Culture
Témoin – un sémiologue à Taïpei

Quatrième trait

Croquis du centre de détention de Taïpei où l’on exécute les condamnés. 新北市土城區立德路2號 - No.2, Lide Rd., Tucheng Dist., New Taipei City 236, Taiwan (R.O.C.). (Crédit : Ivan Gros)
Croquis du centre de détention de Taïpei où l’on exécute les condamnés. 新北市土城區立德路2號 - No.2, Lide Rd., Tucheng Dist., New Taipei City 236, Taiwan (R.O.C.). (Crédit : Ivan Gros)

« La Littérature vient de condamner un homme à l’échafaud (…) Les antithèses, les métaphores, les envolées, c’est toute la rhétorique classique qui accuse ici le vieux berger. »

Roland Barthes, « L’Affaire Dominici » in Mythologies.

Même quand on voyage léger, on emporte toujours avec soi une lourde valise de préjugés. Je ne fais pas exception à la règle.

Ainsi sur des questions qui me semblent aussi évidentes que la peine de mort, je me trouve bien souvent confronté à mon propre angélisme. Je sais que les « acquis sociaux » sont relatifs et fragiles. Je sais que Taïwan pratique encore la peine de mort et que c’est un pays qui a la réputation d’être conservateur.
Mais c’est une chose de le savoir et c’en est une autre de se rendre compte que des étudiants, des individus dont le degré de culture et de tolérance est en principe socialement élevé, sont majoritairement favorables au maintien de la peine capitale. Si ceux-là le sont, qu’en est-il des autres ?

La prudence du réalisateur et comédien Chen Yi-wen (陳以文) aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Quand la veille du 10 octobre, journée mondiale pour l’abolition de la peine de mort, nous avons assisté à son adaptation du Dernier jour d’un condamné (死刑犯的最後一天), nous en avons profité pour faire un entretien avec lui.
Il refuse sagement d’être étiqueté « abolitionniste » en insistant sur le fait que sa pièce a plus vocation à lancer le débat qu’à imposer un jugement. Il faut du temps pour changer les mentalités dit-il. Il fait cette analogie sensée : « Il y a une trentaine d’années, Taïwan a commencé à promouvoir une nouvelle politique éducative qui consiste à ne pas battre les enfants, à ne plus pratiquer de châtiments corporels. Autrefois, les enseignants avaient le droit de battre les élèves et c’était vrai aussi pour les parents ».
Et il poursuit : « C’était seulement il y a trente ans – vous voyez – et, à cette époque, tout le monde pensait ou presque qu’on risquait de transformer nos enfants en voyous si on ne les battait pas. Mais évidemment, ceux qui sont contre les châtiments corporels ne veulent pas non plus que leurs enfants deviennent des voyous. Et bien, pour la peine de mort, c’est la même logique ».

Chen Yi-wen dit aussi qu’il croit à la puissance du théâtre pour toucher le public… Il a pris soin d’adapter librement la pièce aux problématiques taïwanaises. S’y est-il mal pris ? Je n’en ai pas l’impression. La mise en scène contemporaine – dans les deux sens, à la fois « moderne » et « fidèle à son époque » – était émouvante. Dans le public, on pleurait.

Dans la salle, quelques-uns de mes étudiants. On avait pris soin de préparer la rencontre. Histoire du mouvement abolitionniste en France. Présentation comparée des systèmes français et taïwanais. Lecture d’extraits de Victor Hugo. Argument du cœur. Recherche sur Camus. Argument de la raison. Commentaires sur ces grands hommes. Lectures de Roland Barthes. Un Barthes vengeur et non masqué qui signe un article sur « l’affaire Dominici » d’un S/Z à la pointe de sa plume qui signifie sa révolte contre l’ordre littéraire établi au sein de la justice et de la psychiatrie !

Ai-je pris le sujet trop à la légère ? Me suis-je trop fié à leur autorité en faisant l’économie d’un argumentaire strict ? Quoiqu’il en soit, la semaine suivante un étudiant me dit : « Si on abolit la peine de mort, comment soulager la peine des familles des victimes ? » Une autre étudiante me demandait aussitôt : « Si on abolit la peine de mort, ne doit-on pas craindre une augmentation de l’insécurité ? Ne pensez-vous pas que l’arrogance de Zhèng Jié à l’égard de la justice puisse servir de modèle à d’autres criminels potentiels ? »
En mai dernier Zhèng Jié (鄭捷) avait attaqué à l’arme blanche des usagers du métro qui attendaient sur le quai. Quatre personnes sont mortes et vingt-deux autres blessées. Cette série de meurtres avait relancé la polémique sur l’abolition. Le tueur a finalement été condamné à mort.

Taiwan n’a pas connu le folklore de la guillotine, on exécute le condamné d’un coup de revolver à bout portant, dans le cœur, et si celui-ci a accepté le prélèvement d’organe, c’est dans la tête.

Chen Yi-wen avait raison d’être pessimiste quant à la perspective d’une abolition rapide : « Commençons d’abord par le mariage homosexuel… ». Monter une pièce abolitionniste à Taiwan n’est donc pas anodin. L’enjeu est solennel et quand les comédiens montent sur le plateau, la tension est palpable.

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A propos de l'auteur
Chercheur en littérature, Ivan Gros enseigne à l’Université Nationale Centrale de Taïwan (中央大學). Ses recherches portent actuellement sur le journalisme littéraire et la métaphorologie. Il collabore régulièrement dans les médias par des articles, des chroniques illustrées ou des croquis-reportages. Sa devise : "un trait d’esprit, deux traits de pinceaux". Cette série de regards est l'émanation d’un cours de littérature appliquée au journalisme en général et à la radio en particulier