Economie
Témoin – mon école d’art à Pékin

 

L’apprentissage

Jeunes élèves en plein processus de création pendant un cours à Atelier
Jeunes élèves en plein processus de création pendant un cours à Atelier (Crédit : Marianne Daquet)

Quand Atelier a ouvert, j’ai d’abord craint le public chinois. Je ne comprenais pas le fonctionnement des clients, les besoins des parents, le niveau des enfants, leur intérêt réel. En plus, le mode d’éducation et de parentalité chinois heurtait de plein fouet mes convictions, mes idées et mon expérience. Il aurait fallu changer ma méthode d’enseignement, le contenu pédagogique de mes cours et je n’y étais pas prête.
Avec le recul, je me rends compte que ce sentiment mélangé de peur de l’inconnu, d’impossibilité à cette époque de me remettre en question et d’un soupçon de fierté élitiste peut-être très française m’a freinée au début de cette aventure. Mais je ne pouvais pas faire autrement.
Je n’avais rien pensé, ni mis en place pour le public chinois : pas d’assistante bilingue, un site internet en anglais et français, aucune communication en chinois et aucun effort pour rentrer dans les réseaux de parents chinois. Mon associée – qui a depuis quitté l’aventure Atelier – nous poussait à aller vers les familles chinoises mais n’avait pas plus d’outils que moi pour les approcher.
J’ai donc ignoré le public chinois, par peur et par ignorance.
J’avais besoin de temps pour me familiariser avec mon nouveau statut d’entrepreneur et avec mon offre. En effet, jusqu’à lors, je donnais des cours d’art seule dans mon atelier ; et là je venais de changer d’échelle, et je n’étais pas prête à conquérir Pékin.
Nous avons donc visé les familles françaises, puis expatriées sans autre ambition à court terme que de rester en milieu conquis ou compris. Au bout de quelques mois, les premières familles chinoises sont venues ; des familles chinoises avec des enfants anglophones, tournées vers les milieux internationaux avec pour ambition de fournir à leurs enfants une éducation autre que celle suppléée par l’Empire du milieu. Ils avaient entendu parler de nous sur des forums, par des associations ou par le bouche à oreille. Ces premières expériences furent éprouvantes et décevantes, comme prévu.
Ainsi, une fois, une mère est venue pour un cours particulier d’essai avec ses deux enfants. Nous avons alors organisé une classe – assez chère puisque privée – sans nous poser de questions, sans changer d’optique. Les enfants, très studieux, ont participé au cours et ils ont fait ce que l’enseignante leur avait demandé. A la fin de la classe, la mère est revenue. Elle a regardé le travail des enfants, m’a regardée et j’ai compris notre ignorance. Elle attendait un résultat ; je misais sur une expérience, l’apprentissage de choses nouvelles et un moment de plaisir pour les enfants. Je me trompais.
Oui, en nous occupant des enfants, nous avions oublié de séduire la mère, et chez beaucoup de parents chinois, même si je vois ce phénomène évoluer doucement, le résultat est encore la garantie d’un cours de qualité. Cette idée va tellement à l’encontre de la pédagogie que je voulais développer à Atelier que j’ai mis longtemps à accepter cette « demande de résultats » des parents chinois. Pourtant, leur attente est compréhensible quand ils inscrivent leurs enfants à un cours tout nouveau, dans un petit atelier d’art ouvert dans un appartement 3 pièces par une française dont le CV n’est même pas en ligne. J’ai depuis travaillé à adapter notre discours et nos cours d’essai à leurs attentes sans pour autant renier nos valeurs.
Une enseignante et son élève pendant un cours à Atelier
Une enseignante et son élève pendant un cours à Atelier (Crédit : Marianne Daquet)
Une autre fois, des parents ont demandé un cours d’essai. Ils ont inscrit 7 enfants, enfin 5 la veille, 8 le matin puis finalement 7 au moment où le cours a commencé. Ils voulaient un cours de bande-dessinée, puis non de peinture, enfin de couture… mais ok va pour la BD. Nous de notre côté, nous voulions leur « vendre » un cours à tout prix. Le jour dit, les familles s’attendaient un cours gratuit, ou au minimum à des remises non négligeables, et la conversation pour les faire payer a été très éprouvante. Par la suite, le cours s’est mal passé : les enfants savaient déjà tout, ou du moins c’est ce que les parents ont dit. Avec le recul, je pense que notre interaction avait mal commencé, et ce dès le début, au moment même des premiers échanges par emails.
Cette volonté de tout essayer, sans payer, à des horaires autres que ceux que nous proposons est fréquente. Et nous avons appris à recadrer et à guider les clients. Le fait d’avoir embauché du personnel chinois pour gérer les inscriptions et la relation avec la clientèle a en plus vraiment facilité des échanges qui restaient bien souvent marqués par une incompréhension culturelle et usuelle.
