Economie
Analyse

Japon : La chute de la maison Sharp

Le Pdg de Sharp Kozo Takahashi lors d’une conférence de presse pour annoncer une perte de 700 millions de dollars sur six mois, le 30 octobre 2015.
Le Pdg de Sharp Kozo Takahashi lors d’une conférence de presse pour annoncer une perte de 700 millions de dollars sur six mois, le 30 octobre 2015. (Crédit : AFP PHOTO / KAZUHIRO NOGI / via AFP)
Elle a été l’une des entreprises emblématiques du capitalisme industriel japonais. Et aujourd’hui, c’est auprès de l’Etat qu’elle cherche un renflouement, son ultime planche de salut. Le déclin de Sharp est caractéristique des difficultés rencontrés par le secteur de la high tech japonaise face à l’usure de son modèle. Sans compter la concurrence de la Corée du Sud et de la Chine, qui investissent le domaine du qualitatif.
Une simple promenade dans le métro de Tokyo ou dans les trains de banlieue qui sillonnent les mégalopoles du pays, montre à quel point le « made in Japan » s’est fait déborder sur ses propres terres. Il y a quinze ans encore, les Japonais, et pas seulement les plus jeunes, tuaient le temps un walkman Sony vissé sur les oreilles. Il y a à peine dix ans, c’est le téléphone portable nippon qui fleurissait dans les wagons, facilement reconnaissable avec son clapet allongé, retournable en appareil photo. Et aujourd’hui ? A s’y méprendre on se croirait dans les transports en commun européens : des portables toujours, mais au choix de l’Américain Apple ou du Sud-Coréen Samsung. Les grandes marques japonaises ont été éjectées et peinent à revenir dans le jeu. Au point de chercher de nouveaux secteurs (comme l’agriculture urbaine – voir notre article sur le sujet), où se développer et retrouver une position de leader.

Contexte

En 2012, les dirigeants de Sharp ont émis des « doutes réels » quant à la survie de la firme, dans un marché du téléviseur japonais en pleine dégringolade. L’entreprise avait déjà dû initier un plan de réduction de ses effectifs sur deux ans, ayant entraîné la suppression de 10 000 postes. Mais rien n’a pu enrayer la spirale pour les entreprises de l’archipel. Alors qu’en 2006, c’est encore un Japonais (Sony) qui était le plus gros vendeurs de téléviseurs de la planète, les sociétés nippones se sont vu tailler des croupières par la concurrence. Sharp, de son côté, a même arrêté sa production d’écrans plats en Europe et en Amérique du Nord. Sans pouvoir stopper la dégradation des comptes de l’entreprise.

Géant humilié

Si Sony, Toshiba, Hitachi ou Panasonic se démènent face à la concurrence, c’est cependant un autre géant de l’industrie japonaise qui coule à pic : Sharp. Certes, l’entreprise, fondée en 1935 et basée à Osaka, vend aussi des semi-conducteurs ou des systèmes d’éclairage, mais c’est principalement pour ses produits éléctroménagers, et surtout ses téléviseurs, que Sharp a fait sa renommée. Et sa chute. Ce segment de marché en effet a été ravagé par la concurrence des appareils sud-coréens plus innovants, ou chinois moins chers. L’innovation à la japonaise qui permettait de proposer des produits plus chers à la fabrication, mais de meilleure qualité et plus performant grâce aux avancées de la R&D s’apparentait, surtout à une fuite en avant.
Au tournant de la décennie, les marques japonaises n’ont pas réussi à devancer suffisamment la concurrence. Conséquence, une spirale infernale se met en marche : les résultats des entreprises se contractent brusquement, le rentabilité s’effondre, et comme les coûts de production ne baissent pas et que les entreprises perdent leur capacité à investir, la pente devient impossible à remonter. Hitachi a par exemple rapidement pris les devants en abandonnant complètement son activité de téléviseurs en 2011. Sharp, très exposé, a encaissé la plus forte onde de choc. Jusqu’à se retrouver dans une situation de quasi-faillite nécessitant des décisions stratégiques rares dans le capitalisme japonais.
Première d’entre elles, à très forte portée symbolique au Japon : la possibilité d’une prise de contrôle d’une partie de Sharp par l’entreprise taïwannaise Hon Hai Precision Industry, mieux connue sous le nom de Foxconn. Appuyé par l’américain Apple (son principal client, mais également un client important de Sharp qui équipe en écrans une partie de ses iPhones), Foxconn est rentré en discussion en septembre dernier, selon des informations du quotidien économique Nikkei Shimbun . Le rachat concernerait l’activité LCD de Sharp, qui vaudrait selon les estimations 300 milliards de yens (2,2 milliards d’euros).
Si la vente se conclut, ce serait un camouflet pour l’un des symboles d’une économie japonaise qui considère volontiers Taïwan comme… un sous-traitant à bas coût, bien plus qu’un concurrent réel. Qu’une société de ce territoire puisse acquérir l’activité emblématique d’une entreprise majeure de l’archipel ferait couler beaucoup d’encre, et passerait relativement mal y compris auprès du grand public. A fortiori si un plan de restructuration était décidé. Une humiliation de plus qui viendrait clôturer une annus horribilis pour Sharp.
Avant l’évocation de l’arrivée de Foxconn, le vrai coup de tonnerre s’est en effet déroulé en mai dernier. Juste avant d’annoncer des résultats catastrophiques pour son exercice 2014/2015 (222 milliards de yens de perte – 1,7 milliard d’euros – et un recul de 4,8% de son chiffre d’affaires), le géant Sharp a annoncé un projet défiant l’entendement : incapable d’assurer ses charges, le groupe prévoyait ni plus ni moins que de baisser son capital de… 99,92%. C’est le plus sérieusement du monde que les dirigeants de Sharp ont laissé fuiter dans la presse le souhait de passer de 120 milliards de yens (890.000 millions d’euros) de capital à 100 millions de yens (740.000 euros), soit l’équivalent d’une grosse PME ! Le but ? Bénéficier d’un régime fiscal plus avantageux. Une stratégie tellement choquante que la classe politique s’en est mêlé, le ministre de l’Economie, du Commerce et de l’Industrie Yoichi Miyazawa parlant de projet « déraisonnable ». Sharp finira par reculer sous la pression politique et après avoir vu son action dégringoler de 26% en une journée. Mais la firme nippone sera néanmoins poussée à d’autres choix radicaux.

