Société
Pérégrinations chez les Tang

Le Tao et rien d'autre

Photo ceremonie taoiste
Chine Taoisme ceremonie (Crédits : DR.)

Je suis toujours agréablement surpris des trésors culturels insoupçonnés que les grandes mégalopoles chinoises peuvent encore receler, à l’heure du modernisme galopant et du gigantisme tape-à-l’œil triomphant. En ce sens, la ville de Xi’an ne fait pas exception.

Accompagné de mon ami chinois et étudiant en langue française, Lulu, j’ai eu le plaisir de découvrir un temple taoïste dont la grandeur symbolique est relativement proportionnelle à la petitesse du lieu. Il s’agit du temple des Huit Immortels (八仙庵- Ba Xian An) ; les Huit Immortels en question étant les principales divinités de la doctrine (religion) taoïste. En s’éloignant d’une grande artère très commerçante, nous nous enfonçons assez rapidement dans des allées tortueuses et délabrées, mais qui respirent encore cette Chine ancienne dont on imagine les contours architecturaux dans certains films de kung-fu. L’approche du temple des Huit Immortels est balisé par une haie de marchands de « bondieuseries » en tout genre : bâtons d’encens, fausse monnaie à brûler, tireurs de Yi Jing (易经) équipés de bâtonnets de divination, etc.

Ici commerce et spiritualité semblent coexister dans un heureux capharnaüm improbable : moi étonné, mon ami indifférent, symbolisons malgré nous ce « choc culturel ». Après nous être “délestés” respectivement de 3 yuan (0,50€ au cours actuel), nous pénétrons dans un temple étrangement calme – voire désert – tranchant résolument avec d’autres sites touristiques classiques très souvent bondés de touristes locaux, guidés au gré des vociférations amplifiées de leur guide.
Première différence de taille avec un temple bouddhiste : les moniales côtoient les moines en communauté. Nous les apercevons justement, déambulant tranquillement entre les allées des différentes battisses latérales aux cours centrales, ne faisant que peu de cas de notre présence.

Mon premier contact avec un moine se solde par un semi-échec puisque ce dernier ne répond à mes interrogations, somme toute très générales sur la vivacité de l’école du Tao à l’heure du « Rêve Chinois », que par oui ou par non et le tout ne dissimule guère sa gène face à mes interrogations.

« Tu devrais essayer d’aborder un vieux moine, ils sont souvent plus aimables », me glisse judicieusement mon ami Lulu.
Deuxième essai plus fructueux donc, avec une vieille moniale qui se propose, bol de nouilles en main, de nous présenter un moine qui vient d’arriver de Beijing. C’est ainsi qu’après avoir traversé le temple, nous arrivons dans l’une des battisses renfermant deux statues d’Immortels. Le moine en question est en pleine cérémonie avec un croyant.

L'avenir peut vous être lu dans le creux de l'oreille, sur le visage, dans la main: il y en a pour tous les goûts (Crédit DR.)

Nous patientons à distance, nous faisant doubler outrageusement par un autre pratiquant pour une affaire des plus urgentes :

« Mon fils va bientôt naître et j’aurais besoin de lui donner un nom, combien ça coûte? ».

Le moine peu étonné de cette interrogation : « Ça fait 600 yuans (soit environ 120 €), mais tu as de la chance, je suis nouveau ici donc tu bénéficies d’un tarif avantageux. Oui mais il faudra que tu t’adaptes à l’histoire et à la tradition de notre famille pour lui trouver un nom », lui rétorque alors le pratiquant. « Certainement pas ! C’est stupide, si tu me consultes, tu dois donc t’adapter au taoïsme », lui répond passablement énervé le moine et s’en suit alors une vive conversation d’une bonne dizaine de minutes avant que je puisse enfin discuter avec le moine qui, sitôt la conversation terminée, s’empare de son smartphone Samsung.

