Culture
L’Asie du Sud-Est vue par AlterAsia

A propos de The Look of Silence de J. Oppenheimer

Le réalisateur américain Joshua Lincoln Oppenheimer (à gauche) et Adi Rukun à la projection de leur documentaire, The Look of Silence, présenté en compétition du 71ème Festival du Film de Venise au Lido de Venise, le 28 août 2014. (AFP PHOTO / GABRIEL BOUYS)
Le réalisateur américain Joshua Lincoln Oppenheimer (à gauche) et Adi Rukun à la projection de leur documentaire, The Look of Silence, présenté en compétition du 71ème Festival du Film de Venise au Lido de Venise, le 28 août 2014. (AFP PHOTO / GABRIEL BOUYS)

L’Américain Joshua Lincoln Oppenheimer est un réalisateur de documentaire engagé comme l’a montré sa première réalisation d’envergure sortie en 2012 : The Act of Killing.

En 1965, après l’assassinat brutal le 30 septembre de six généraux de l’armée indonésienne, dont le chef de l’armée de terre, le général Soeharto désigne le responsable : le parti communiste indonésien. Des expéditions punitives sont aussitôt lancées, qui vont durer plusieurs mois et faire plus de 500 000 victimes, tant parmi les sympathisants du parti communiste que parmi leurs proches, réels ou supposés.

Ce documentaire tourné en Indonésie nous décrit la banalité de la violence en suivant les traces d’Anwar Congo, l’un des fondateurs du groupe paramilitaire « Pemuda Pancasila », à qui l’armée indonésienne a confié la responsabilité des massacres (on parle aujourd’hui de 500 000 à un million de personnes) qui ont suivi le « mouvement du 30 septembre 1965 » (Gerakan September Tigapuluh en indonésien).

Pour réaliser ce documentaire, Joshua Oppenheimer a retrouvé certains des tortionnaires qui ont participé aux massacres. Ces derniers racontent tour à tour leurs actions et rejouent même parfois, face caméra, les scènes de tortures auxquelles ils ont participé, sans manifester le moindre remord. Ces hommes n’ont jamais été poursuivis par la justice de leur pays ou par un tribunal international.

Jess Melvin a terminé sa thèse intitulée « Mechanics of Mass Murder: How the Indonesian Military Initiated and Implemented the Indonesian Genocide, The Case of Aceh », à l’université de Melbourne en 2014.

Dans son dernier documentaire The Look of Silence, Oppenheimer poursuit la réflexion autour du même thème, mais du côté des victimes cette fois-ci en suivant l’un des survivants : Adi Rukun. Il nous parle de son film dans cette interview avec Jess Melvin ici retranscrite.

Jess Melvin (J. M.) : Le moment le plus intense du film The Look of Silence est la confrontation entre Adi Rukun et les assassins de son frère qu’ils appellent « meurtriers », brisant ainsi le silence sur 50 ans de tabou. Comment les auteurs de ces crimes parviennent-ils à maintenir un tel niveau de peur sur la communauté ?

Joshua Oppenheimer (J. O.) : Les bourreaux continuent de faire régner la terreur sur la population locale car ils gardent un certain pouvoir dans l’ensemble du pays. Cela ne veut pas dire qu’ils jouissent d’un pouvoir absolu. Mais pour assister à un changement au niveau national, le président actuel Jokowi devra prendre ses distances avec les oligarques et les copains de l’ancienne dictature militaire. Selon moi, il ne l’a pas encore fait.

J. M. : A quel point cette confrontation vous semblait-elle dangereuse ?

J. O. : La démarche d’Adi est sans précédent non seulement dans l’histoire de l’Indonésie mais aussi dans celle du documentaire. Le face à face entre un survivant et un meurtrier qui a gardé une position sociale toujours aussi influente, n’a jamais encore été filmé car cela a très souvent été jugé trop dangereux. Pour autant, j’étais convaincu qu’Adi ne parviendrait pas à obtenir les excuses qu’il espérait.

J’avais déjà tourné The Act of Killing et après 5 années de travail avec Anwar, j’étais bien conscient que tout ce que nous obtiendrions ne serait qu’une sorte de reconnaissance bouleversante de l’horreur. Nous n’étions jamais arrivés à une prise de conscience, nous n’avions obtenu ni remords, ni rédemption, ni même une catharsis. D’ailleurs, la fin de The Act of Killing est la moins cathartique de l’histoire du cinéma.

