Economie
Expert - Le Poids de l’Asie

Chine - Amérique : je te tiens, tu me tiens...

Un employé de banque chinois compte des billets en dollars et en yuans dans une banque de la ville de Huabei, dans la province de l’Anhui, à l’est de la Chine, le 13 janvier 2011. (Crédit : Xie zhengyi / Imaginechina / via AFP)
Un employé de banque chinois compte des billets en dollars et en yuans dans une banque de la ville de Huabei, dans la province de l’Anhui, à l’est de la Chine, le 13 janvier 2011. (Crédit : Xie zhengyi / Imaginechina / via AFP)
Les Etats-Unis ont le plus investi à l’étranger, et la Chine est un des pays qui attire le plus les investisseurs étrangers. S’ils ont peu investi l’un chez l’autre, la Chine a par contre placé ses réserves aux Etats-Unis.

A la différence du Japon et de la Corée du Sud, la Chine s’est ouverte aux investissements des entreprises asiatiques qui l’utilisent comme atelier d’assemblage, et aux entreprises occidentales davantage attirées par son marché. Deuxième destination des investissements directs dans le monde, la Chine investit à l’étranger depuis que le gouvernement a adopté en 1999 la stratégie « Going global » et le ralentissement de l’économie dope ce mouvement. Le Ministère chinois du Commerce (Mofcom) prévoit ainsi que le montant cumulé des investissements chinois à l’étranger atteindra 1000 milliards de dollars en 2015.

Quels sont les pays qui investissent en Chine et dans quels pays se dirigent les investisseurs chinois ? Inutile de compulser les statistiques du Mofcom pour trouver la réponse : Hong Kong, Singapour, les Iles Vierges britanniques (BVI) et les Iles Caïmans assurent les trois quarts des entrées et sont la destination d’un pourcentage élevé des sorties. Ces places off shore servent de relais aux entreprises chinoises ou étrangères, et ce sont parfois les mêmes ! En effet, des Chinois investissent dans ces places, d’où ils opèrent leurs investissements ailleurs ou dans leur pays. Obéissant à des motivations fiscales ou masquant des fuites de capitaux, ces « allers-retours » gonflent les statistiques.

Modestie des investissements croisés

Le Mofcom évalue le montant cumulé des investissements américains en Chine à 70 milliards de dollars, soit deux fois moins que ceux en provenance du Japon ou d’Europe. Dans quels secteurs se dirigent-ils ? Faute de réponse chinoise à cette question, adressons-nous au Bureau d’Analyse Economique (BEA) des Etats-Unis. Le BEA évalue leur montant à 59 milliards de dollars (cela correspond au total des actifs et non au flux cumulé des projets) soit 1% des investissements américains dans le monde. La moitié est investie dans le secteur manufacturier (agro-alimentaire, électronique, construction automobile), et l’autre dans les services – distribution et finances, où de nombreuses restrictions freinent l’engouement américain.

Selon le Mofcom, l’investissement chinois aux Etats-Unis progresse rapidement – 3,4 milliards de dollars entre 2003 et 2010, 4 Milliards en 2013 – et son montant cumulé atteindrait une vingtaine de milliards de dollars, moins que ce qu’indiquent les sources américaines. Heritage, un think tank proche du Parti républicain, suit les projets des entreprises chinoises dans le monde et il privilégie les « gros tickets » en mettant la barre à 100 millions de dollars. La Chine aurait investi 67 milliards de dollars entre 2005 et juillet 2014, dont 20 milliards dans l’énergie (gaz et pétrole de schistes), 18 dans le secteur manufacturier et 9 dans immobilier.

