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La géothermie au Japon, entre Fukushima et tradition

Un couple dans un bain traditionnel japonais sur l’île d’Hokkaido.
Un couple dans un bain traditionnel japonais - onsen - sur l’île d’Hokkaido. (Crédit : LUCA INVERNIZZI TETTONI / AGF / PHOTONONSTOP / AFP).

Ecologique, stable, en plus domestique : la géothermie a toutes les qualités que demande le secteur d’industrie japonais pour une source d’énergie. Le hic, c’est qu’elle est peu compatible avec la tradition de bains thermiques, les fameux onsens japonais…
Alors que les dirigeants du monde se trouvent à Paris pour la COP21, le regard du ministère nippon de l’Industrie – très soucieux de combler le vide créé par la fermeture des centrales nucléaires dans l’archipel – se tourne vers les zones volcaniques du pays. Plus précisément, il regarde de près le trésor – la chaleur volcanique – caché sous ses montagnes que le secteur de l’énergie laissait jusqu’ici intact.
Le Japon, pays connu pour être l’un des plus sismiques au monde, compte 110 volcans actifs sur son territoire et se targue d’un immense potentiel géothermique ; soit le moyen de produire de l’électricité à l’aide de la chaleur volcanique. Pourtant, 98 % de cette ressource estimée à 24 millions de kilowatts – équivalent de la somme de l’électricité produite par une vingtaine de centrales nucléaires – reste inexploitée.
« Il y a plusieurs choses qui bloquent les constructions de nouvelles centrales géothermiques ; et notamment la résistance du secteur du tourisme et les réglementations environnementales dans les zones volcaniques », explique Masao Adachi, président du comité organisateur de la Société japonaise des recherches sur la géothermie.
Mais, pourquoi le tourisme barre-t-il la route au développement de l’énergie géothermique ? La clé pour répondre à cette question se cache dans la passion des Japonais pour le bain thermal, connu aujourd’hui à l’échelle mondiale sous le nom d’ »onsen ». Or, cette tradition est très peu compatible avec la géothermie. En effet, une centrale géothermique nécessite une quantité importante d’eau chaude ; or ladite eau chaude est la source des onsen. Le hic donc, c’est que ces bains constituent souvent le noyau dur de l’économie régionale nippone. Le tourisme dans les zones volcaniques – pour ne pas dire montagnardes et isolées – dépend en effet souvent de ces bains qui attirent les visiteurs non seulement de l’ensemble du Japon mais aussi de l’étranger. Ainsi, grossièrement, si la source d’un onsen se tarit en raison de l’installation d’une centrale géothermique, tous les organes de l’économie régionale – hôtels, magasins de souvenirs, restaurants – suivraient le même sort. Voilà pourquoi les politiques japonais, souvent proches du secteur du tourisme, ne voulaient pas toucher à ce dossier potentiellement explosif.
Et l’on comprend mieux pourquoi aujourd’hui le pays ne compte que 17 centrales géothermiques ; chiffre qui stagne depuis 1999.
Or, les tremblements de terre de 2011 et la catastrophe de Fukushima ont changé la donne. La fermeture de centrales nucléaires, qui pourvoyaient jadis 30 % de la production d’énergie, a provoqué une importation massive de pétrole et de gaz naturel, entraînant la balance du bilan commercial du pays dans le rouge. Et par voie de conséquence, la dépendance du pays vis-à-vis des combustibles fossiles a fait exploser le bilan de l’émission des gaz à effet de serre.
Deplus, alerté par la situation géopolitique de moins en moins stable au Moyen Orient d’où le pays importe massivement du pétrole et du gaz, les autorités japonaises sont aujourd’hui soucieuses de réduire leur dépendance énergétique, même à un faible niveau. Egalement, le regard un peu trop ambitieux de la Chine sur la Mer de Chine méridionale – endroit de passage obligé des navires pétroliers et gaziers – constitue un élément de plus pour les autorités qui souhaitent alors se lancer dans la quête d’une alternative.
« C’est évident que la dépendance totale aux combustibles importés constitue un risque pour le pays. On doit promouvoir l’énergie nationale » s’enthousiasme Adachi. Et pour faire valoir davantage cette ressource volcanique, les ministères de l’Industrie et de l’Environnement se sont mis d’accord en octobre pour détricoter des réglementations qui limitaient jusqu’à lors le développement de la géothermie. Ils se sont aussi arrangés pour débloquer un budget annuel de plus de 75 millions de yens, soit dix fois plus que les années noires de la stagnation.
Avec ces réformes, qui ont rendu possible des forages sous certains parcs nationaux, la course à l’installation des centrales géothermiques est désormais officiellement lancée. L’objectif avoué est de tripler la capacité des centrales géothermiques pour atteindre 1,55 millions kWh à l’horizon 2030. Un « objectif ambitieux » pour lequel « le ministère fera tous les efforts », a déclaré en fanfare Kiichi Miyazaw, ex-ministre de l’Industrie après son visite en juin, à Oita, région connue pour ses onsen.
Face à ce volte-face notamment de la part du ministère de l’Environnement, le secteur du tourisme semble impuissant. « On sent que le temps a changé » raconte Toru Terada de l’Association des onsen du Japon, les sourcils froncés. Lui qui craint le déferlement de la dérégulation à tout-va, plaide pour que les opérateurs d’électricité respectent les demandes locales, et qu’il y ait davantage de transparence sur le risque d’un éventuel tarissement de la manne thermale.
« Je veux un peu plus de respect pour la tradition du bain thermal au Japon, secteur touristique plus prometteur que le développement de l’énergie géothermique » déplore Terada sur un ton déjà pessimiste. L’association est « en train d’élaborer des stratégies » pour peser davantage dans le débat, mais le barrage nécessaire pour protéger les onsen semble aujourd’hui bel et bien rompu.
A propos de l'auteur
Yuta Yagishita
Yuta Yagishita, journaliste indépendant basé à Tokyo est un spécialiste des questions environnementales et politiques au Japon. Formé à l'ESJ Lille, cet admirateur de Hannah Arendt essaie d'être l'observateur le plus impartial de son pays natal qui ne cesse de vieillir. Il collabore notamment avec la revue ZOOM Japon.