J. M. : Comment une telle situation peut-elle encore exister dans l’Indonésie d’aujourd’hui ?

J. O. : Par la menace et la peur. En Indonésie, le film The Act of Killing, n’a pas été vu par un assez grand monde. Les médias et les classes moyennes ont pu le voir, mais c’est insuffisant pour un changement. C’est exactement comme dans « Les habits neufs de l’empereur » – le conte d’Andersen – dont j’ai beaucoup parlé dans The Act of Killing. Tout le monde voit que l’empereur est nu, mais comme chacun a peur et qu’il refuse de s’imaginer vivre avec cette peur, chacun prétend le voir avec ses beaux vêtements, au point de s’en persuader soi-même.

Et c’est ce qui est dangereux. D’ailleurs c’est ce que l’on montre dans les deux films : notre adaptation au mal dépend de notre capacité à voir la vérité en face. Ainsi, une partie de la jeune génération ignore véritablement cet épisode historique. Et dans le même temps, une partie des gens plus âgés savent, mais refusent d’ouvrir les yeux parce que c’est trop douloureux. Pour leur sécurité, ils préfèrent vivre dans le déni. En plus, personne ne souhaite dire à ses enfants : « Je vous envoie à l’école où vos professeurs d’histoire vous mentent, parce que je n’ose pas dire que ce sont des mensonges ».

La persistance des traumatismes et ses effets sur la mémoire sont tout le sujet de ce dernier film. Je constate avec horreur que le génocide de 1965 n’est pas terminé ; que le deuil n’est pas encore fait. Et il m’apparaît clairement qu’aucune sortie ne sera possible tant que d’un côté, les auteurs seront toujours proches du pouvoir et de l’autre, qu’il restera autant de gens apeurés.

J. M. : N’avez-vous pas rencontré d’opposition lorsque vous avez décrit les massacres de 1965-1966 comme un génocide?

J. O. : Je parle depuis deux ans et demi (et la sortie de The Act of Killing) des événements de 1965, et autant qu’il m’en souvienne, je n’ai jamais été critiqué pour cette dénomination. Je pense néanmoins que c’est une question difficile : certains juristes préfèrent ne pas utiliser ce terme autant pour les massacres de 1965 que pour ceux perpétrés par les Khmers rouges, parce que la question se pose encore de savoir s’ils s’accordent bien sur la définition juridique du « génocide ».

Pour autant, sans entrer dans des jeux de langages sans fin, je dirai que ce terme me convient pour deux raisons. Tout d’abord, dans notre vocabulaire, aucun autre mot n’a de force morale équivalente. Ensuite, nous parlons de l’extermination à grande échelle et d’une façon systématique, délibérée et préméditée de centaines de milliers, voire de millions de personnes sur la base de deux facteurs. Le premier est l’appartenance ethnique, car les Indonésiens d’origine chinoise ont été délibérément pris pour cible, et même s’ils ne représentent qu’une minorité des victimes prises dans leur globalité, l’élimination d’un groupe ethnique ou religieux peut correspondre à la définition juridique du génocide.

Deuxièmement, il peut y avoir une sélection importante en fonction des croyances, et je crois personnellement, en tant qu’être humain – ainsi que je le mentionne dans ma thèse de doctorat – que c’est suffisant pour satisfaire à une définition sociologique commune du génocide. Ce qui revient à dire que le mot génocide peut être utilisé dans des domaines et des styles de langage différents, et que son appellation est assez commune pour en justifier l’utilisation régulière autant pour qualifier les massacres de 1965 que pour qualifier les atrocités commises par les Khmers rouges.

J. M. : Un changement est-il possible en Indonésie sans une intervention internationale ?

J. O. : Non, je pense que les deux processus sont différents. Le président indonésien Joko Widodo a dû s’attaquer aux questions du PKK (KPK, la commission anti-corruption) et de la peine de mort. Et ses débuts ont été difficiles : il a dû continuellement passer d’un sujet à l’autre. Même si Jokowi visionne The Look of Silence et qu’il s’en émeut, il devra agir sous pression pour changer les choses. Maintenant qu’il a gagné les élections, qu’il est président, il doit agir pour le changement. Les Indonésiens devront se mobiliser autant qu’ils l’ont fait pour l’élection présidentielle : c’est d’eux que viendra le changement.

J. M. : Une « suite » est-elle envisageable ?

J. O. : Des gens m’ont demandé si j’envisageais de faire un troisième film, une trilogie en quelque sorte. Et la réponse est non. Et cela, pas uniquement parce qu’il m’est impossible de revenir en Indonésie désormais. Mais bien plus car j’estime que mon travail est achevé. En effet, le premier film a ouvert un espace de discussion en Indonésie. Le deuxième a montré le silence après la révélation du mensonge. Le troisième épisode reste à réaliser par le peuple indonésien : il lui appartient.

Source : Jess Melvin / Inside Indonesia, « Interview : Oppenheimer on The Look of Silence ».
Un article traduit par Michelle Boileau

A voir, la bande annonce de The Look of Silence, un documentaire de Joshua Oppenheimer :

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