Société
Reportage

Hong Kong : le repli identitaire

ANTI CHINESE TRADERS PROTEST
A protester from the Hong Kong Indigenous looks on during a demonstration against mainland traders, at Yuen Long in Hong Kong March 1, 2015. The protest on Sunday was the third since February targeting so-called parallel traders, who buy goods in Hong Kong to be resold across the border on the mainland. (Don Hills/EyePress)
Quatre mois après la fin de la « Révolution des parapluies », qui avait entraîné le blocage du centre-ville de Hong Kong pendant dix semaines, les manifestations prennent désormais un tournant plus radical. Pour une partie de la jeunesse hongkongaise, le mouvement pro-démocratie a montré ses limites et les autorités de Pékin ne doivent plus être les seules visées. Un mouvement « nativiste », de plus en plus bruyant, s’en prend désormais aux Chinois du continent, accusés de tous les maux. Si les slogans, parfois xénophobes, peuvent choquer, ils illustrent le malaise social croissant qui touche les jeunes de Hong Kong. A tel point que l’exécutif de la ville a décidé de limiter le nombre de visiteurs chinois du continent.
Depuis la mi-avril, les échoppes hongkongaises qui bordent la frontière chinoise sont le terrain d’observation favori des médias locaux. Chacun avance ses propres chiffres, pour évaluer la présence des « Chinois du continent » qui s’approvisionnent ici en lait pour bébé, médicaments, bijoux ou produits cosmétiques…

Car de l’autre côté de la frontière, la ville de Shenzhen vient de cesser le renouvellement des visas « multi-entrées » qu’elle accordait jusqu’ici à ses résidents. Cette autorisation spéciale leur permettait de voyager sans limite à Hong Kong et d’acheter sur place toutes sortes de produits peu fiables ou trop chers en Chine. Désormais un seul aller-retour par semaine est autorisé. L’objectif est de limiter l’afflux de ces « touristes économiques », mais aussi de s’attaquer aux réseaux de contrebande qui s’étaient développés au fil des ans.

« Cela ne changera pas grand chose, les trafiquants sont très bien organisés. Ils emploieront plus de mules, c’est tout », commente Kelvin, Hongkongais de 23 ans, et l’un des leaders de la fronde contre ces « envahisseurs » venus du continent. « Seule une taxe à la frontière permettrait de récupérer l’argent que les contrebandiers se font sur le dos des Hongkongais. »

Contexte

 Jusqu’à 100 000 personnes par jour occupant les rues pendant plus de deux mois et demi. La “Révolution des parapluies” fut ainsi nommée ainsi en raison de l’accessoire arboré par les manifestants pour se défendre des gaz lacrymogènes. Dans ce mouvement de désobéissance civile rarissime à Hong Kong, des étudiants et des membres du collectif pro-démocrate « Occupy Central », ont organisé du 26 septembre au 15 décembre 2014 plusieurs sit-in géants et permanents, bloquant transports et commerces dans divers quartiers de la ville. La raison de leur colère : le refus par le gouvernement chinois d’autoriser l’élection du chef de l’exécutif hongkongais au suffrage universel. Si le face-à-face avec la police anti-émeute n’a pas viré au massacre comme sur la place Tian’anmen le 4 juin 1989, c’est parce que Pékin a laissé les autorités de Hong Kong gérer la crise, plutôt que d’envoyer les chars. Mais le gouvernement n’a pas cédé et les étudiants ont dû se retirer. Ils pourraient néanmoins redescendre dans la rue : un nouveau projet de loi sur l’élection du gouverneur de la ville fixe notamment un comité de nomination des candidats, composé de 1 200 membres largement pro-Pékin. Soit exactement la « fausse démocratie » dénoncée par les manifestants.

 

Photo de la foule manifestant avec des parapluies à Hong Kong
La mer de parapluies déployés par les manifestants pro-démocratie qui bloquèrent le quartier d’affaires de Central à Hong Kong, le 1er octobre 2014. (Crédit : AFP PHOTO / ANNABEL SYMINGTON)

« Pourquoi Pékin exporte-t-il ses problèmes à Hong Kong ? »

C’est un fait : les « mules » venues du continent n’ont pas déserté les centres commerciaux de Hong Kong. On les aperçoit, les bras chargés de cartons, dans les pharmacies et boutiques de luxe, exemptes de TVA.

Cette activité a transformé des quartiers entiers du nord de Hong Kong en centres commerciaux pour visiteurs chinois. « Regardez cette enseigne ! » s’insurge Kelvin, en pointant du doigt un supermarché de lait infantile :

« Quelle autre ville au monde possède ce genre de magasin? Est-ce qu’il y a beaucoup de bébés ici ? Non. Tout cela va en Chine, car les Chinois n’ont pas confiance en leur lait en poudre. Pourquoi le gouvernement chinois exporte ses problèmes à Hong Kong ?!… »

Assurément, Kelvin ne se considère pas comme Chinois, à l’image des autres militants que nous avons suivis le 1er mars dernier, lors d’une “descente” dans l’une de ces zones « à reconquérir ».

Ce dimanche, environ 400 personnes se regroupent dans le quartier de Yuen Long, au nord-ouest de la ville. Lunettes de soleil sur le nez et visage masqué pour beaucoup d’entre eux, ces jeunes militants s’en prennent verbalement aux propriétaires des boutiques et aux quelques continentaux qui rasent les murs. Difficile de distinguer les contrebandiers des simples touristes. De toute façon, les manifestants ne s’en donnent pas la peine. Le ton devient vite identitaire et les slogans hostiles au Parti Communiste alternent avec les insultes visant les « sauterelles » du continent.

