supérieures à leurs capitaux, reconnaît l’agent du ministère. Et des erreurs ont été commises, faisant perdre à l’Etat des milliards de dollars ! »

Les milliards se sont volatilisés, mais les autorités ne cachent plus les problèmes sous le tapis. Car l’heure est au nettoyage en prévision des traités de libre-échange internationaux à venir. Le Premier ministre Nguyen Tan Dung a pris des mesures pour accélérer la privatisation des mastodontes publics. Malgré sa volonté affichée, la tâche reste néanmoins ardue. Car ces groupes publics sont devenus des entrelacs inextricables d’intérêts politiques et privés avec des sociétés en cascade. Pour remettre tout cela au propre, il y aura un prix à payer dont personne ne saurait prédire le montant.

L’espoir mis dans les traités de libre-échange

Pour assurer son développement, le Vietnam met tous ses espoirs dans les accords commerciaux, bilatéraux ou multilatéraux. Aucune piste n’est écartée, aucun camps n’est privilégié : du partenariat transpacifique proposé par les Américains, au traité de libre-échange avec l’Union européenne, en passant par l’Union économique eurasiatique avancé par la Russie, ou encore les multiples accords en négociation entre les pays de l’Asie orientale… Ces nouveaux marchés facilités, grâce aux avantages douaniers pour le Vietnam, représentent une manne de plusieurs milliers de milliards de dollars. A l’évidence, Hanoi veut diversifier ses débouchés à l’exportation pour consolider son marché intérieur. Tout indique que le Vietnam n’hésitera pas à libéraliser davantage son économie afin de répondre aux critères des différents accords de libre-échange actuellement signés ou en cours de négociation. Pour preuve, le gouvernement vient d’autoriser l’acquisition par les étrangers — particuliers et institutionnels — des biens immobiliers. Par ailleurs, le seuil de participation des entreprises étrangères a été relevé, y compris dans les entreprises publiques. La privatisation des conglomérats d’Etat s’accompagne en effet de l’autorisation des prises de participations étrangères — sous réserve que l’intérêt public et de la sécurité nationale soient préservés. L’économiste Le Dang Doanh voit dans les traités de libre-échange une chance de réforme pour le pays à ne pas rater. En particulier le « TPP », le partenariat transpacifique, vaste accord commercial proposé par les Américains aux pays de la zone Asie-Pacifique — sauf à la Chine. « Adhérer au TPP, explique Le Dang Doanh, permettra de sortir de l’orbite économique de la Chine en ouvrant d’autres débouchés aux produits vietnamiens, de diversifier marchés et investissements, et d’améliorer les normes sociales et environnementales. »

Ingrédients de la deuxième « révolution » économique

Il est 5 heures du matin à Saïgon, capitale économique du Vietnam. Ici, on se lève tôt. Le soleil aussi. On est si près de l’équateur. L’immense portail coulissant de la zone de production industrielle Tan-Thuan (Tân Thuận) se met en mouvement. Soudain, le calme matinal est rompu. Comme les abeilles ouvrières sortant des ruches, des milliers de travailleurs, en motocyclettes et à vélo, se croisent dans le bruit et la fumée des moteurs. Les uns quittent leur shift de huit heures, les autres le débutent. Dans ces usines de textile, de chaussure en sous-traitance, machines, hommes et femmes ne dorment jamais. Nguyen Thi Tâm est une ouvrière de 24 ans originaire de Nam-Dinh, une province du centre nord du Vietnam. Préposée à l’étiquetage des chaussures, elle coupe le contact de sa vielle moto Honda modèle Dream, version « copie » chinoise. « La production augmente un peu plus, confie-t-elle. Ce n’est pas comme avant, mais c’est mieux que rien ! J’ai pu faire 2 heures supplémentaires par jour cette semaine. Ça m’aidera à la fin du mois, car tout devient plus cher : la nourriture, le carburant… Bon, je vais me coucher ! » Un peu plus tard, à environ 25 km de là, dans le district 9. Le « Saigon Hi-Tech Park » met lui aussi en scène son ballet des travailleurs, mais dans une autre ambiance. Les deux roues, plus rares, ont cédé la place aux voitures particulières et aux nombreux bus affrétés par les entreprises de haute technologie dont l’Américain Intel. Ici, point de lignes de production de chaussure, ni de jeans au kilomètre. Le géant américain du semi-conducteur a investi plus d’un milliard de dollars dans son immense usine de production et d’assemblage de micro-processeur – des « FCBGA » (Flip Chip Ball Grid Array ou puces utilisant des billes métalliques) destinés aux appareils mobiles. La septième plus grande usine Intel dans le monde. Trân Son, 32 ans, originaire de Cân-Tho, une ville du delta du Mékong, possède un diplôme d’ingénieur en micro mécanique. Mais chez Intel, il est technicien supérieur et s’occupe du contrôle qualité. « Mon salaire est de 900 dollars, sans compter les avantages sociaux et les heures supplémentaires. Ce n’est pas mal du tout comparé à ce que peut payer une entreprise vietnamienne. Je travaille et en même temps, je suis des formations continues offertes par l’entreprise, et des cours du soir d’anglais technique que je paie moi-même. Je vais investir aussi dans un master de télécom dispensé par une faculté privée singapourienne. Mon rêve ? Un poste d’ingénieur design ! » Voilà deux témoignages dits avec des sourires et la pudeur caractéristique des Vietnamiens. Pourtant, la même inquiétude est palpable. L’ouvrière et l’ingénieur sentent que les entreprises vietnamiennes – 90% sont de très petites entreprises, des PMI-PME sans capitaux solides – dépendent des technologies étrangères, surtout chinoises. A vrai dire, les parcours de Tâm et de Trân Son illustrent la réalité de l’économie vietnamienne. Son dynamisme et sa croissance viennent en majorité du secteur de la sous-traitance — qu’elle soit textile ou high-tech —, de l’exportation de produits agricoles non transformés et des ressources naturelles brut comme le pétrole. Les secteurs financiers, les services, les produits transformés et la haute technologie, des logiciels au numérique, font certes des débuts prometteurs. Mais ils restent encore marginaux dans le PIB vietnamien. Pourtant, tous ces ingrédients feront demain la deuxième « révolution » économique du Vietnam. Ils l’aideront à sortir de son statut « d’émergent ». Pour l’économiste Le Dang Doanh, le pays doit « construire une véritable économie de production et de transformation », afin de réduire la dépendance aux industries de sous-traitance et à l’exportation de matières premières. Pour réussir, conclut Le Dang Doanh, le pays sera obligé de « révolutionner ses structures et sa pensée économique. Ce sera douloureux mais nécessaire ! » Vo Trung Dung à Hô-Chi-Minh-Ville
A propos de l'auteur
Vo Trung Dung
Journaliste francophone free-lance et multimédia, Vo Trung Dung est un basé à Ho-Chi-Minh-Ville. Il travaille pour les médias français (lemonde.fr, France Télévisions, entre autres) et vietnamiens (Tuôi Tre, VietnamNet et HTV-9). Il a cofondé en 2005 Orizon Photography Group. Il a participé à l’aventure du magazine Asies. De 1989 à 2006, il avait travaillé pour Gamma, Cosmos, Sygma et Corbis.