Politique
Reportage

Attentat de Bangkok : le fiasco de l’enquête

Le sanctuaire Erawan, au lendemain de l'attentat du 17 août à Bangkok, bouclé par la police et l'armée thaïlandaises
Le sanctuaire Erawan, au lendemain de l'attentat du 17 août à Bangkok, bouclé par la police et l'armée thaïlandaises (copyright : Arnaud Dubus).
L’attentat de Bangkok a provoqué un choc profond au sein de la population thaïlandaise. Il a désormais des répercussions, à travers la gestion de la crise et de l’enquête par la junte militaire au pouvoir, sur la situation politique du pays. Pour comprendre, il faut distinguer le discours des militaires et le travail de la police.
Bangkok a été secouée dans la soirée du 17 août par un attentat dévastateur en plein centre-ville qui a coûté la vie à 20 personnes – 14 touristes asiatiques et six Thaïlandais – et blessé 125 autres. Jamais la capitale thaïlandaise n’avait connu une telle attaque meurtrière. Les habitants sont durement secoués et beaucoup se demandent ce qui leur tombe dessus.
Mais une semaine après l’attentat, les autorités thaïlandaises semblent surtout occupées à arrêter ceux qui propagent des rumeurs sur Internet « risquant de créer la confusion dans la société », à rassurer la population, les résidents étrangers et les touristes à coup de déclaration sur le retour à la normalité. Ce dimanche, elles ont lancé une grande campagne contre « toutes formes de crimes et de vices dans Bangkok ».
Et concernant l’enquête proprement dite sur l’attentat ? Rien ou presque. Tout a été dit par les autorités et son contraire. Que le principal suspect était un étranger ou un Thaïlandais « affublé d’un faux-nez et d’une perruque pour se faire passer pour un étranger ». Que le principal suspect, repéré sur les images des caméras de sécurité du sanctuaire hindouiste Erawan où la bombe a explosé, avait deux, puis trois, puis dix, puis de nouveau deux complices. Que l’attentat n’était pas lié au terrorisme international, qu’il n’était pas lié à des activités criminelles transnationales, qu’il n’avait pas de rapport avec l’insurrection séparatiste du Sud, qu’il n’était pas le fait d’une vengeance de militants ouïghours mécontents que 109 des leurs aient été déportés en juillet par Bangkok vers la Chine. Qu’il était le fait d’une « organisation criminelle » – donc, on suppose, d’une mafia locale. Que le principal suspect avait sans doute déjà quitté le territoire, qu’il faudrait « beaucoup de chance » pour l’attraper. Et finalement qu’aucune de ces hypothèses n’étaient à écarter.
La seule constante dans les déclarations de la junte – lesquelles contredisent souvent celle de la police – est liée à des allusions furtives sur les liens entre l’attaque et les tensions politiques locales. Dès après l’attentat, le porte-parole du général Prawit Wongsuwan, vice-Premier ministre et ministre de la Défense, a indiqué que les auteurs de l’attaque étaient « des personnes qui avaient perdu leurs intérêts acquis en politique ». Le lendemain, le premier ministre Prayuth Chan-ocha a évoqué les Chemises rouges – les partisans de l’ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra, ennemi juré de la junte thaïlandaise – avant de dire qu’il avait été mal cité par une agence de presse internationale.
Si l’on essaie de trouver un sens dans cet amas confus de déclarations, frisant parfois la caricature – Prayuth Chan-ocha a par exemple conseillé aux chefs de la police de regarder le feuilleton télévisé américain « Blue Bloods » pour savoir comment orienter l’enquête -, il est nécessaire de distinguer le travail de la police et l’attitude adoptée par la junte arrivée au pouvoir lors du coup d’Etat du 22 mai 2014.

Travail lacunaire de la police, légitimité de la junte en danger

La police thaïlandaise, chacun le sait sur place, ne brille ni par sa compétence, ni par sa droiture. Mais elle tente malgré tout de faire, avec ses limitations, un travail d’enquête, cherchant les indices, comparant les preuves, entendant les témoins – le tout afin de rebâtir une image cohérente de ce qui a pu se passer. Ce travail a beaucoup de lacunes. Jonathan Head, correspondant de la BBC en Thaïlande, a trouvé mercredi 19 août, deux jours après l’attentat et le jour de la réouverture après nettoyage du sanctuaire Erawan, des éclats de bombes et des billes d’acier fichés dans un mur de béton proche du lieu de l’explosion. Lorsqu’il a voulu apporter ces pièces à conviction au quartier général de la police, il s’est entendu répondre que les bureaux étaient fermés. Mais ce travail policier désordonné et laborieux est néanmoins basé sur une recherche ouverte d’éléments de réponses.
L’attitude de la junte, souvent en opposition avec celle de la police, apparaît fondée sur une approche politique : quelle sorte d’explication va-t-elle le plus bénéficier aux généraux au pouvoir ? La junte, qui a renversé un gouvernement élu, base sa légitimité uniquement sur le fait qu’elle maintient une certaine sécurité dans le pays. Si l’attentat s’avère lié à un groupe terroriste étranger – ouïghour ou islamiste – ou s’il constitue une extension de la zone d’opération de l’insurrection séparatiste musulmane qui opère dans les trois provinces du Sud, frontalières avec la Malaisie, cette légitimité vole en éclats. La meilleure solution est donc de lier subrepticement l’attentat avec des groupes d’opposition politique. Cela ne peut que renforcer le soutien de la population, désemparée par la violence de l’attentat, au régime militaire. Rejeter l’attaque sur un réseau mafieux local est aussi un moindre mal : cela est moins menaçant qu’une opération lancée par un groupe violent étranger ou le mouvement rebelle malais musulman. Bangkok n’est pas vraiment devenue une cible. Ce sont les deux directions favorisées dans ses communiqués par la junte, en dehors de preuves solides, jusqu’à présent, pour soutenir ces hypothèses.