« Nous n’avons rien à voir avec les Chinois, nous n’avons pas les mêmes manières, pas les mêmes références culturelles. Nous ne voulons pas d’eux »
affirme Chan Hung, lycéen de 17 ans qui arbore fièrement un tee-shirt « je suis hongkongais ». Des commerçants tentent de riposter. Quelques coups sont donnés ; la police intervient. Bilan : une lèvre fendue pour une manifestante et des yeux rougis par les sprays au poivre.


Manifestation contre les Chinois du Continent à… par asialyst

« Menace chinoise » et hausse des prix de l’immobilier

Ces dérapages, rarissimes dans une ville réputée pour sa discipline, se sont répétés quatre fois en février et en mars. Ils ont été largement condamnés par les autorités chinoises et hongkongaises. « Au moins, le gouvernement a fini par prêter attention à nos demandes. Rien que pour cela, ça vaut la peine d’afficher notre colère », note Kelvin qui a fait ses gammes lors de la « Révolution des parapluies ». Il était « sur la ligne de front, nuit et jour, dans le quartier de Mongkok », l’un des deux foyers du mouvement pro-démocratie. Pour lui comme pour une frange croissante de la jeunesse locale, la menace chinoise n’est plus seulement politique. Elle est économique, sociale et culturelle. Le dossier des contrebandiers chinois cristallise en réalité des tensions identitaires beaucoup plus profondes.

Les millions de « simples » touristes continentaux qui visitent chaque mois la ville, sont accusés pêle-mêle de mal se comporter, d’imposer le mandarin au détriment du cantonais et de défigurer la ville. « Ils tuent les commerces de proximité, s’emporte Wong, fonctionnaire la semaine, manifestante le week-end. Dans certains quartiers, il n y a que des pharmacies et des magasins de luxe. Et en plus, les Chinois font grimper les prix de l’immobilier. » La flambée du mètre carré est un argument qui porte dans une ville où les prix ont doublé en cinq ans, et où la grande majorité des moins de 35 ans vit encore chez ses parents, faute de trouver un logement.

Photo d'une rue commerçante de Hong Kong, remplie de touristes
Hong Kong a reçu la visite de 47,2 millions de touristes chinois du continent en 2014, soit 16% de plus qu’en 2013, selon le Bureau du Tourisme de Hong Kong. (Crédit : AFP / Zhu linxiao / Imaginechina)

« Hongkongais avant d’être chinois »

Selon le Global Property Guide, les continentaux, spéculateurs ou « nouveaux immigrants », seraient à l’origine de 40% des achats immobiliers à Hong Kong. Et ceux qui n’en ont pas les moyens n’échappent pas aux critiques. « Beaucoup d’immigrants n’ont pas d’emploi fixe et ils profitent des ressources de Hong Kong. La liste d’attente pour l’attribution de logements sociaux ne cesse de s’allonger », dénonce Claudia Mo, députée à l’assemblée législative de Hong Kong. Cette membre du Civic Party, farouche opposante au gouvernement actuel, voit dans l’afflux de continentaux « un nouveau type de colonisation ».

L’émergence de courants dits « localistes » (bentupai 本土派) gagne aujourd’hui la sphère politique locale. Dans les manifestations, il n’est plus rare de voir des slogans appelant à l’autonomie, voire à l’indépendance de la ville. Selon le dernier sondage mené par l’Université de Hong Kong, 26,8 % des habitants se considèrent aujourd’hui comme « uniquement hongkongais » ; 42 % se disent « hongkongais avant d’être chinois ». Des chiffres en hausse constante depuis la rétrocession de la ville à la Chine en 1997. Pour ces militants, le socle de l’identité locale est composé de culture cantonaise, de liberté d’expression et d’ouverture sur le monde extérieur. Claudia Mo préfère ainsi parler de « glo-calisation, un mélange de globalisation et de localisme. Nous considérons que l’identité de Hong Kong, c’est avant tout son côté cosmopolite, ses influences étrangères. Nous avons ici des Indiens, des Philippins, des Anglais… Le gouvernement chinois, lui, ne voit l’identité nationale qu’à travers l’ethnie, le sang avant tout. »

Claudia Mo en photo au milieu d'une manifestation
La députée du Civic Party, Claudia Mo, assise au centre, aux côtées des manifestants de la Révolution des parapluies dans le district de Mongkok à Hong Kong le 25 novembre 2014. (Crédit : AFP PHOTO / Philippe Lopez)

L’héritage colonial britannique n’est d’ailleurs pas un sujet tabou. « Les Anglais nous ont apporté la notion d’Etat de Droit, ce qui n’existe pas en Chine », note Kelvin, des « Indigènes de Hong Kong ». Dans les manifestations anti-gouvernementales, il n’est pas rare de voir des drapeaux de l’époque coloniale brandis par des militants nés après la rétrocession de la ville à la Chine en 1997. Tous expliquent que « c’était mieux avant ». Interrogé sur la question, Kelvin hausse les épaules et botte en touche :

« Ces personnes ont le droit d’afficher leur opinion. C’est aussi ça la liberté d’expression qui caractérise Hong Kong ».

Baptiste Fallevoz à Shanghai

A propos de l'auteur
Baptiste Fallevoz
Producteur, journaliste, actuellement rédacteur en chef et chroniqueur à France 24. Auparavant basé en Chine, il a été directeur général adjoint d’ActuAsia, à Shanghai puis Pékin, de 2009 à 2016. Il collaboré avec de nombreux médias français et internationaux (France 24, Arte, Associated Press, Canal +, BFM TV ou Mediapart).