Economie
Témoin – mon école d’art à Pékin

 

Diffuser la culture française, oui mais à quel prix ?

Des cours de français sont désormais dispensés à Atelier. (Crédit : Marianne Daquet.).
J’arrive à ce point critique bien identifié par les manuels d’entreprenariat pour les nuls : comment changer de taille sans faire faillite.
Ce n’est pas, au premier abord, une question chinoise, ce blog est censé raconter mon aventure entrepreneuriale à Pékin, j’y viens.
J’ai vu cette semaine Monsieur François Hollande à l’Ambassade de France faire un discours qui se terminait par un soutien et un remerciement aux acteurs qui travaillent à mettre en valeur la culture et la langue française en Chine : moi par exemple. Emue aux larmes (je suis assez sensible aux discours politiques et à l’émotion qu’ils dégagent), je suis donc sortie de cette soirée regonflée à bloc par ma mission : donner la meilleure éducation artistique à Pékin aux enfants et aux adultes pour qu’ils aient la même chance que celle que j’ai eue grâce à l’éducation artistique publique française.
Sauf que c’est bien beau ces idéaux politiques, créatifs et pédagogiques. Je suis une petite entrepreneuse en Chine, sans investissement et 3 ans après l’ouverture de Atelier, je fais faillite.
Cela fait un an que je cherche de l’aide, tant auprès de la chambre de commerce que des agences françaises de soutien aux entreprises françaises à l’étranger. Mais non, ma mission, malgré ce que dit le président français, n’est pas adaptée aux aides données par la France aux entreprises françaises en Chine. Il faudrait mieux que j’imagine des centrales nucléaires ; où que je sois encore en France et que je caresse le doux rêve d’aller entreprendre en Chine.
Quant aux banques françaises, elles ne prêtent pas pour un projet en Chine ; les banques françaises installées en Chine ne prêtent pas aux français et les banques chinoises ne prêtent pas aux étrangers. Et moi, je suis toute seule avec ma belle mission et ma faillite, les larmes aux yeux en écrivant ce texte.
J’emploie trois personnes à plein temps, quatre personnes en freelance, et je suis trop insignifiante pour être aidée. J’ai besoin de passer mon entreprise à une taille supérieure pour tenir le coup sur ce marché et je n’y arrive pas.
Nous donnons les meilleurs cours d’arts à Pékin : les clients chinois et étrangers nous le disent, les partenaires nous le disent ; mais la concurrence est féroce puisque l’éducation est le dernier truc à la mode pour s’en mettre plein les poches. Je suis française et comme je l’ai déjà expliqué précédemment, j’ai du mal à me faire de la place sur le marché chinois. Je dois sans doute être trop habitée par ma mission pour être une commerciale acérée.
Je fais donc du soft power en me criblant de dettes personnelles : je ne me paye plus depuis 6 mois, je n’ai plus de quoi payer mon loyer, l’école française des enfants, l’assurance de la famille et le loyer de mes écoles. Pourtant mes clients partent en vacances en France ; ils envisagent des écoles d’art françaises. Et je suis enchantée quand je vois les enfants changer, bouleversée qu’après une vidéo filmée lors d’un des cours d’art que nous donnons gratuitement (« vous êtes folle » me direz vous… « ma mission » vous répondrais-je) à des orphelins, quatre d’entre eux se font adopter.
Un cours d’art à Atelier. (Crédit : Marianne Daquet.).
La France a sans doute une bonne raison pour oublier ses petits acteurs, nous laisser mourir avec nos beaux projets loin d’elle. Oui, elle a sûrement une bonne raison de ne pas comprendre que ce n’est pas seulement les grosses multinationales qui font son image, mais nous, tous les jours, petits entrepreneurs, artisans, fourmis, qui parlons d’elle avec nos clients, nos voisins, notre public, dans nos produits.
J’ai essayé il y a quelques mois de monter une sorte de “journée de l’artisanat français à Pékin”. J’ai réuni des artisans entrepreneurs qui ont un savoir faire typiquement français, puis j’ai été voir les acteurs de la culture à l’ambassade qui m’ont répondu qu’ils avaient prévu ce type d’évènement avec une marque de luxe – je ne sais plus laquelle – qui allait faire venir des ouvrières de France (à quel prix !) pour exhiber le savoir-faire français ! Et nous ? Nous l’avons le savoir-faire français ; mais nous n’existons pas aux yeux de la France, ni même aux yeux des français installés ici.
Oui, mon projet de donner les meilleurs cours d’art à Pékin, de propager la culture française et la langue française (puisque nous donnons depuis la rentrée des cours d’initiation au français) va mourir avant de grandir, en partie délaissé par la France ; cette France qui fait de beaux discours pour ses expatriés mais qui préfère soutenir des entreprises qui n’en ont pas besoin, des entreprises qui vendent du savoir-faire français “Made in China” et dont la mission est sans doute plus liée à leurs côtes boursières qu’à autre chose.
Cela m’apprendra à être si française, si pétrie de valeurs obsolètes, éducatives et humanistes.
A propos de l'auteur
Marianne Daquet
Marianne est arrivée en Chine il y a neuf ans, un peu par hasard à la suite de la rencontre au mariage d'amis d'un Français établi à Pékin depuis plusieurs années. Venue pour des vacances et un flirt, elle s'installe dans la capitale chinoise, y développe son activité d'artiste et commence à donner des cours d'arts pour gagner sa vie. En 2012, elle fonde en collaboration avec une autre Française, une école d'art nommée Atelier. Installée dans un appartement d’un quartier assez central, on y enseigne l'art aux enfants, adolescents et adultes de toutes nationalités. Marianne s'est lancée début 2015 dans une nouvelle aventure en ouvrant une deuxième branche d'Atelier à Shunyi, dans la périphérie pékinoise.