Récupération politique

Illustrations extraites de comptes Facebook d’utilisateurs thaïlandais. Au-dessus est inscrit : Thaïlande, ne baisse pas les bras.” A gauche, dans la bulle : “Thaïlande, sois forte.” A droite : “Tu vas laisser quelqu'un te faire du mal, comment est ce possible ?
Illustrations extraites de comptes Facebook d’utilisateurs thaïlandais. Au-dessus est inscrit : “Thaïlande, ne baisse pas les bras.” A gauche, dans la bulle : “Thaïlande, sois forte.” A droite : “Tu vas laisser quelqu'un te faire du mal, comment est ce possible ?” (Crédit : DR)
Certains dessins ont subitement fait leur apparition sur Internet : par exemple (voir l’illustration ci-dessus), un soldat aide un blessé civil en l’encourageant : « Sois forte Thaïlande ! » Ces illustrations montrent le travail de récupération politique engagé dès les jours qui ont suivi l’attentat. Ce dernier a créé un choc parmi les Thaïlandais, pas forcément apparent de prime abord, mais profond. La junte s’engouffre habilement dans cette brèche psychologique, selon des méthodes déjà éprouvées par George W. Bush après le 11 septembre 2001.
Un attentat à la voiture piégée qui avait eu lieu en avril dans un parking d’un complexe commercial de l’île touristique de Koh Samui, dans le Sud, faisant un blessé, avait déjà illustré la dynamique décrite plus haut. Dès après l’attentat, le colonel Sansern Kaewkamnerd, porte-parole du gouvernement, a déclaré que les « éléments initiaux soutiennent la théorie selon laquelle les auteurs de l’attentat de Samui appartiennent au même groupe que ceux qui ont fait exploser des bombes à Bangkok ». Une référence à l’explosion de deux petites bombes à l’entrée d’un centre commercial de Bangkok le 1er février et à une grenade artisanale lancée dans le parking de la cour pénale le 7 mars. Les deux incidents n’avaient pas fait de blessés. Quinze personnes, appartenant à un groupe opposé à la junte, ont été arrêtées dans le cadre de l’enquête.
« Comme les autorités ont pris des précautions strictes à Bangkok, des situations se sont créées dans d’autres régions. Les autorités ont établi des liens entre l’explosion de Samui et les incidents de Bangkok, et recherchent les suspects », avait ajouté Sansern, à propos de l’explosion de la voiture sur l’île de Koh Samui.
Quatre mois après, aucun début de preuve n’a permis d’établir ce lien. Tout au contraire, l’enquête a déterminé que la voiture contenant la bombe provenait de la province de Yala, dans l’Extrême-Sud, et, depuis, plusieurs rebelles séparatistes malais musulmans impliqués dans l’explosion ont été discrètement arrêtés. L’attentat de Koh Samui, à 450 km au nord des provinces où sévit l’insurrection, était déjà une première extension du champ d’action du mouvement rebelle.

Prémisses d’un régime encore plus autocratique

Après la profusion de déclarations en tout sens, et les réactions critiques qui n’ont pas manqué de surgir dans la presse locale et internationale, les autorités ont opté pour une politique de communication minimale. On s’entend répéter que « l’enquête progresse », mais que policiers et gouvernants ne peuvent « rien dire pour ne pas compromettre l’enquête ».
« Tout va bien, soyez rassurés et ne posez pas de questions », est, en substance, le discours officiel.
Le Premier ministre Prayuth Chan-ocha est devenu inaccessible aux journalistes qui doivent sortir leur télé-objectif pour le photographier. Certains médias entreprenants, notamment le site Khaosod, ont tenté de combler ce vide, apportant au public des éléments cruciaux, mais non encore avérés officiellement, comme le nom possible du principal suspect et le type de passeport qu’il utilisait. Au-delà, les prémisses d’un régime encore plus autocratique, justifié par la “sécurité nationale”, pointent déjà. Le maintien au pouvoir de la junte jusqu’en 2017 semble presque acquis. Et l’on ne peut que s’attendre à une répression accrue de toute forme, même symbolique, de contestation du régime militaire, et à une mise au pas des médias. L’écho tragique de l’attentat du 17 août n’a pas fini de se répercuter.
Arnaud Dubus à Bangkok
A propos de l'auteur
Arnaud Dubus
Durant trois décennies correspondant de la presse francophone puis diplomate en Thaïlande, Arnaud Dubus est décédé le 29 avril 2019. Asialyst lui rend hommage. Il couvrait l’actualité politique, économique et culturelle en Asie du Sud-Est pour plusieurs médias français dont Libération et Radio France Internationale et est l’auteur de plusieurs livres sur la région.