« Pourquoi tu poses toutes ces questions sur la taoïsme, hein? Qui es tu ? » me demande abruptement le moine. Mon ami intervient alors très judicieusement (une nouvelle fois) pour lui expliquer que nous sommes des étudiants (ça c’est vrai) à qui l’Université a demandé de faire un travail de recherche sur le taoïsme en nous rendant au temple des Huit Immortels (ça c’est un peu moins vrai). La première couleuvre avalée, le moine ne s’arrêtera pas de parler pendant un bon quart d’heure, anticipant même nos interrogations. Les mots volent, les références en vieux chinois fusent et les thématiques connexes au taoïsme virevoltent si bien que je n’ai pas d’autre choix que de demander à mon ami de traduire au fur et à mesure, l’accent pékinois du bonze n’aidant pas beaucoup à son travail d’interprétation.

« Tu vois, le taoïsme est une idéologie locale, propre à la Chine pas comme le bouddhisme »

nous dit-il, non sans une pointe de mépris. « Là où les autres religions s’intéressent au monde après la mort, la taoïsme, lui, s’intéresse à l’instant présent et permet aux gens de vivre mieux la vie présente ».

« Dans le Taoïsme, nous faisons la différence entre le taoïsme [vu comme religion ou enseignement religieux – 道教 Dao Jiao], et l ‘École taoïste », fondée entre le Ve et le IIIe siècle av. JC par Laozi [老子] et Zhuang Zi [庄子] qui est la philosophie pure du mouvement. Le premier consistant en une mise en œuvre, une pratique du quotidien sous l’éclairage du second, la pensée pure et éthérée de l’École taoïste. Mon ami me rappelant qu’initialement le taoïsme ne procédait pas à l’édification de temples ou quelconques autels contrairement aux pratiques plus actuelles. « Le taoïsme peut s’adapter au monde présent » contrairement aux fondements mêmes de l’École taoïste, en ai-je déduis.

« En Europe, les catholiques, les juifs, les musulmans cherchent à convertir de plus en plus de gens mais pas le taoïsme. Ces religions ne sont là que pour se servir à elle-même, là où le taoïsme cherche à permettre aux gens de vivre mieux ». Là, je me permets quand même de lui rétorquer que, d’un certain point de vue, c’est aussi le but des religions susmentionnées. « Oui mais le taoïsme ne se soucie pas de savoir si les gens y croient ou non. » En d’autre terme, celui qui voudra croire sera donc accueilli mais celui qui ne le souhaite pas ne sera pas l’objet de prosélytisme.

Le moine conclura sont propos sur un exemple impliquant Einstein, sûrement pour mieux me convaincre du bien fondé de son raisonnement : « Les choses qui sont vraiment précises, il y a peu de gens qui peuvent le comprendre et c’est ce qu’est le taoïsme » (taclant au passage le bouddhisme qu’il voit comme une idéologie de masse) « Si Einstein donnait des cours, il y aurait peu d’étudiants pour comprendre son cours car le contenu de son enseignement est trop complexe… Ce n’est pas qu’Einstein n’enseigne pas bien, mais c’est que c’est difficile à comprendre, difficile d’accès et donc, moins populaire. » Voilà ce qu’est le taoïsme pour notre interlocuteur!

Et c’est sur ces mots que s’achèvent notre découverte du taoïsme…
En partant, passablement échaudés par un tel manque d’humilité, nous croisons un vieux moine à la mine placide à qui je souhaite poser mes dernières interrogations par l’entremise de mon ami. « Pourquoi vous êtes devenu moine taoïste ? » lui demandais-je. « Parce que j’aime ça. » nous répondit-il avec un sourire passablement édenté mais tellement enjoué.

Je crois bien que c’est par cette simple et courte phrase que nous avons le plus approché la philosophie du taoïsme au quotidien.

PS : un grand merci à mon ami Lulu sans qui ce travail d’interrogations n’aurait tout simplement pas été possible.

A propos de l'auteur
Philippe de Gonzague
Diplômé d'un master en droit social à Paris II, Philippe de Gonzague a travaillé comme juriste en droit du travail pendant 4 ans avant de décider de partir pour Xi'an afin d'y apprendre le chinois à temps plein. Premier voyage en Chine en 2010 et premier coup de foudre pour l'Empire du Milieu ; depuis 2012 Xi'an est devenu sa "base" pour analyser les us et coutumes tant quotidiens qu'ancestraux d'une Chine encore bien mystérieuse pour beaucoup.