Selon Rhodium qui place la barre plus bas et commence en 2000, les entrées étaient inférieures à 1 milliard de dollar par an entre 2000 et 2008, à l’exception du rachat de la division PC d’IBM par Lenovo pour 1,7 Milliard en 2005. A noter qu’elles étaient de 4,6 milliards en 2010, de 7,3 milliards en 2012 et deux fois plus l’année suivante. Depuis 2012, les investissements chinois sont réalisés par des entreprises privées (secteurs de pointe, finances) et des particuliers (immobilier). Les 1 583 entreprises chinoises présentes aux Etats-Unis emploient 80 600 salariés. Si la Californie attire le plus de capitaux chinois (5,9 milliards), cela s’explique moins par l’investissement des entreprises (370 employant 8300 salariés) que par celui des particuliers dans le foncier et l’immobilier.

Le BEA qui s’appuie sur une méthodologie différente – il mesure les actifs et non le flux des projets -, publie deux séries : la première considère les investissements venant directement de Chine ; la seconde remonte à l’actionnaire ultime. La Chine aurait investi 10 milliards en décembre 2013, 0,3 % du montant investi aux Etats-Unis, trois fois moins que la Corée du Sud.

Graphique : montant cumulé des investissements chinois aux Etats-Unis (en milliards de dollars), de 2000 à 2015.
Graphique : montant cumulé des investissements chinois aux Etats-Unis (en milliards de dollars), de 2000 à 2015.

L’importance des placements chinois

Les rachats chinois sont surveillés par le comité sur les investissements étrangers qui a parfois exigé le désinvestissement. La CNOOC avait ainsi proposé 19 milliards de dollars pour acquérir la société pétrolière américaine Unocal que Chevron souhaitait acheter : ce dernier a lancé une campagne de presse et, persuadé que le Congrès s’opposerait à son offre, CNOOC a abandonné. En 2012, les Etats-Unis ont refusé des rachats par Huawei soupçonné d’être lié au ministère chinois de la Défense. Plus récemment, le rachat de Micron (finalement autorisé) a fait l’objet d’une enquête.

Les investissements des Chinois sur le sol américain représentent des montants très inférieurs à leurs placements financiers, à commencer par ceux de la Banque centrale. Celle-ci a investi une part de ses réserves en Bons du Trésor – avec 1 271 milliards de dollars en juin 2015, la Chine en est le premier détenteur étranger et elle possède 10% de la totalité de ces bons. Ces placements font l’objet de vives critiques en Chine car non seulement, ils ne rapportent rien mais mesurés en yuan (qui s’est apprécié vis-à-vis du dollar), leur rentabilité est négative. Quant aux fonds souverains, créés pour mieux utiliser les réserves, plusieurs ont fait de lourdes pertes.

Le piège du dollar

Ces placements financiers donnent-ils au moins une influence politique à la Chine ? On pourrait le croire lorsqu’on lit les mémoires d’Hillary Clinton, Hard choices. Dans l’US AirForce1 l’amenant à Pékin, elle écrit qu’il lui sera difficile de se montrer ferme avec son banquier. On a parfois caricaturé cette dépendance mutuelle : « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette » ! Toutefois, la « confidence » de l’ex-secrétaire d’Etat ne doit pas faire illusion ! D’une part, la Chine n’a aucun intérêt à bouleverser la scène financière internationale en se défaisant brusquement de ses Bons du Trésor. D’autre part, si elle le faisait, la Fed les rachèterait en créant des dollars.

On oublie en effet que si la Chine possède plus de 1 000 milliards de Bons du Trésor, la Fed a la capacité d’en créer un montant illimité. C’est ce qu’elle a démontré après la crise de 2008 : la politique de Quantitative Easing (QE) a créé l’équivalent de 15% du PIB américain soit plus que les avoirs chinois. L’accumulation de Bons du Trésor par la Chine ne lui donne aucune influence sur la politique américaine. Selon l’expression d’un économiste américain, Pékin « pointe un pistolet à eau sur les tempes de Washington ».

Il n’en demeure pas moins que la Chine et les autres pays émergents, pris au piège du dollar, diminuent progressivement leurs avoirs en bons du Trésor. Ajoutées à la fin de la politique de QE, leurs ventes contribueront à la remontée des taux d’intérêt aux Etats-Unis et ailleurs dans le monde.

A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).