Ces deux exemples sont restés blessants, et ils mettent en lumière ma naïveté de néo-entrepreneur : la confiance que j’avais dans mon concept et dans mon savoir-faire ne suffisait pas pour m’adresser au public chinois. C’est ainsi que j’ai fini par comprendre que les mots : « école d’art » avaient du sens pour moi, pour mes compatriotes mais pas pour tout le monde.
J’ai petit à petit trouvé ma place avec plus d’acuité, mieux défini mon rôle et la mission de Atelier. Une administratrice chinoise a rejoint notre équipe, notre stratégie de communication a évoluée. J’ai rédigée avec peine une brochure très explicative et détaillée sur notre contenu et notre pédagogie. Nous avons passé nos outils de communication en bilingue anglais/chinois. Et nous avons adopté WeChat, LE réseau social chinois, qui est l’un des outils marketing le plus efficace ces temps-ci en Chine.
Nos élèves, dans la catégorie enfant, sont désormais chinois à plus de cinquante pour cent.
Et ce n’est pas tout ! Depuis peu de temps, je découvre une aspiration un peu nouvelle chez des parents chinois dont les enfants sont scolarisés dans des établissements chinois : ils ont entendu parler de Atelier par WeChat, par des amis ou ailleurs ; ils savent qu’on est étranger, mieux encore, qu’on est français et qu’on propose une éducation artistique alternative. Ils inscrivent aujourd’hui leurs enfants sans discuter, ils viennent même nous les présenter pour être sûrs qu’on va les accepter. Une maman a un jour amené son fils et nous a dit : « il n’est peut être pas très bon ou trop jeune mais ce n’est pas grave s’il ne fait rien, il faut qu’il voit, qu’il expérimente ce que vous faîtes ici ». Des parents donc en recherche d’alternatives éducatives après avoir d’abord essayé les cours d’art chinois et qui se retournent vers nous, déçus de leur expérience.
Je sens un nouveau besoin chez ces parents des classes moyennes : le besoin d’ouvrir l’horizon de leurs enfants, de leur apprendre à gagner confiance en eux, de leur faire découvrir que d’autres types d’approches existent. Non, pas ce mythe de l’excellence à tout prix, pas cette soumission à un maître dédaigneux et surpayé ; mais une école qui est à l’écoute des enfants, qui les aide à avoir confiance, qui leur donne les outils de l’indépendance de faire et de pensée. Oui, ces parents viennent et nous disent à demi mot : « apprenez leur à être créatif » et ce même si cette idée n’est pas vraiment claire pour eux.
Ces parents c’est Madame Zhang. Elle est venue avec son fils faire un cours d’essai. Il avait 6 ans et avait eu une mauvaise aventure avec un enseignant chinois tellement renommé qu’une de ses élèves de 5 ans vend des toiles à 600 000 RMB (soit 90 000 €) m’a t-elle raconté. Le prof, payé très cher à l’heure, lui avait donné un cours et au bout d’un quart d’heure, avait déclaré : « il ne sait rien faire cet enfant ». Cet enfant a donc arrêté de dessiner, humilié par le maître. Et sa mère désolée me dit qu’avant il adorait la couleur et dessinait tout le temps : « Pouvez vous l’aider ? ». Avec mon chinois moyen, je lui explique que oui, qu’on va l’aider à retrouver confiance en lui ; qu’on n’attend pas de lui un résultat probant mais qu’on va le guider dans sa recherche de la créativité et je lui promets qu’il va retrouver le plaisir de faire. Après le cours de dessin qui avait lieu dans le jardin, le fils revient le sourire jusqu’aux oreilles, les yeux rivés sur Louise, l’enseignante. Sa mère lui demande : « Alors ? ». Alors, il lui dit qu’il est très content, que le cours s’est très bien passé. Il lui montre son dessin, tout fier : il avait dessiné les poubelles. Sa mère regarde le croquis avec un sourire un peu gêné, un peu perdue, presque déçue. Et son fils, enthousiaste, heureux et fier, regarde Louise et lui dit : « A la semaine prochaine ! ». Sa mère l’a inscrit. Aujourd’hui il dessine à nouveau et sa mère, elle en parlera à ses amis nous a t-elle dit.
A propos de l'auteur
Marianne Daquet
Marianne est arrivée en Chine il y a neuf ans, un peu par hasard à la suite de la rencontre au mariage d'amis d'un Français établi à Pékin depuis plusieurs années. Venue pour des vacances et un flirt, elle s'installe dans la capitale chinoise, y développe son activité d'artiste et commence à donner des cours d'arts pour gagner sa vie. En 2012, elle fonde en collaboration avec une autre Française, une école d'art nommée Atelier. Installée dans un appartement d’un quartier assez central, on y enseigne l'art aux enfants, adolescents et adultes de toutes nationalités. Marianne s'est lancée début 2015 dans une nouvelle aventure en ouvrant une deuxième branche d'Atelier à Shunyi, dans la périphérie pékinoise.