Stratégie de la dernière chance

Sharp a arraché un premier sursis en obtenant 200 milliards de yens prêtés par les banques Mitsubishi Tokyo UFJ et Mizuho. Mais ce fut en contrepartie d’une saignée spectaculaire dans les effectifs : 5 000 licenciements (sur les 50 000 postes que compte le groupe) dont 3 500 au Japon. Deuxième coup de pouce fin novembre, l’Innovation Network Corporation of Japan, un fonds d’investissements adossé à l’Etat japonais, a déclaré acquérir une participation majoritaire dans l’activité d’écrans LCD pour 200 milliards de yens. Les modalités ne sont pas encore connues avec exactitude : l’Etat japonais va-t-il s’associer avec Foxconn pour mener à bien cette opération financière… ou le but au contraire est-il justement de court-circuiter le géant taïwannais qui lorgne aussi sur les écrans LCD de Sharp ?
Dans la grande tradition de l’interventionnisme étatique japonais, le projet de rachat a boosté le cours de l’action qui a cumulé deux journées de hausse consécutives à plus de deux chiffres faisant ressortir son cours de son niveau le plus bas depuis un demi-siècle. Si l’information est confirmée, ce serait évidemment une bonne nouvelle pour Sharp qui pourrait compter, du moins officieusement, sur l’Etat pour ne pas disparaître. Mais l’entreprise serait loin d’être sortie d’affaire, et devra de toute façon repenser l’ensemble de son mode de production qui ne correspond plus aux réalités de la concurrence.
Car avec les difficultés, c’est toute une organisation qui est remise en cause : celle du modèle intégré à la japonaise avec un appareil productif qui mise tout sur les volumes avec un contrôle complet de la chaîne de production, Sharp sous-traitant très peu. La société avait d’ailleurs inauguré en 2009 à Sakai dans la banlieue d’Osaka l’une des plus grandes usines au monde, grande comme 32 stades de football, pour centraliser une partie de sa production. Une centralisation qui s’est révélée un gouffre financier.
Lueur d’espoir pour l’entreprise : devenir leader sur le marché de la 4K, une nouvelle technologie d’ultra haute définition pour les écrans de smartphones, voire de la 8K pour les écrans de téléviseurs. A condition que l’implication de l’Etat et des grandes banques nippones ne coupe pas la capacité d’innovation de Sharp en prolongeant des activités pour lesquelles la supériorité japonaise n’est plus qu’un souvenir.
Par Damien Durand
A propos de l'auteur
Damien Durand
Journaliste, Damien Durand travaille principalement sur des questions économiques, sociales et politiques au Japon et dans le reste de l'Asie de l'Est. Après avoir été correspondant en France pour le quotidien japonais Mainichi Shimbun, il a collaboré depuis pour Le Figaro, Slate, Atlantico, Valeurs Actuelles et France-Soir. Il a également réalisé "A l'ombre du Soleil Levant", un documentaire sur les sans domicile fixe au Japon. Il a reçu le prix Robert Guillain Reporter au Japon en 2015. Pour le suivre sur Twitter : @DDurand17