Culture
Expert – Vins d’Asie

 

Drôles de vins de champagne

Des visiteurs admirent le service lors d’une foire internationale de la gastronomie à Shanghai en mai 2005. (Crédit : LIU JIN / AFP)
Des visiteurs admirent le service lors d’une foire internationale de la gastronomie à Shanghai en mai 2005. (Crédit : LIU JIN / AFP)
C’était au printemps 1984. Les troupes vietnamiennes venaient de déclencher leur offensive de printemps contre les bases de la résistance anti communiste cambodgiennes. Avec Nick Cumming Bruce, correspondant du journal britannique The Guardian en Asie du Sud-Est, nous avions passé une journée au son du canon, abrités derrière le fossé anti-tank qui marquait en principe la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge. Nous avions même tenté de rejoindre les premières lignes de la résistance lorsqu’une volée d’obus tomba près de nous. Sagement, nous sommes revenus nous mettre à l’abri en territoire Thaïlandais.
Le soir, rentrés à Aranyaprateth, la ville frontière après une bonne douche, nous avions découvert dans une épicerie du coin une bouteille de style champenoise. L’étiquette, très simple, ne donnait qu’un nom : Tiffany. D’ou venait ce flacon, et comment était-il arrivé dans ce village gonflé par les ONG, le CICR, les Gardes frontières et les soldats de l’Armée Royale Thaïlandaise basés tout près ? Impossible de le dire.
Installés dans notre petit restaurant favori, dont la spécialité était le poisson grillé du Tonle Sap (que des fraudeurs amenaient chaque jour, de l’intérieur du Cambodge) nous ouvrimes avec précaution la bouteille. C’était pétillant, et imbuvable. Adieu Tiffany.
En 1988 cette fois, un ami vint me voir au Majestic de Hô-Chi-Minh-Ville, où j’occupais comme à l’habitude la chambre 504, celle avec le piano, la vue sur la rivière et un lit a baldaquin. « Je sais que tu aimes le vin, regarde ce que j’ai trouvé » me dit-il. C’était une bouteille qui avait toutes les apparences extérieures d’un champagne. Quelques différences cependant : le bouchon était en plastique, et l’étiquette indiquait « vin de champagne d’Asie ». Le soir, avec un confrère, je fis sauter le bouchon : un bien grand mot pour à peine un petit pffff…
Le liquide ne pétillait pas gaiement dans nos verres. Le nez ne revelait rien, sinon une arrière pensée très acide. La bouteille entière finit dans le lavabo de ma salle de bain.
Quelques années plus tard, au Cambodge où j’exerçais comme diplomate, mon excellent chauffeur, Sompong, fit de moi l’invité d’honneur de la réception organisée pour le mariage de sa fille avec un garcon à l’avenir d’autant plus prometteur qu’il était américain. Quelqu’un à la main sure avait édifié une pyramide de verres. L’heureux époux y versa un champagne qui avait une inquiétante ressemblance avec celui de Hô-Chi-Minh-Ville.
Décidément le champagne d’Asie n’avait rien gagné avec le temps. Par contre, je fus à peu près le seul à faire semblant de boire : la plupart des invités masculins liquidèrent avec un plaisir évident la demi-douzaine de bouteilles.
C’est à Samantha – qui était à l’époque la correspondante de l’AFP au Cambodge – que je dois la découverte d’un vin authentiquement cambodgien, « made in Cambodia ». Deux rouges, un « type bordeaux » et un “type bourgogne” qu’elle avait déniché à Battambang, chez le producteur.
Le bouchon en toute simplicité, était une capsule genre Coca-Cola. Nostalgique des grands Cortons de mon enfance, je commencais par le « type bourgogne ».
Le liquide était rouge, d’un beau rouge écarlate, trés transparent. Nez très bref, fugitif même. En bouche, de l’eau sucrée avec en plus un arrière gout d’aquarelle (ayant sans doute servi à donner à l’eau sa couleur).
Le « type bordeaux » était en tout point semblable. Le produit était-il nocif ? Je ne le saurai jamais. Les deux bouteilles finirent une fois de plus dans l’évier de la cuisine.

Soutenez-nous !

Asialyst est conçu par une équipe composée à 100 % de bénévoles et grâce à un réseau de contributeurs en Asie ou ailleurs, journalistes, experts, universitaires, consultants ou anciens diplomates... Notre seul but : partager la connaissance de l'Asie au plus large public.

Faire un don
A propos de l'auteur
Jacques Bekaert
Jacques Bekaert (1940-2020) fut basé en Thaïlande pendant une quarantaine d'années. Il est né le 11 mai 1940 à Bruges (Belgique), où sa mère fuyait l’invasion nazie. Comme journaliste, il a collaboré au "Quotidien de Paris" (1974-1978), et une fois en Asie, au "Monde", au Far Eastern Service de la BBC, au "Jane Defense Journal". Il a écrit de 1980 a 1992 pour le "Bangkok Post" un article hebdomadaire sur le Cambodge et le Vietnam. Comme diplomate, il a servi au Cambodge et en Thaïlande. Ses travaux photographiques ont été exposés à New York, Hanoi, Phnom Penh, Bruxelles et à Bangkok où il réside. Compositeur, il a aussi pendant longtemps écrit pour le Bangkok Post une chronique hebdomadaire sur le vin, d'abord sous son nom, ensuite sous le nom de Château d'O. Il était l'auteur du roman "Le Vieux Marx", paru chez l'Harmattan en 2015, et d'un recueil de nouvelles, "Lieux de Passage", paru chez Edilivre en 2018. Ses mémoires, en anglais, ont été publiées en 2020 aux États-Unis sous le titre "A Wonderful World".