Société
Témoin - Pérégrinations chez les Tang

A la recherche de la 57e minorité chinoise

CHINE DONGGAN L’un des représentants de la minorité Donggan
L’un des représentants de la minorité Donggan. (Crédit : Philippe de Gonzague)
Il est relativement commun d’énoncer que la Chine regroupe officiellement 56 minorités ; et ce en incluant l’ethnie majoritaire (à 92%) des Han 汉族. Toutefois, il s’avère qu’un certain nombre d’ethnies n’est pas recensé comme tel et se retrouve dans une zone grise, entre la non assimilation volontaire à une quelconque ethnie déjà existante (voire en reconnaissant presque un statut de quasi-ethnie pour celles peuplant l’île Taïwan) et la non reconnaissance formelle d’ethnie à part entière comme pour les 白族 (Bai), 回族 (Hui) etc. Le politique sous tend évidemment un tel statut pouvant ainsi faire fi d’aspects anthropologiques élémentaires, ainsi la taille de la population ne semble pas déterminer pour autant une pareille reconnaissance, puisque les Lhoba (珞巴族) par exemple ne semblent pas dépasser les 3 000 âmes.
Parmi ces minorités non reconnues en tant que telles, l’une a beaucoup attiré ma curiosité vu qu’un grand nombre de ses représentants suit un cursus universitaire en chinois (comme moi). Il s’agit des Donggan (东干族). Une minorité en réalité éparpillée sur quelques pays frontaliers de la Chine, notamment le Kazakhstan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan, mais qui n’en n’est pas moins étroitement liée à la Chine de part son histoire.
Pour être synthétique, nous pouvons dire que deux évènements ont été à l’origine de la « constitution » de cette ethnie. A la fin du XVIIIe siècle, au cours de la dynastie Qing, les populations de la minorité Hui (回族) des provinces du Shaanxi (陕西), du Gansu (甘肃) et du Ningxia (宁夏), majoritairement musulmanes, aspirent à une plus grande autonomie et s’opposent violemment au gouvernement local qui réprimera ces mouvement dans la violence (1781 et 1783).
Puis, courant 1862, profitant de la révolte meurtrière des Taiping, les populations Hui (回族) se mêlent au soulèvement armé dans le Yunnan (Sud ouest de la Chine) tentant de profiter de la confusion ambiante pour faire valoir leurs velléités autonomistes. Toutefois, cette révolte échoua également, et plus de 100 000 Hui perdirent la vie, chiffre passant à près d’un million lors du grand mouvement d’exil qui mena les populations Hui au Kazakhstan et au Kirghizistan. Menant cette dernière vague d’exil, 白彦虎 (Bai Yan Hu) un des chef de la rébellion est considéré comme l’un des père fondateur de cette minorité.
Désormais, près de 90 % de la population des Donggan (东干族) se concentre dans la région de Ysyk-Köl (lac d’Yssyk Koul, très grand lac d’Asie Centrale) et Bichkek au Kirghizistan. La particularité première de cette minorité est une ressemblance physique très forte avec les Chinois, surtout ceux issus de la minorité musulmane Hui, au point que lors de mes premiers jours en Chine, je ne comprenais pas pour pourquoi je suivais des cours de chinois…avec des « Chinois ».
Traits du visage, cheveux, yeux etc. certains, de part leur brassage avec les populations turcophones du Kazakhstan ou du Kirghizistan, sont un savoureux mélange entre chinois et turkmènes. Même au niveau de l’attitude générale, on se retrouve avec certains mimétismes typiquement « chinois » : cette manière de s’accroupir en toute occasion, sur un bord de route voire sur la route elle-même, la façon de fumer et de tenir sa cigarette, voire de cracher à longueur de temps, ou encore de se promener avec un trousseau de clés à la boucle du pantalon. Oui, oui, oui, je reconnais le caractère complètement empirique (voire caricatural) de mes observations, mais c’est un sentiment assez réel. « Notre culture et nos traditions sont presque comme les Chinois, mais notre religion est l’Islam » m’expliquera un camarade, que je nommerai Lao Ma (老马)
Les Chinois, accroupis en toutes circonstances
Les Chinois, accroupis en toutes circonstances (Crédit : Philippe de Gonzague)
En arrivant à Xi’an, je me suis rendu compte que plus de 70 % de mes camarades de classe appartenaient à cette ethnie. Souvent très jeunes, l’expérience des études en Chine est souvent leur première sortie du pays. Pour la plupart, c’est l’occasion de s’amuser entre amis et de passer du bon temps, en étudiant à la marge le chinois (raison première de leur venue pourtant), le tout au frais de bourses gouvernementales diverses. « Beaucoup de ces étudiants n’aiment pas étudier », me confiera pudiquement (et prosaïquement) une de mes professeur. Mais alors pourquoi une telle générosité de la part du gouvernement chinois ?
Il semble assez intéressant de s’interroger sur les relations diplomatiques entretenues entre ces pays et la Chine, notamment s’agissant des ressources en matières premières. Quoi de mieux qu’une scolarité entièrement payée par le Gouvernement chinois pour une partie des étudiants Donggan contre de la possibilité d’obtenir certains avantages quand à l’accès à ces ressources ? Là où la perspective d’un diplôme obtenu en Chine ferait hausser beaucoup d’épaules en France, un tel sésame est gage de prestige et de réussite dans un pays comme le Kazakhstan, surtout en cette période où les liens entre les deux pays se resserrent …c’est du moins ce que m’en disait une camarade.
Une autre raison m’a été avancée par une amie russe : la délivrance de bourses auprès des étudiants Donggan répond aussi à une logique de « repentance » suite aux évènements historiques ayant été à l’origine de la migration de ces populations vers les pays limitrophes. Une manière de faire amende honorable, me dira-t-elle en soulignant le phénomène selon lequel les Kazakhs issus des minorités russophones ne bénéficient d’aucune bourses (sachant que ces dernières ne sont pas versées sous conditions de ressources).
Quand 2 nations d’un seul peuple se rencontrent.
Quand 2 nations d’un seul peuple se rencontrent. (Crédit : Philippe de Gonzague)

Quoiqu’il en soit, mon quotidien côtoie – malgré moi après tout – une petite parcelle de l’histoire du Shaanxi durant la Dynastie Qing et qui a des résonances jusqu’au l’histoire très contemporaine (pour ne pas dire immédiate) du pays. Ces jeunes Donggan dont le dialecte maternel est très proche de celui du Nord du Shaanxi (陕北), leurs donnant souvent une aisance réelle à l’oral ou en compréhension auditive, vivent donc pleinement leur vie chinoise.

« J’ai décidé de venir étudier en Chine, car j’ai des cousins et des oncles qui ont leurs entreprises en Chine et la ville de Xi’an [offre] un cadre culturel et relatif à l’islam assez proche de nos traditions »

me confiera Lao Ma. Pour le plus grand « bonheur » du gouvernement central qui semble encourager – au moins en partie – leur installation.

A propos de l'auteur
Philippe de Gonzague
Diplômé d'un master en droit social à Paris II, Philippe de Gonzague a travaillé comme juriste en droit du travail pendant 4 ans avant de décider de partir pour Xi'an afin d'y apprendre le chinois à temps plein. Premier voyage en Chine en 2010 et premier coup de foudre pour l'Empire du Milieu ; depuis 2012 Xi'an est devenu sa "base" pour analyser les us et coutumes tant quotidiens qu'ancestraux d'une Chine encore bien mystérieuse pour beaucoup.