Economie
Témoin - Mon école d’art à Pékin

 

JE RESTE !

Deux femmes sont photographiées de dos.
Deux femmes regardent la Cité Interdite du haut de la montagne de charbon. (Crédit : AFP PHOTO / FRED DUFOUR).
Commencer à raconter mon expérience d’entrepreneur par la fin, m’a naturellement amenée à me poser la question du début : comment est ce que cette école d’art, créé en 2012, qui est depuis devenue le fruit d’une véritable vocation et qui m’attache à ce pays pour une durée indéterminée, a commencé ?
La réponse m’est apparue, claire, sous la forme d’un souvenir. Elle n’a rien à voir avec le travail, l’éducation artistique, ni même la Chine. C’est le temps d’une seconde, d’un choix de vie, de la prise d’une décision non révocable qui fut le déclencheur de mon aventure entrepreneuriale chinoise.
Tout a commencé, le jour où j’ai pris LA DECISION, une de celle qui a changé le cours de ma vie : JE RESTE.
Ce qui s’est passé après n’est qu’une suite d’événements. Mon entreprise, ma vocation, mon avenir, tout s’est joué avec ces deux mots : JE RESTE.
A l’époque, j’étais en Chine depuis plus de quatre ans, je venais d’avoir une petite fille, la pollution commençait à devenir une affaire grave, mon mari avait monté une petite entreprise de tourisme qui marchait assez bien. J’avais toujours travaillé en freelance : je donnais des cours d’art dans mon atelier, je répondais à des commandes d’illustrations, participais à des expositions… J’avais même travaillé dans un restaurant. Une vie de bohème assez facile mais qui touchait à sa fin. La fin d’une époque.
Mon mari, en Chine depuis plus de 10 ans à ce moment-là, avait travaillé dans le textile pour une entreprise chinoise puis en freelance, et commençait à gagner sa vie avec son entreprise de tourisme en side-car. Il se sédentarisait. Moi j’étais encore en errance, pas vraiment installée ; il me manquait quelque chose de pas très identifiable et pourtant évident : un projet de vie. Et ce projet de vie ne tenait qu’à une chose : cette fameuse Décision.
Le projet de vie est un contenu, il viendrait, j’avais des idées, je savais qu’ici plein de choses étaient possibles, mais ce projet ne se construirait pas sans un point de départ.
J’ai eu très vite une deuxième fille, ce qui a retardé ma réflexion et mon projet.
Avec l’arrivée imminente de ce bébé, cette errance vocationnelle et territoriale n’a plus été possible. Il fallait que je m’engage, que je m’engage dans ce pays, que j’évacue la question de ce que je faisais ici, du pourquoi, de la pertinence de construire ma vie en Chine alors que j’y avais atterri par hasard.
J’ai donc décidé de rester, un jour, une seconde, je reste.
Le reste a découlé, simplement, tout était là, latent dans l’attente du point de départ, l’appartenance à notre pays d’origine, la langue, la famille, l’éducation, le travail, la vocation…
Les questions douloureuses aussi sont arrivées, comment ne pas se les poser ? Elever ses enfants en Chine, les voir grandir dans un pays rongé par son propre développement, un environnement toxique, loin de la famille et de son support affectif, des amis de toujours, l’immense solitude. Ces questions douloureuses auxquelles on arrête de chercher des réponses après la Décision, des questions auxquelles on cherche des solutions, par instinct de survie, le « pourquoi » devenant alors le « comment ».
Ma seconde fille est née. Je me suis mise à travailler, à réfléchir, à imaginer une école d’art qui proposerait des cours à tous, des sujets passionnants et variés apportés par des enseignants qualifiés qui partageraient leur expérience et leur savoir-faire avec les élèves. Cette école d’art, mon projet, s’est mué en une véritable vocation, qui, tous les jours me rappelle pourquoi j’ai pris cette Décision.
En menant cette réflexion à propos de ma propre expérience, il m’a semblé évident que les entrepreneurs, artisans, installés ici étaient passés par ce même cheminement. Car, installer son entreprise en Chine est certes un projet, mais c’est la décision de rester qui est le véritable déclencheur.
Certains comme moi on pris leur décision. Pour d’autres, c’est plus difficile et la difficulté de se dire « je reste ou pas » est une préoccupation constante qui devient gênante. On peut difficilement construire ici sans se dire qu’on reste, au moins pour le temps indéterminé que le développement de notre entreprise prendra.
La vie d’entrepreneur en Chine est exaltante, la vie de famille aussi est drôle et passionnante, mais elle est aussi très difficile, extrêmement éprouvante. J’ai peur parfois, je suis fatiguée, je me sens très seule et je ne sais pas vraiment où je vais. Mais malgré les aléas de la vie d’entrepreneur, de la vie de famille, de la vie en Chine, je ne regrette pas cette Décision qui a été le point de départ de ma vie ici.
A propos de l'auteur
Marianne Daquet
Marianne est arrivée en Chine il y a neuf ans, un peu par hasard à la suite de la rencontre au mariage d'amis d'un Français établi à Pékin depuis plusieurs années. Venue pour des vacances et un flirt, elle s'installe dans la capitale chinoise, y développe son activité d'artiste et commence à donner des cours d'arts pour gagner sa vie. En 2012, elle fonde en collaboration avec une autre Française, une école d'art nommée Atelier. Installée dans un appartement d’un quartier assez central, on y enseigne l'art aux enfants, adolescents et adultes de toutes nationalités. Marianne s'est lancée début 2015 dans une nouvelle aventure en ouvrant une deuxième branche d'Atelier à Shunyi, dans la périphérie pékinoise.